« L’artiste qui fouille »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Ousseynou Sarr

Print Friendly, PDF & Email

Les rivages de sa peinture captent le regard et l’entraînent au loin dans les confins de la mémoire. Mémoire intime et mémoire collective se déclinent, diffuses sur ses toiles. Ousseynou Sarr est un passeur dont l’œuvre trace le sillon ténu et essentiel qui relie le visible à l’invisible et l’ombre à la lumière. Ses toiles ont beau porter les stigmates du monde, elles emplissent le champ visuel d’une indéniable poésie qui finit par apaiser le regard troublé.
On le dit difficile d’accès, l’homme est pourtant chaleureux, ouvert sur le monde qu’il aime parfois provoquer, au risque de ne pas toujours être compris. Rencontre.

Vous êtes un des artistes originaires du continent africain les plus reconnus, et pourtant vous vous faites rare. Pourquoi?
Il y a deux raisons principales : la première est que je n’aime pas faire de démarche pour montrer mon travail dans les galeries. Ce n’est pas mon rôle, mon rôle c’est de peindre. J’ai eu la chance tout au long de mon parcours de rencontrer des gens qui ont pris des initiatives pour m’inciter à exposer. Non pas parce que je ne voulais pas exposer, bien au contraire, mais j’avais peur d’être refoulé, que mon travail soit dénigré. J’étais très orgueilleux – avec le temps je me suis un peu calmé – et mon fichu orgueil n’aurait pas supporté un refus. Ça ne m’a d’ailleurs pas empêché d’exposer. Petit à petit, les gens ont découvert mon travail dans des villes comme New York ou Montréal. Grâce au bouche à oreille qui a bien fonctionné, des galeries ont commencé à me contacter. Mais il est vrai que j’ai toujours travaillé de manière isolée, je n’ai jamais fait partie d’une association d’arts plastiques, je n’ai jamais eu d’agent ni d’attaché de presse. Je suis toujours resté en dehors des réseaux.
Vous voulez dire des réseaux qui sont par exemple spécialisés dans l’organisation d’expositions d’artistes africains contemporains ?
Oui et cela est néfaste à l’évolution des choses. Chaque artiste devrait pouvoir avoir sa chance sans être obligé de se voir collé une étiquette. C’est peut-être bien pour certains artistes, mais moi l’étiquette artiste africain ne m’intéresse pas. Ça ne veut rien dire ! Ce n’est pas parce que l’artiste se trouve être d’origine africaine que son œuvre est africaine. Ce sont des choses qu’on entend pourtant tout le temps ici. Voilà 40 ans que l’Afrique a retrouvé son indépendance, le continent a évolué et il faudrait encore qu’on accepte que l’Occident décide pour nous de ce qu’est notre culture ? Il faut encore qu’on nous donne un label pour dire que tel symbole, tel motif, telle couleur, telle croyance sont africains! Je ne peux pas jouer ce jeu là, c’est pourquoi je préfère refuser les invitations aux manifestations où on vous invite parce que vous êtes africain.
Vous avez pourtant exposé à Black New Art en 1990, n’est-ce tout de même pas un lieu qui a eu le mérite d’exister parce qu’il a permis de faire connaître certains artistes ?
Oui, mais il ne faut pas se limiter à ce genre de lieux. Je n’ai pas exposé là-bas pour revendiquer une quelconque valeur noire, mais simplement parce qu’il fallait que je montre mon travail à Paris, que je valorise mon œuvre et la galerie.
Pourquoi lorsqu’un artiste se trouve être d’origine africaine, ne lui propose-t-on que des expositions dans des lieux aux connotations africaines ou dans des endroits qui ne sont à la base pas destinés aux expositions ? Je me souviens d’une réunion à la Sorbonne qui rassemblait diverses associations et institutions du monde de l’art. Chacun cherchait les moyens de valoriser la création africaine, et particulièrement les plasticiens. Les gens avaient de bonnes idées et étaient pétris de bonnes intentions. La plupart des associations présentes étaient subventionnées, ils auraient pu proposer d’utiliser cet argent pour louer un local, une galerie afin d’exposer les artistes. Non, à chaque fois c’était des propositions de lieux tels que la poste, le hall d’une banque ou un restaurant. Je ne suis pas contre, mais qu’on nous laisse exposer dans des galeries « neutres » avec des artistes de tous horizons ! Le pire c’est lorsque nos œuvres sont mélangées avec des batiks, des colliers et même de la quincaillerie sous couvert du thème de l’Afrique. Les Africains eux mêmes sont les premiers à le faire.
Est-ce pour cette raison que vous exposez si peu sur le continent africain, y compris chez vous, au Sénégal ?
