Langue française et francophonie sont-elles compatibles ?

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Avec son pragmatisme, l’homme de terrain en Afrique, au Cameroun en particulier, ressent tout de suite un malaise à propos de la langue française, son rôle, son statut, son avenir. Ce mal est fait de trois contradictions qui concernent, qui interpellent comme on dit aujourd’hui, respectivement la France, les élites africaines en général et les radicaux africains en particulier.
C’est d’abord aux responsables français, à tout seigneur tout honneur, que ce malaise est imputable. Que les Français veuillent utiliser la langue française à des fins de prestige et de nationalisme, tant qu’on ne prétend pas m’embrigader dans ces croisades, cela ne me gêne pas tellement : c’est ce que font toujours les grandes puissances, de premier ou de second plan, plus ou moins.
Ce qui me révolte, c’est la tromperie. J’ai été trompé. En France, on est saturé par le discours francophone ; là-bas, je n’entendais parler que d’étendre l’implantation de la langue française en Afrique dans les couches populaires, de l’enraciner dans le vécu quotidien des populations, d’améliorer son enseignement, etc. C’est ce métier que je faisais moi-même, un métier dont je m’étais assuré la maîtrise, au bout de trente-cinq ans, forcément, et où je pensais être devenu  » the right man « , pour parler en bon français. Toute sorte de publications égrenaient les associations, les agences, les organismes, les institutions qui allaient soutenir cette entreprise inédite.
J’y ai vraiment cru, malgré mon scepticisme habituel à l’égard de la politique post-coloniale de la France : là c’était quand même quelque chose de sacré, me disais-je. J’étais donc impatient de revenir pour apporter ma pierre à l’édifice et contribuer moi aussi de quelque façon à ce qui me paraissait un aspect incontournable du développement.
Je vous le dis tout de suite, j’ai été écœuré en découvrant le scandale de pénurie organisée, je pèse mes mots, je dis bien pénurie orchestrée du livre au Cameroun. C’est là que je me suis senti berné. Qu’il n’y ait pas de livres, que dans une classe dont l’effectif dépasse cent élèves, ce qui est commun ici, on ne trouve qu’un manuel de mathématiques, cela peut se comprendre à la limite. Encore que, au lycée français de la ville, Fustel de Coulanges, les élèves expatriés ou issus de la haute société africaine disposent de livres, acheminés de France par des voix inorthodoxes, preuve que personne ne croit qu’un enseignement moderne soit possible sans livres.
Qu’il n’y ait aucune politique du livre, cela me surprenait peu, venant d’un système politique que nous connaissons bien.
Mais, en plus, il y a un véritable sabotage de la circulation du livre, pas seulement par des intimidations de la censure, qui découragent l’initiative en librairie. Hormis d’autres États francophones africains, le Cameroun est sans doute le dernier pays à imposer des taxes douanières, par exemple, à l’entrée du livre, bien qu’il ait signé toutes les conventions qui interdisent formellement tout prélèvement douanier sur le culturel. J’ai même eu entre les mains une circulaire ministérielle interdisant cette taxation, mais elle n’est jamais appliquée. Les documents de mon transitaire signalent toujours des taxes dont le montant total s’élève en moyenne à 13 % du prix d’achat de livres destinés à un public quarante fois plus pauvre que le public français, par exemple, et contraint d’acheter à la même source. Je ne vous cite que cet exemple de la douane, et encore je ne vous détaille pas l’affaire, ce serait trop long.
Le livre est dans ce pays la denrée la plus rare, donc la plus coûteuse, quand elle devrait être en toute logique la chose du monde la plus accessible. En somme on prétend enseigner le français sans livre ; autant dire qu’on ne l’enseigne pas du tour, on fait semblant.
