« L’art est souvent une manière de supporter le monde »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Julie Bessard

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Julie Bessard s’est formée en France, puis en Martinique dont elle est originaire. Elle y enseigne aujourd’hui les arts plastiques, tout en étant très impliquée dans la vie culturelle. Fondatrice de l’association de plasticiens « Sans Titre » (1) qui a œuvré durant près de dix ans pour mettre l’art à la portée de tous, elle travaille également pour le théâtre et la danse (2). Régulièrement exposée tant sur son île qu’à l’extérieur, son œuvre a pris son envol, s’imposant notamment avec ses Ombres portées, installations de sculptures de paille agrafées, mises en scène dans des compositions d’ombres et de lumière, où elles se révèlent et se libèrent.
Julie Bessard sculpte les ombres, celles du passé où le présent se mêle, celles de la mémoire dont s’échappent les échos douloureux de la grande histoire où des héros anonymes ont tracé des sillons. De ces ombres portées, où se mirent et se réparent nos âmes grises, se dégagent une lancinante poésie et une profonde humanité.

Dans le catalogue de l’exposition Animal (3) Patrick Chamoiseau a écrit un très beau texte sur votre travail. Quand il parle de la lancinance, de l’absence avec laquelle les artistes des Caraïbes sont forcés d’œuvrer, vous y retrouvez-vous ?
le catalogue de l’exposition Animal (3) Patrick Chamoiseau a écrit un très beau texte sur votre travail. Quand il parle de la lancinance, de l’absence avec laquelle les artistes des Caraïbes sont forcés d’œuvrer, vous y retrouvez-vous ?
Il dit des choses auxquelles je pensais mais que je n’aurai jamais osé exprimer sur le secret, le mystère et la transmission.
Il ne parle que de mes origines antillaises et pas du tout de mes origines juives qui sont aussi marquées par des voyages, des pertes. Il m’a abordée comme je n’aurais pas osé le faire. Je me retrouve dans cette présence / absence de choses que l’on imagine mais qui ne peuvent jamais se concrétiser quand on parle des origines.
C’est quelque chose que l’on entretient, qui flotte, qui apparaît par intermittence mais à laquelle on ne s’accroche pas trop, parce que s’accrocher à ce vide est douloureux et peut devenir assez insupportable La lancinance est une manière de réagir, de supporter certaines choses, de vivre avec.
Vous travaillez beaucoup sur la présence / absence, jouant sur les oscillations d’ombre et de lumière, de mouvement et d’immobilité. Comme si vous creusiez l’entre- deux. C’est ce qui motive la base de l’œuvre ?
travaillez beaucoup sur la présence / absence, jouant sur les oscillations d’ombre et de lumière, de mouvement et d’immobilité. Comme si vous creusiez l’entre deux. C’est ce qui motive la base de l’œuvre ?
Oui. Je travaille aussi sur l’apparition et la disparition, la perception des choses et leur fragilité. Il y a un paradoxe dans ces pièces qui sont réalisées avec beaucoup d’agrafes, nécessitant des mouvements répétitifs. Elles sont très matérialisées, travaillées, habitées par la réalisation et en même temps leur présence avec les ombres les rend fragiles, elles créent des choses qui disparaissent.
Les œuvres ne sont jamais sûres de leurs ombres ni de leur double, donc de leur image et de leur identité.
Dans mon travail, je cherche peut-être à nuancer les discours identitaires. L’être humain est extrêmement riche, changeant et les choses et les personnalités sont en mouvement. J’essaye d’exprimer mon ressenti et c’est une manière de me positionner par rapport à des discours que j’entends aux Antilles depuis quelques années et qui ne vont pas vers la paix du monde. Je ne supporte pas les discours identitaires qui ferment sur l’exclusion de l’autre, la comparaison des malheurs. C’est peut-être une façon de résister ou au moins de réagir
L’ombre n’est pas forcément à l’image de ce qui la détermine, révélant elle peut révéler autre chose de l’objet sculpté. Est-ce aussi une manière de mettre en scène les variations et les possibles de la perception ?
bre n’est pas forcément à l’image de ce qui la détermine, révélant autre chose de l’objet sculpté. Est-ce aussi une manière de mettre en scène les variations et les possibles de la perception ?