Non. Contrairement aux apparences, j’ai toujours souffert de ne pas participer à des manifestations locales. J’ai envie de connaître l’Afrique, de voir le travail des nouvelles générations. Je suis persuadé qu’il y a des grands créateurs en Afrique, mais qui les connaît ? Où les voit-on? L’Afrique est très isolée.
Je ne sais pas ce qui se passe avec mon pays. J’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai fait mes preuves, j’y ai enseigné les arts plastiques, j’ai été décorateur du Théâtre National Sorano à Dakar, j’ai décoré l’aéroport Léopold Sédar Senghor, fait le logo de l’université de Dakar et ainsi de suite. Et pourtant lorsque quelque chose se passe au Sénégal, je ne suis pas invité, je ne suis pas désiré… peut-être parce que j’emmerde le monde. Une fois, Abdou Diouf m’a proposé d’être le président d’honneur de la Biennale de Dakar, j’ai décliné, estimant que mes anciens professeurs comme Iba Ndiaye étaient mieux placés que moi pour assurer cette fonction. Concernant cette manifestation, elle laisse parfois à désirer. Certaines biennales avaient des jurys parfois composés de personnes qui ne faisaient même pas la différence entre une affiche et un tableau ! Il est temps que cela s’arrête et je n’ai pas honte de le souligner !
Quant à exposer chez moi comme sur le reste du continent, je ne demande que ça ! Une année j’ai eu la possibilité d’exposer à la galerie nationale de Dakar, je m’en faisais une joie… jusqu’à ce qu’on me dise qu’on m’accordait une subvention de 750 FF. Comment voulez exposer dans de telles conditions ?
N’entretenez vous pas des rapports contradictoires avec cette Afrique que dans un sens vous fuyez et qui vous titille en permanence dans l’autre ?
Je vis dans cette perpétuelle dualité. C’est difficile, mais c’est une réalité. J’ai quitté l’Afrique il y a plus de vingt ans parce que je pensais trouver quelque chose de meilleur sur le plan moral, intellectuel, physique et financier. Sinon je ne serais pas parti. J’avais déjà assimilé ma culture et j’ai cherché, au cours des voyages et des rencontres que j’ai fait, d’autres moyens pour être le plus universel possible, tout en restant moi-même avec mes différences. Certains pensent que je renie mes origines, alors que j’en suis fier, mais je ne suis pas là pour revendiquer l’africanité. C’est dépassé, Senghor, Césaire et d’autres l’ont fait avant nous.
Lorsque j’expose, je ne me montre pas durant l’exposition car je ne veux pas être assimilé à mes tableaux et en même temps, j’aimerais qu’on reconnaisse mon identité. Je ne nie pas mon identité, mais quand j’arrive, les gens ne voient plus rien que l’Afrique dans ce que je fais, les motifs, l’écriture, les couleurs… ils ne regardent plus la toile, elle ne les tourmente plus. Ils ne donnent plus d’importance à la chose regardée mais au regard. Certains me disent que je ne fais pas de peinture africaine. Une peinture africaine n’existe pas pour moi. Quand un être est convaincu qu’il assimile sa culture, son éducation, sa langue et qu’il a conscience qu’elles ne sont pas meilleures que les autres, tout ce qu’il fait devient universel, mais dès qu’il pense que sa culture est mieux qu’une autre, il devient nationaliste.
C’est cette universalité de l’art que vous essayez de transmettre aux personnes qui fréquentent votre atelier de Bordeaux ?
Ce sont des artistes, je ne suis pas là pour leur faire la leçon. Que ce soit à Bordeaux ou dans tous les pays que j’ai fait, j’ai ouvert un atelier. A chaque fois, ma démarche consiste à partager mon savoir faire, le fruit de mes recherches avec des gens qui viennent accoucher leur bébé chez moi. Ce sont des gens qui ont des choses à dire, chacun essayant de les dire à sa façon. Certains ont des techniques qu’ils mélangent à d’autres et c’est cela qui fait la richesse du travail en atelier. Mon rôle c’est d’expliquer les jeux de formes et de couleurs. Mon plaisir c’est de voir les gens s’épanouir du travail qu’ils font à l’atelier. Certains me giflent parfois, en venant quelque temps observer ma façon de travailler pour ensuite tenter leur chance ailleurs en reproduisant la même chose et en en revendiquant la paternité.
C’est donc dans votre atelier que l’on peut découvrir le secret de l’alchimie d’Ousseynou Sarr?