Il est impossible d’imaginer que les autorités françaises ignorent cette situation. Je ne dis pas qu’il incombe à la France de venir résoudre nos problèmes ici, ce qui serait un comble, puisque j’ai toujours fustigé le néocolonialisme. Mais il y a pour le moins imposture en laissant croire au monde entier qu’on accomplit ici des missions totalement chimériques sur le terrain.
Autrement dit, on avoue qu’il est impossible de concilier un certain système politique africain très avantageux, je le reconnais, avec le développement du français. Faute de sacrifier le pétrole bon marché d’Elf, on sacrifie donc le français, et le développement des populations. Autrement dit, nous voici en pleine Françafrique, où la réalité et le discours officiel et trompeur se démentent sans cesse mutuellement, où francophonie, discours officiel et trompeur, et service de la langue française n’ont rien à voir l’un avec l’autre, au contraire.
Je suis heureux de l’expliquer à mes compatriotes : on peut vouloir servir le français, instrument de modernisation, outil de développement, comme toute langue moderne, sans être francophone. C’est ce que j’ai toujours fait, hier comme enseignant, aujourd’hui en tant qu’écrivain et libraire. Il est temps enfin de séparer les deux concepts. Je suis au service du français, qui m’a d’ailleurs beaucoup apporté, moins pourtant qu’on ne s’imagine (bien des gens se figurent que mes droits d’auteur m’ont enrichi, ce qui est complètement erroné), mais je ne suis pas francophone, tout au plus  » french speaking  » ou  » french writing  » – pour une fois, avec l’anglais, pas d’ambiguïté.
Je le répète, francophonie, discours officiel de la Françafrique, et langue française ne sont pas solubles l’une dans l’autre, ne doivent pas se confondre. La francophonie est une politique, c’est-à-dire un marécage de calculs inavoués, de croisades archaïques, de magouilles malhonnêtes pouvant aller jusqu’au crime ; le français est un sacerdoce, c’est-à-dire l’occasion de se dévouer sans contrepartie pour les populations. Je n’ai jamais été subventionné par personne, ni en tant que libraire ni en tant qu’écrivain. Je n’ai jamais été candidat à aucune fonction officielle, et ne serai jamais. Servir le français, cela peut vouloir dire, et c’est mon cas, servir l’Afrique, se dévouer pour la transformation des conditions de vie des plus humbles. Cela peut être une très noble tâche.
Les Africains, et nous voici à la deuxième contradiction, se trompent lourdement quand ils se figurent que la langue française, c’est une corruption de l’âme, un facteur d’aliénation. Ils semblent en effet y entrer à reculons, à moins qu’ils ne se contentent de rester sur le seuil. C’est du moins ce que j’ai observé. C’est aussi le premier terme de la contradiction.
Je déplore, non seulement en tant que commerçant, mais aussi en tant que pédagogue et humaniste, que la grande littérature française jouisse de si peu d’estime parmi les Camerounais lettrés : c’est le seul rayon de ma librairie qui accuse une fréquentation pratiquement nulle.
Une autre illustration de ce blocage, c’est la réaction des Camerounais, journalistes par exemple, ou autres, quand on leur met sous le nez des fautes de langue élémentaires, comme celle-ci, qui revient souvient dans les journaux locaux : éventrer un complot.  » Ce n’est pas la langue de mes ancêtres !  » vous répond-on avec agacement. Et d’ajouter parfois :  » Je voudrais bien voir un Blanc parlant ma langue maternelle aussi bien…  »
Je sais bien que ce n’est pas la faute des Camerounais si leur système éducatif a été délibérément détruit, au point de ne plus pouvoir dispenser un français digne d’une société qui aspire à la modernisation. Mais ceci est une autre histoire.
