Laps de temps et transformations d’images

Entretien de Marian Nur Goni avec Juliette Agnel

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Conversation avec Juliette Agnel, à l’occasion de sa participation au festival parisien Circulation(s) (1) au travers d’une résidence d’écriture de lumière avec la Maison du Geste et de l’Image (MGI) (2) et le soutien de la DRAC.
Cela nous a permis de nous attarder sur le travail que l’artiste a développé en Afrique, en particulier la fabuleuse série « Laps » (3), réalisée à partir de photogrammes de films Super-8 sur les routes de la Côte d
‘Ivoire, de la Guinée, et du Niger.

Pouvez-vous nous parler de l’origine de ce travail que vous nommez « Laps » ?
« Laps », ce sont des temps de voyage dans le bus, en Afrique.
Cela m’a pris beaucoup de temps pour imaginer cette série.
J’ai adoré, dans tous les voyages en Afrique, les moments passés dans les bus où l’on voit les paysages défiler derrière les vitres et, en même temps, l’on ne voit rien du tout parce qu’en parallèle il y a un cheminement intérieur qui se met en route… On a tous connu cela, que ce soit en voyageant en voiture, en bus, en train.
C’est cet aspect qui m’intéressait. Au bout de plusieurs années, j’ai décidé de prendre une caméra Super-8 pour filmer les routes qui se déroulaient devant moi. J’ai filmé pendant deux ans : au Niger, en Côte d’Ivoire et puis en Guinée. J’ai ainsi réalisé une dizaine de pellicules Super-8 de trois minutes.
Une fois rentrée en France, j’ai re-photographié ces films sur mon écran de visionnage. A ce moment-là, je regardais les pellicules image par image, la question étant : comment rentrer dans le temps ? Et quels espaces retenir dans ce temps-là ? Ceci m’a permis de me remettre dans cette durée qui était de l’ordre du cheminement personnel, de rentrer à l’intérieur de cela et de trouver l’image juste.
Cela était donc un moyen de parler de vous, en quelque sorte ?
Oui, tout à fait. Quand on regarde les routes à l’extérieur, on se retrouve en miroir avec soi-même, avec ce que l’on voit à l’intérieur de soi. On se perd dans ses pensées : ces yeux qui regardent à l’extérieur permettent, avec l’autre partie du cerveau, de rester en contact avec soi-même et de réfléchir à de tas de choses…
Est-ce que le support film Super-8 était déjà pensé, à la base, pour un travail successif avec la photographie ?
Oui.
Est-ce qu’il a connu d’autres transformations encore ?
J’ai montré des extraits de films et « Laps » a également été projeté sous forme de diaporama, avec un temps très long – d’environ dix secondes – arrêté sur chaque image photographique.
Les photographies étaient montrées sur un fond noir assez important, du coup on les voyait en petite taille sur le grand écran et, enfin, ceci était projeté sans sons.
À part « Laps », vous avez réalisé une autre série en Afrique.
Il y a une autre série qui s’appelle « De l’intérieur », où j’ai photographié des chambres, des intérieurs, des dos…
Si dans les différentes manières de présenter « Laps », il y a toujours cette volonté de recréer l’expérience des cheminements intérieurs que vous avez vécue sur les routes et que vous avez évoquée plus haut, quelle expérience cherchez-vous à transmettre à travers la série « De l’intérieur » ?
Je cherchais à partager des espaces et des rencontres autour du corps, de l’enveloppe et de l’intime. Je vois ces photographies comme des arrêts sur image, comme si l’on coupait le son et le temps à plusieurs moments du voyage, pour mieux partager cet instant d’intimité, d’intériorité, qui se transforme pour moi en image mentale.
C’est un travail en cours ?
C’est un travail qui a différentes vies. Il y a une image qui marche très bien toute seule qui a fait le tour de pas mal d’expositions (« L’homme en bleu » ou « L’homme à la tête coupée » – je l’ai appelé différemment selon les occasions-, ci-contre). Il y en a d’autres qui apparaissent à certaines expositions. C’est assez bête comme raison : c’est plutôt une question de production, je ne peux pas me permettre de tirer des photographies s’il n’y a pas d’expositions…
Actuellement vous êtes en résidence d’écriture de lumière… Cela paraît très magique ! Parlons-en.