Je dis souvent que les ombres des formes ce sont leurs possibles et leur imaginaire. Les formes sont déjà nées d’un imaginaire et d’un inconscient très fort et leur permettre de recréer en permanence d’autres choses, c’est une manière d’exprimer la richesse des individus et également de travailler sur la filiation. Les personnes, les transformations, les sentiments ne peuvent être abordés mathématiquement. On est toujours surpris par l’être humain. On a beaucoup d’a priori, de stéréotypes et j’en ai souffert de deux manières en étant métisse aux Antilles et métisse en Métropole.
On doit envisager l’autre autrement que dans le rejet. Chaque individu a des choses qui se développent, qui communiquent, qui expriment. Si on a des projets et des rêves, on peut survivre. L’art c’est souvent une manière de supporter le monde, c’est en tout cas ma manière de le supporter.
Vos sculptures peuvent évoquer des oiseaux blessés, des ailes emprisonnées. Elles dégagent quelque chose de bridé, de retenu et on a l’impression que c’est dans la projection de leur ombre qu’elles se libèrent. Comme si la liberté de l’objet s’éclairait dans l’ombre…
sculptures peuvent évoquer des oiseaux blessés, des ailes emprisonnées. Elles dégagent quelque chose de bridé, de retenu et on a l’impression que c’est dans la projection de leur ombre qu’elles se libèrent. Comme si la liberté de l’objet s’éclairait dans l’ombre…
C’est peut-être lié à mon vécu de l’insularité. Vivre dans une île depuis trente ans peut favoriser le centrage sur soi-même mais je l’ai aussi vécu comme un enfermement. J’ai toujours eu une relation très privilégiée à la mer, à l’océan, à ce monde de naissance. L’océan pour moi c’est l’espace où des choses flottent, où elles ne subissent pas, où elles peuvent être emportées très loin. Souvent on me fait remarquer l’atmosphère très sous-marine de mon travail.
C’est vrai que mes ailes ne sont pas complètement déployées. Elles sont à la limite du moment où elles peuvent commencer à vivre, où elles vont commencer à s’exprimer.
On perçoit un corps mais on ne sait pas quel est ce corps. L’accrochage des œuvres en suspension donne des œuvres en mouvement même si ce ne sont jamais les mouvements réels. L’ombre est en effet libérée mais la forme également. Elle commence à voyager, à exprimer des choses par son déplacement.
Ce travail sur les ombres portées est-il lié au besoin de raconter plusieurs histoires en même temps et sur des modes différents ?
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C’est aussi un relationnel entre les formes, c’est peut-être une métaphore du contact entre les gens. Dans certaines parties de l’exposition, il peut en effet y avoir une histoire qui est en vie mais toujours inscrite dans une relation d’écho, de double, de métonymie. Mais ces parties sont toujours en lien avec les autres pièces de l’exposition. Ce sont des ombres qui se parlent, qui communiquent de manière plus ou moins visible. C’est comme composer un tableau où aucune partie n’est négligée, personne n’est au service de l’autre.
Il faut faire appel à une cohabitation extrêmement subtile pour que tout fonctionne, que le mouvement naisse et que l’émotion sorte. Cela nécessite des ajustements, un travail de composition qui peut faire penser à la création musicale.
Vous disiez que l’art vous aidait a à supporter le monde. Vos œuvres peuvent être blessées mais elles ne sont pas blessantes. Il s’en dégage une certaine sérénité…
disiez que l’art vous aidait a supporter le monde. Vos œuvres peuvent être blessées mais elles ne sont pas blessantes. Il s’en dégage une certaine sérénité…
Oui. Le travail d’agrafage est très douloureux, mais une fois l’œuvre aboutie, on ne regarde plus le processus mais le résultat qui est un jeu avec la lumière. Il en ressort un certain plaisir.
J’essaye de ne pas être une artiste trop torturée ou « romantique » comme on voudrait que certains artistes le soient. Je m’approche plus des idées extrême-orientales sur la création, qui veulent qu’un être qui essaye d’être le plus équilibré possible va pouvoir ouvrir des chemins et transmettre des choses.
Dans le film Les statues meurent aussi (4) sur les sculptures africaines, on parle des œuvres qui guérissent le tissu du monde. C’est un désir chez moi qui est peut-être devenu un peu conscient avec le temps…
Quand avez-vous commencé à travailler sur les Ombres portées ?
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J’ai débuté cette recherche il y a quatre ans avec un travail sur des petites formes agrafées. Ensuite, il y a eu plusieurs étapes marquées par les découvertes des ombres et l’apport du mouvement. Au fur et à mesure, j’ai entrevu des possibles. Par exemple, lors d’une performance au Ministère de l’Outre-Mer, j’ai créé le mouvement à la main, mais en réalisant que je ne pouvais pas être tout le temps derrière, je me suis dit qu’il fallait créer des mécanismes qui donneraient le mouvement. C’est un travail en cheminement. Je ne sais pas si je vais continuer à travailler avec des agrafes. Peut-être que les ombres vont passer par la vidéo. Ce qui fait l’intérêt de ce travail, c’est la découverte perpétuelle.