C’est une joie de voir les Camerounais se lancer dans les technologies modernes, informatique, mécanique, transports aériens et maritimes. Ils oublient alors, avec raison, que leurs ancêtres se déplaçaient à pied ou en pirogue, et non par Boeing 777 ou Airbus 340. Ce serait absurde de dire à un moniteur de pilotage de jet :  » Ah, vous m’embêtez avec vos observations, est-ce que c’est la technologie de mes ancêtres ?  »
La langue française, selon moi, est avant tout un instrument de développement et de modernisation, comme l’anglais, l’espagnol, l’italien, l’allemand, par exemple, au même titre qu’un motoculteur ou un jet ou un ordinateur. À partir du moment où vous avez entre les mains un tel instrument, n’est-ce pas un impératif d’en tirer le meilleur profit possible ?
Voici le deuxième terme. Qu’on s’en félicite ou pas, le fait est pourtant là, et j’en ai moi-même été surpris : le français est peut-être la langue qui concerne le plus de locuteurs aujourd’hui au Cameroun, et il a complètement évincé le pidgin, la grande langue de communication populaire de mon enfance. On me dira qu’il y a français et français, c’est vrai. J’ai quand même constaté que mon épouse, Française, peut avoir une conversation suivie, même si elle n’est pas philosophique, avec la plupart des  » bayam salam  » du marché du Mfoundi. Il en va de même au village avec toutes les personnes de moins de soixante ans, hommes ou femmes.
Et puis l’argument  » ce n’est pas ma langue maternelle  » commence à faire problème. Une fois, du côté d’Elig-Edzoa, je m’étais perdu dans un quartier enclavé, domaine où les enfants pouvaient jouer librement, sans crainte d’une voiture. Issus de toutes les ethnies, ces enfants, dont certains n’étaient même pas encore à l’école, s’interpellaient, s’encourageaient, s’applaudissaient en français. La langue française est parlée de plus en plus tôt, à l’école, dans les familles, dans la rue, sur les terrains de football improvisés. Je connais des familles bourgeoises camerounaises où l’on ne parle aux enfants qu’en français. Pour ces générations-là, est-ce encore une langue étrangère ? Résumons cette situation paradoxale : la langue française pénètre les couches sociales les plus humbles, mais nos élites diplômées s’en tiennent à distance, refusant en somme d’assumer un phénomène qui saute aux yeux.
À quoi rime cette attitude d’attente ? Qui peut croire qu’une langue autochtone viendra dans un avenir prévisible se substituer complètement et définitivement au français comme langue de développement ?
Il faudrait observer ce qui est arrivé à d’autres peuples que nous. Les Irlandais et les Indiens avaient juré que dès leur indépendance, le gaélique pour les uns, l’hindou pour les autres, deviendraient aussitôt les seules officielles. Il faut se demander pourquoi il n’en a rien été. Au contraire, les écrivains de langue anglaise les plus réputés aujourd’hui sont irlandais (Sean O’Casey, par exemple), indiens (Salman Rushdie). C’est un peu la même situation que dans le Maghreb, notre presque voisin, où le bilinguisme, sinon le trilinguisme (arabe / kabyle / français) est en train de s’installer envers et contre les idéologues.
En effet, et j’en viens à notre troisième contradiction, celle qui concerne les irréductibles de l’africanité pure et dure ; cette espèce de messianisme est une utopie dangereuse, parce qu’elle un facteur de régression – entretenue et propagée par ceux que j’appellerais les talibans du nationalisme linguistique. Vous connaissez leur credo, auquel je n’adhère pas : une langue africaine comme langue officielle tout de suite, les langues coloniales à la poubelle. La langue coloniale, c’est la langue du maître, la langue du Code noir, la langue de notre abjection. Finissons-en avec cette humiliation. La seule littérature africaine, proclament-ils, c’est celle qui est écrite en langue vernaculaire.
En 1983, invité par le département de l’université de Brazzaville, je fus conspué dans un amphithéâtre que les intégristes de l’africanité linguistique avaient massivement occupé. Je fus traité de nouveau Senghor parce que je récusais leurs imprécations.
