L’Afrique tient chaud !

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Un petit coin de la banlieue sud, entre Ivry, Arcueil et Vitry-sur-Seine, s’est chauffé aux soleils d’Afrique cet hiver avec un festival organisé par le Théâtre des Quartiers d’Ivry que dirige Adel Hakim en partenariat avec Gare au théâtre à Vitry et la bibliothèque-médiathèque d’Ivry. Ce fut  » Brûlots d’Afrique « 

Présenté comme  » une découverte des écritures africaines « , le festival s’est centré sur des adaptations de grands romans africains, pour certains déjà bien connus et plusieurs fois portés à la scène comme Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma, dans une mise en scène de Catherine Boskowitz, ou Sozaboy de Ken Saro-Wiwa, mis en scène par Stéphanie Loïk. Ce fut au détriment des dramaturgies contemporaines, même si on doit reconnaître à la programmation le grand mérite de sortir des sentiers battus de latérite, sous ombre de baobab. Les stéréotypes de l’Afrique éternelle cédaient la place aux violences modernes d’une Afrique contemporaine qui nous concerne tous : immigration clandestine et rêve de paradis occidental, guerres civiles et enfants soldats. Les brûlots se dressaient aussi en Afrique du Nord avec deux spectacles évoquant l’émigration maghrébine, comme Tu ne traverseras pas le détroit adapté du texte de Salim Jay et mis en scène par Eva Doumbia, et Saïd el Feliz, un spectacle conçu et interprété par Thomas Germaine.
La programmation ne faisait pas non plus l’économie de l’histoire, abordant la colonisation à travers un texte éminemment politique : Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire et admirablement interprété par Younous Diallo. Au programme aussi, Mélédouman., le prince sans nom, traversé par une dramaturgie du conte, conçu par Philippe Auger d’après La Carte d’identité, un roman de Jean-Marie Adiaffi, et mis en scène par Philippe Adrien.
Finalement, Dieudonné Niangouna fut le seul représentant des nouvelles écritures dramatiques d’Afrique noire avec Attitude Clando, un texte sur la vie et les rêves d’un clandestin, mis en scène par Eva Doumbia. Heureusement, Niangouna est un auteur d’une rare inventivité et à l’univers fort (voir entretien ci-contre), aussi son texte était-il un bel échantillon du travail sur la langue que mènent aujourd’hui les dramaturges africains. L’atelier d’écriture collective mettant dans un  » Bocal africain  » des auteurs de la nouvelle génération comme le Camerounais Kouam Tawa, le Malien Tiécoro Sangaré, la Franco-Zaïroise Valérie Goma ou le Togolais Rodrigue Norman, fut certes une expérience inédite et somme toute intéressante, mais ne permit pas de mettre en avant les univers poétiques de ces auteurs et l’originalité de leurs œuvres.
Autre qualité de la programmation : son éclectisme esthétique, avec des travaux de mises en scène très différents. Le travail acoustique de Stéphanie Loïk pour rendre les fracas de la guerre et le chaos intérieur du  » petit minitaire « , abasourdi par l’incohérence du monde qui l’entoure et le projette dans le malheur, était assez étonnant. Hassane Kouyaté joue le jeune soldat avec une fraîcheur enfantine et une attendrissante gaucherie qui contraste avec l’univers acoustique qui se construit peu à peu autour de lui. Pas d’effet spectaculaire, pas d’images, pas de projections mais une ambiance sonore, une invention chromatique et une gestuelle qui tend à rendre la déconstruction de l’être, voire sa déshumanisation. Le travail chorégraphique et vocal de D’de Kabal, ainsi que la conception musicale de Jacques Labarrière apportent une dimension hip-hop qui traite de la violence avec un vocabulaire scénique renouvelé qui emprunte au slam et à la breakdance. Bruits de bottes, défilés, déflagrations… la cacophonie militaire rencontre le chaos de la langue déstructurée du jeune soldat pour faire retentir toute la détresse qui explose sa vie et le précipite dans l’abîme.
Magie d’un voyage initiatique
Dans un autre registre mais tout aussi remarquable : le travail esthétique de Philippe Adrien pour Mélédouman. Les grands voyages initiatiques fascinent Philippe Adrien qui, avec peu de choses, sait faire surgir des images simples et profondes. Mélédouman est un peu cette Afrique aveugle, délestée de son identité suite à l’histoire coloniale et qui doit retrouver son nom avec une enfant pour guide, à l’image de cette jeunesse à laquelle il faut faire confiance. À chaque étape de leur long voyage, le vieillard (Marcellin Kiwassi) et la fillette (Darelle Sita) découvrent un monde nouveau : celui du prêtre trafiquant d’art (Eric Mampouya), du maître d’école désenchanté (Stanislas Matingou), celui du cimetière et du spectre, celui de la forêt tragique, avant de revenir au colon (Fortuné Bateza), marionnette cruelle au nez démesuré et à la raideur toute militaire, figure de commedia dell’arte ou de bande dessinée. Tout aussi ridicule est le garde cercle ventripotent avec képi et chaussettes rouges.
Philippe Adrien joue les prestidigitateurs avec un simple drap blanc, quelques jeux d’ombres et de lumières, une table, une malle et une petite valise. Et sa magie du théâtre nous fait passer tour à tour de la farce à l’onirisme shakespearien, grâce aux lumières de Jacob Bamago et aux costumes de Betty Tembo, sans oublier la philosophie des contes africains et la musique de Mampouya Mam’si. Un spectacle drôle et poétique tenu par des comédiens et des musiciens congolais (Patrice Kivili, Abdon Koumbha, Alphonse Mafoua, Alex Herabo Maleba, Faustin Nsakanda) d’une grande présence, capables de convoquer le mystère et la poésie comme le grotesque et la caricature. Bravo également à la facétieuse Camerounaise France Ngo Bock en pétillante conteuse ! Car, bien qu’on ait le sentiment que la saveur de la langue de Jean-Marie Adiaffi se soit un peu perdue dans le voyage d’adaptation vers la scène, les acteurs sont parvenus dans leur jeu à restituer la densité aussi humoristique que lyrique du texte.
Avec une belle programmation aussi engagée esthétiquement que politiquement,  » Brûlots d’Afrique  » a sans aucun doute remporté son défi : mettre en scène une Afrique qui réchauffe les cœurs et affirme son pouvoir de création en dépit des violences qui la traversent, car elle détient encore le plus fort des brandons, celui du rêve.

///Article N° : 3836

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Les images de l'article
Mélédouman., le prince sans nom, conçu par Philippe Auger d'après La Carte d'identité, un roman de Jean-Marie Adiaffi, et mis en scène par Philippe Adrien. © D.R.





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