Il a y comme une sorte d’humilité dans l’élaboration de vos sculptures où rien n’est ostentatoire. Les possibles s’y expriment dans l’anodin, dans l’utilisation de matériaux que l’on ne regarde même plus…
y comme une sorte d’humilité dans l’élaboration de vos sculptures où rien n’est ostentatoire. Les possibles s’y expriment dans l’anodin, dans l’utilisation de matériaux que l’on ne regarde même plus…
Oui. C’est la transfiguration du banal. C’est Delacroix qui disait : « donnez-moi de la boue et j’en ferai la peau d’une déesse ». Cela répond au désir de transformer les choses, de les améliorer, de les magnifier et aussi au besoin d’être un peu fasciné par le monde. C’est une façon d’être très positif et d’aller de l’avant. On y arrive de manière un peu détournée mais on y arrive. On essaye des chemins de traverses avec peut-être l’idée du détournement. C’est une façon de résister. On est peut-être obligé en étant « périphérique » de créer des moyens pour ne pas rentrer dans des choses déjà faites. On a peut-être besoin de nouveauté, d’être en création au niveau des matériaux. Pour mieux se faire entendre, on est obligé de créer un instrument au lieu de rejouer avec un instrument déjà connu.
Cette façon de triturer la matière, de travailler avec des « petits » matériaux évoque aussi l’idée de la petite main qui façonne, qui s’inscrit dans un labeur.
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Oui l’idée du labeur est présente mais aussi celle de la douleur, car travailler avec des agrafes c’est douloureux, cela peut même devenir une torture. Il faut dépasser la douleur physique pour créer quelque chose de beau, de mieux ou d’attirant. C’est la transcendance.
Cette douleur est-elle pour vous nécessaire à la création ?
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Quand je peins, j’arrive quand même à créer de manière plus légère. Je passe des heures sur une peinture. À chaque fois ce sont des aventures où il y a un sentiment de perte et de chaos total jusqu’au moment où j’arrive à trouver quelque chose, mais il me faut passer par toutes les étapes. C’est un cycle de vie total, qui va de la mort à la reconnaissance. Je ne cherche pas les effets dont j’ai très peur. Je me méfie des trucs, des choses qui ne sont pas habitées, vécues et ressenties.
Pour que l’œuvre fonctionne, il faut que j’aie l’impression de renaître à chaque fois. Quand je peins, il y a une apparition, quelque chose de très fort. Je ne fais jamais un geste pour enjoliver. Chaque geste doit répondre à une nécessité intérieure. Et cela mobilise toutes les parties du corps et de l’esprit. Il n’y a de la place que pour ça !
Comment est perçu votre travail en Martinique ?
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J’ai l’impression que l’on commence à le reconnaître. Mais cela me fait peur parfois car j’aime finalement être en danger. Avant, j’étais un challenger et j’ai maintenant une certaine reconnaissance qui s’installe. J’ai senti que le mouvement de reconnaissance pouvait être dangereux pour moi. J’ai très peur de me répéter, que mon travail devienne figé, qu’il meure par complaisance. J’ai très peur au fond de m’enfermer dans une identité.

(1) Créée en 1994, l’association Sans Titre a réuni (jusqu’en 2005) des artistes de Martinique, dont beaucoup d’autodidactes, qui, fuyant les dogmes, ont initié des contacts inattendus, exposants dans des hôpitaux ou autres lieux peu ouverts à la création, pour mettre l’art au cœur de la société et à la portée du grand public.
(2) Aux côtés de Michelle Césaire, Lucette Salibur, Josiane Antourel, Malavoi et Ruddy Sylaire.
(3) Exposition Animal, Musée Dapper, du 11 octobre au 20 juillet 2008 Tous les jours de 11h à 19 h, sauf les mardis. Ouvert dimanche et lundi de Pâques).Catalogue : Animal, Éditions Dapper, sous la direction de Christiane Falgareyttes-Leveau, octobre 2007. cf. Incommencements, Méditation auprès de Julie Bessard par Patrick Chamoiseau, p. 445(4) film réalisé en 1953 par Alain Resnais et Chris Marker
///Article N° : 7414

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