Ce projet est à la fois relié à un projet général de la Maison du Geste et de l’Image (MGI) qui s’appelle « Les débuts » – que j’ai pour ma part traduit en « les débuts de la photographie » – et également au projet du chantier des Halles que l’on a choisi pour parler des « débuts » car l’on est au commencement de la transformation de ce quartier.
Par ce projet, nous sommes à l’intérieur d’une couche de mémoire, il y a différentes strates d’histoires que l’on est soit en train de vivre, soit d’imaginer par rapport au futur.
La MGI est située juste à côté des Halles et ma résidence consiste à travailler avec le lycée Pierre Lescot (également implanté dans le quartier), et plus précisément avec des classes de première « commerce », autour de ce grand chantier.
Je compte continuer ce projet, par le biais d’autres ateliers, jusqu’en 2016, au minimum.
De septembre 2010 à janvier 2011, avec les élèves du lycée, nous avons d’abord réalisé un travail d’état de lieux du quartier des Halles au moyen de sténopés.
Ceci a été mené en ayant à l’esprit le travail de l’artiste Ed Ruscha, les questions qui se posaient étant : comment répertorier un lieu ? Comment classer des images ? Comment décrire un espace ? Dans un premier temps, ce sont les élèves qui ont créé des archives, pour la deuxième partie du projet – sur laquelle on travaille actuellement – nous nous sommes plongés dans les archives de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Nous y avons exploré le fonds iconographique, les services de la Bibliothèque nous ont sorti un large éventail de photographies réalisées autour des Halles à différentes époques. Du coup, nous nous sommes retrouvés avec des photographies de Charles Marville, d’Eugène Atget que nous avons manipulées avec des gants… Mais aussi avec des photographies beaucoup plus récentes des derniers travaux (le trou des Halles, par exemple) : au final, nous avons été confrontés à des photographies qui étaient très semblables à celles réalisées par les élèves.
Qu’avez-vous fait de tout cela ?
Certaines photographies issues des archives mais aussi de films tournés dans le quartier des Halles ont été re-photographiés.
Le choix de ces reproductions s’est fait en fonction des droits d’auteur mais aussi de tout le travail qui avait été fait en amont : en effet, auparavant, les élèves avaient arpenté le quartier en long et en large, ils avaient eu une connaissance de l’histoire des Halles d’une part, et avaient fabriqué eux-mêmes beaucoup d’images autour de cet espace-là, d’autre part.
Ils avaient rencontré également les gens de la SEMParisSeine – ceux qui font les travaux de réaménagement – pour voir leurs plans, pour parler de leurs idées, de ce que le quartier allait devenir. Ils ont emmagasiné ainsi beaucoup de connaissances et d’images.
La manipulation des photographies anciennes a permis de faire une association entre les temps de pose longs, qui sont obligatoires dans l’utilisation du sténopé, et ceux étaient à l’œuvre dans les photographies d’Atget, et à cause desquels les personnages disparaissaient ou paraissaient fantomatiques… Du coup, l’utilisation du sténopé a été intéressante pour parler de la question du début de l’histoire de la photographie.
Cette deuxième partie du projet porte sur les images d’archives et sur la façon de se les re-approprier.
On a fabriqué ensuite dans deux espaces (qui deviendront bientôt trois) des sténopés géants autour du quartier des Halles.
Une philosophe de l’École des beaux-arts de Nantes fait une distinction entre le sténopé, la petite boîte avec laquelle l’on fait des photographies, et la camera obscura pour parler des pièces dans lesquelles on vit l’expérience physiquement. J’emploierai donc cette terminologie.
On a fabriqué ainsi une première fois une camera obscura à la MGI pour voir comment le système fonctionnait et on en a ensuite fabriqué une autre au lycée.
Au final, nous avons réalisé des images en mouvement et des images photographiques de ces espaces-là et je dois dire que la camera obscura qui a été construite dans le lycée, dans une salle de classe, était fabuleuse ! Dans cette salle, il y avait trois fenêtres, cela a été occulté complètement et on a créé un trou sur chacune d’entre elles. Comme il s’agissait de trois fenêtres opposées, l’ensemble de la petite salle de classe – les meubles, les chaises, les tables… – baignait dans les images qui se trouvaient à l’extérieur, reproduites à l’envers… Le ciel, les toits de Paris, étaient à nos pieds : la pièce entière était traversée d’images, cela a été vraiment fort…