Dès l’abord, leur revendication d’instaurer immédiatement des langues nationales comme langues officielles et d’enseignement à la place des langues coloniales se révèle irréaliste, comme le montrerait un débat national sur ce thème, comme l’établissent toutes les tentatives faites en Afrique dans ce sens. Mais c’est là un rêve qui rencontre un écho étonnant chez les intellectuels, les plus jeunes surtout, les étudiants.
Il ne me restait plus qu’à raisonner mes interlocuteurs de Brazzaville : je leur exposais qu’il ne suffit pas d’exalter les langues nationales, ce que firent en leur temps les poètes de la Pléiade, avec le fameux manifeste de Du Bellay, Défense et illustration de la langue française. Ce qu’on ignore ici en Afrique, c’est que Du Bellay publiait simultanément dans un recueil poétique, L’Olive, des sonnets d’une beauté saisissante. Défense et illustration… La défense et illustration était donc, non une idéologie, une spéculation gratuite, mais un constat, preuve à l’appui : la langue française était devenue une langue littéraire au même niveau que les grandes langues de l’histoire, et pouvait être le support de chefs-d’œuvre. Je les apostrophais alors ainsi :  » Mais vous, c’est très joli d’exalter les langues nationales, mais où sont vos œuvres ?  » Réponse :  » Attendez, ça va venir.  » J’attends toujours. J’ai peur de devoir attendre longtemps.
À quoi bon tirer une conclusion ? Je crois que tout le monde a compris : je n’ai aucun complexe en tant que serviteur de la langue française, langue du maître sans doute. Mais pas seulement. C’est quand même Robespierre qui, un jour, à la Convention révolutionnaire, déclara à propos des esclaves noirs de Saint-Domingue en révolte :  » Périssent les colonies plutôt qu’un principe.  » Le principe, c’était, et c’est toujours, la dignité de l’être humain, eût-il la peau noire.
Bien sûr, les politiques, et c’est leur métier, usent et useront de toutes les ruses pour récupérer le prestige de cette langue et le mettre au service de leurs combines. Ils ont créé la francophonie, alibi de leurs crapuleries africaines. Mais à nous, qui nous consacrons au développement de nos peuples, et savons bien qu’il passe par la popularisation et l’approfondissement de la langue française, entre autres, j’insiste : entre autres, à nous de ne pas être dupes et de bien séparer le bon grain de l’ivraie.
Je ne fais donc aucune confiance aux États pour le développement de nos peuples. Les États ont leur logique de domination ou d’allégeance où n’entre pour rien la préoccupation de bien-être des Africains. Je compte pour cela sur la passion clairvoyante et l’opiniâtreté des individus africains eux-mêmes, comme en Amérique. C’est à chaque individu ou groupe de prendre en main le développement de sa communauté : je ne parle pas de communauté ethnique, ce serait criminel, mais de communauté moderne, civile. Yaoundé, par exemple, capitale du Cameroun, est une communauté d’un million cinq cent mille habitants, chiffre estimé. Mais pas une bibliothèque accessible aux habitants. C’est à peine croyable en ce début de troisième millénaire. Une communauté d’un million cinq cent mille habitants sans bibliothèque ne produira jamais de chercheurs, ni de poètes, ni de romanciers. Pour écrire un sonnet qui n’a que 14 vers, imagine-t-on combien il faut avoir parcouru de volumes auparavant ? Comment s’étonner que tous nos jeunes s’en aillent ou rêvent de s’en aller ?
J’ai proposé que mille Camerounais qui le peuvent, acceptent de mettre chacun cent mille francs CFA dans une cagnotte. Il y a certainement mille Camerounais capables de sacrifier cent mille francs. Cela ferait cent millions. Avec cent millions, nous pourrions solliciter toute sorte de concours auprès d’institutions ou de mécènes qui, du coup, nous prendraient au sérieux.
Oui, je sais, l’État camerounais pourrait sortir, lui, du jour au lendemain, cent millions de francs pour une bibliothèque. Mais il ne l’a jamais fait.

///Article N° : 4137

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