On peut le dire comme ça. Mais chacun l’interprète et la traduit à sa façon. Je travaille avec des pigments naturels que je confectionne. J’utilise toutes sortes de condiments et autres éléments végétaux et minéraux. Tous les bocaux qui emplissent l’atelier en sont remplis : le bleu provient de pierres ramassées ça et là qui sont ensuite pilées, le jaune provient de la chair du nététu, un fruit du Sénégal, j’utilise également de la cola mélangée avec de l’harissa, des cacahouètes crues que j’ai tamisées, du henné, des feuilles de baobab ainsi que du gazon pilé, mais aussi de la cendre, du charbon, du thé ou encore le marc de café que j’apporte chaque matin. Tous ces pigments sont mixés avec de la peinture à l’huile. Les couleurs sont fixées à l’aide d’un fer à repasser mais j’emploie également en guise de fixatif du dakhar (tamarin) et du dakandé qui est une sorte de résine. Pour la matière, j’utilise des lambeaux de papier froissé ou gratté au cutter, ainsi que des morceaux de draps déchirés pour les fibres. C’est un long travail fait à partir de matériaux pauvres qui exige de la rigueur et c’est de là que naissent mes tableaux.
Cette technique est le fruit de toutes ces années de recherches, à l’image d’une de vos toiles intitulée « l’artiste qui fouille ». C’est la recherche qui vous porte dans l’acte de création ?
Mon bonheur aurait été de devenir un grand sage ou un grand artiste. Malheureusement je ne le suis pas. Peut-être suis-je un chercheur. Je cherche quand je peins. La création est douloureuse, à chaque fois je pense que je ne serai pas compris. J’ai peur de montrer ce que je fais, craignant de me répéter, et en même temps, j’ai peur d’avancer.
Je suis parti de techniques africaines que j’ai transformées et intégrées à mes recherches. Je les tiens de l’enseignement de mon grand-père qui était un guérisseur et un grand marabout. Je n’ai pas hérité de ses qualités de guérisseur mais sa technique m’est restée.
Toute la journée je voyais défiler des gens devant chez lui. Certains cueillaient des fruits, d’autres pilaient des fleurs, des écorces, râpaient des racines, tout cela était transformé en poudre, même la chair des reptiles comme le lézard. Je me suis également souvenu du travail de mon grand-père paternel qui fabriquait des pirogues. Il assemblait les planches avec une mixture composée d’écorce pilée, qui, mélangée à de la boue, devenait comme du goudron et assurait l’étanchéité du collage. Toutes ces techniques ancestrales, je les ai adaptées à mes recherches. Mon père, qu’on appelait l’homme de vérité, était un musulman très pratiquant. Il faisait des graffitis magnifiques sur des grigris et maîtrisait parfaitement la calligraphie arabe, que je peux écrire comme j’écris la langue française. Ces signes sont présents dans certains tableaux, mais l’écriture est plus « plastique ».
Est-ce dans cette « écriture plastique » que s’inscrivent les marques de votre rapport au monde?
Tout ce que j’ai peins correspond à des événements. Parce que nous vivons dans un monde de conflits, ils sont malheureusement souvent tragiques. Au début des années 90, j’ai travaillé sur la guerre du golfe avec des collages et de la peinture à l’huile. Mes toiles étaient tellement noires que certains les ont baptisées ma « période noire ». Ça me plaît parce qu’une toile doit toucher les gens, une œuvre ne doit pas plaire. Elle doit troubler, choquer, Celui qui la regarde doit sentir quelque chose qui passe. Il y a quelques années, j’ai travaillé sur la famine en Ethiopie au moment où elle était médiatisée. Je voulais sensibiliser les gens sur cette tragédie banalisée par les médias. Mon combat est très différent de ceux qui préconisent l’assistanat, il s’inspire de ceux qui œuvrent dans l’ombre et qui se battent pour des causes justes comme la lutte contre le sida, thème sur lequel j’ai également travaillé. Ma dernière exposition (Bordeaux, décembre 2000), regroupait les tableaux que m’a inspirés le génocide rwandais. Je peins pour que cela ne se reproduise plus, pour que les morts ne soient pas morts pour rien. Je peins pour témoigner du « visage de la honte » (titre d’un des tableaux) qui est celui des gens qui font des choses insupportables sur notre continent et qui avancent masqués. Il faut reconstruire, garder de l’espoir. Un jour cette vérité dominera. « La vérité domine toujours le mensonge », c’est un proverbe de chez nous.

Les œuvres récentes d’Ousseynou Sarr sont exposées du 2 au 27 avril à l’Espace AG 2R, 26 place Gambetta, 33000 Bordeaux.///Article N° : 2007

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Les Plaintes du Silence, d'Ousseynou Sarr © Catherine Laurent
Fermé pour cause, d'Ousseynou Sarr © Catherine Laurent




Laisser un commentaire