Pour le moment du rendu final du travail, qui va se faire certainement fin mai ou en juin, nous allons recréer une autre camera obscura à la MGI, ce sera ainsi une expérience à vivre pendant le vernissage.
Au rez-de-chaussée, juste au niveau de l’accueil, où il y a une grande vitrine, on créera une pièce entourée de rideaux noirs : on pourra accéder à cette salle de l’intérieur de la MGI. Comme on percera un trou sur le rideau placé devant la vitrine, l’image de l’extérieur, c’est-à-dire de la place des Innocents, se reflétera à l’intérieur de la pièce. Ce qui veut dire qu’en étant public, on pourra aller voir ce qui se passe à l’intérieur d’une camera obscura, donc être observateur, mais l’on pourra également en être acteur : en effet, si on se met juste à l’extérieur de l’accueil, sur la place, on pourra être observé, photographié ou filmé !
Outre la conception et la direction de cet atelier multiforme, quel sera votre apport personnel dans ce projet, en tant qu’artiste ?
Ce qui m’intéresse et ce qui m’a frappé dans ces expérimentations, notamment dans celle de la camera obscura – même si je sais que ce n’est pas une découverte mais pour moi c’est vraiment le point de mire -, c’est que dans la camera obscura l’image est d’abord mobile. Donc, non seulement on vit l’apparition de la photographie à l’intérieur d’une pièce, mais en plus l’image bouge ! Cela devient une photographie seulement à partir du moment où l’on met un papier photosensible ou une pellicule et que l’on appuie sur le déclencheur. Mais, avant cela, nous sommes dans l’image en mouvement. Et, personnellement, c’est ce passage de l’image en mouvement à l’image fixe qui m’intéresse. Je suis en train de fabriquer – et c’est bien compliqué ! – une boîte que je vais placer sur l’objectif de mon appareil numérique. Au bout de cette boîte, il y aura un trou et au milieu, entre le trou et mon objectif, je placerai une plaque, une vitre à la fois opaque et transparente. L’image qui vient du trou se plaquera sur le calque et si on se trouve derrière le calque, on verra l’image à l’envers (tête en bas mais droite et gauche dans le bon sens). C’est cette image-là qui se forme dans le milieu de cette longue boîte que je suis en train de fabriquer, que je voudrais filmer et non pas photographier… Ainsi, ma production personnelle se situe dans la fabrication d’une boîte pour réaliser des portraits de chacun des élèves qui aura travaillé au projet : mais ce seront des portraits filmés au sténopé ! Mon but, c’est de filmer au sténopé…
À votre connaissance cela a-t-il déjà été fait ?
J’ai de vagues souvenirs à ce sujet… Et en même temps, ceci est un vrai challenge pour moi, même si cela a certainement déjà été fait.
Où en êtes-vous donc actuellement ? Tout ceci a l’air très technique…
J’essaie de trouver la bonne distance, la bonne luminosité. Un appareil photographique peut récupérer de la lumière avec des temps de pose longs mais, en vidéo, on ne peut pas travailler avec des temps de pose très long, ainsi la question de la luminosité est bien compliquée…
La question de la temporalité, de la durée en photographie, assez compliquée, semble très prégnante dans votre travail…
Ce qui m’intéresse, c’est vraiment le passage de la durée de l’image mobile à l’image fixe, cela s’appelle laps…
On en revient au point de départ de cette conversation…
Je suis en train de penser à tout cela, mais ce n’est pas encore abouti…

(1) Circulation(s). Festival de la jeune photographie européenne :
[http://www.festival-circulations.com/spip.php?rubrique298]
(2) Le site de la Maison du Geste et de l’Image :
[http://www.mgi-paris.org/]
(3) Cette série est visible sur le site de Juliette Agnel :
[http://www.julietteagnel.com/]
propos recueillis le 16 février 2011.///Article N° : 9991

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Les images de l'article
Juliette Agnel, série Laps
Juliette Agnel, série De l'intérieur
Juliette Agnel, série Laps
Juliette Agnel, série De l'intérieur
Juliette Agnel, série Laps
"Images provenant de la machine qui les numérise avec l'appareil photographique relié à l'écran"
Juliette Agnel, série De l'intérieur
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