L’aventure « Koksinel », journal seychellois pour les enfants

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Colette Gillieaux

Février 2008, Seychelles / Île Maurice
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L’existence des revues pour la jeunesse est souvent très éphémère en Afrique. Ce constat rend d’autant plus méritoire le parcours de la petite revue seychelloise en langue créole Koksinel qui, durant 10 ans, a été le principal moyen de lecture des enfants de ce petit pays de 80 000 habitants. Retour sur cette belle aventure avec la fondatrice du journal, Colette Gillieaux.

Combien de temps a duré le journal Koksinel ?
Koksinel a paru tous les mois pendant près de 10 ans. De fin 1990 à fin 2000. Avec environ cinq numéros spéciaux annuels en plus dès 1995 à l’occasion des fêtes.
Nous avons commencé avec huit pages, puis douze. Nous sommes rapidement passés à vingt-quatre pages, dans les trois langues nationales, avec équivalence approximative dans les trois langues.
Pourquoi avoir arrêté Koksinel après dix ans d’existence ?
Le journal s’est arrêté parce que le coût du papier a beaucoup augmenté et j’ai refusé de passer de 3 roupies le numéro à 10 roupies. Je voulais que tous les gosses du pays puissent s’acheter le journal, même si le Ministère de l’éducation finançait le tout.
Quel était le tirage du journal et comment était-il diffusé ?
Il était tiré à deux mille exemplaires au commencement et ensuite rapidement à 6.000 exemplaires tous les mois. Presque tous les numéros étaient vendus dès la troisième année. On envoyait les exemplaires dans les trois îles principales ainsi qu’à Silhouette (1), m’a-t-on dit.
Une publicité passait à la télévision pour annoncer l’arrivée du nouveau numéro et je les apportais directement dans certaines écoles, tandis qu’un transport était organisé par le ministère pour y amener la quantité demandée dans les autres écoles. Aller dans les écoles faisait partie de mon travail puisque, étant psy, je passais régulièrement voir les enfants dits en difficultés. C’est d’ailleurs la plupart du temps à ces occasions que je trouvais mes inspirations.
Aviez-vous un comité de rédaction ?
La plupart du temps le comité de rédaction se réduisait à moi seule ! Mais j’avais un groupe de « correcteurs » que je rencontrais une fois par mois au Ministère de l’éducation pour lequel je travaillais et auquel je soumettais le projet. Cela permettait à mes correcteurs de corriger mon créole. Je dois dire que l’anglais, j’ai la plupart du temps pompé les textes en anglais dans des revues. Je les adaptais au lectorat de Koksinel en citant le nom de l’auteur.
C’est le chef de l’Unité pour jeunes enfants dans lequel je travaillais qui m’a soutenue au commencement mais elle est malheureusement tombée malade et nous a quittés fin 91. Par ailleurs, quelques jeunes écrivains seychellois ou même des élèves m’envoyaient leurs œuvres à notre demande et je les publiais quand je les appréciais. Il y a même eu une époque où une page entière était faite par des enfants. Au final, je réalisais toute la mise en page du journal sur mon ordinateur.
Qui prenait en charge les illustrations ?
Au commencement, les illustrations, à partir desquelles je faisais du copier / coller, étaient faites par certains artistes travaillant pour le Ministère de l’éducation. Il y a eu par exemple Alma Dodin et Charles Savy qui ont beaucoup participé aux illustrations, à la page de couverture et à la publicité faite à la télévision. J’ajoutais des images que j’avais scannées. Je dois avoir un répertoire d’environ 50.000 images et j’ai aussi une bibliothèque d’environ 5.000 livres, malgré tous ceux qui m’ont été chipés. Puis j’ai eu la chance de découvrir Therence Vidot, un jeune qui travaillait comme coursier dans mon bureau. Un jour qu’il me manquait une image, je lui ai demandé de m’en faire une… Il a réussi ensuite l’école des Arts, et a été lauréat de plusieurs concours. Il a depuis quitté les Seychelles pour l’Australie où il est mieux reconnu. C’est, malheureusement, souvent le lot de beaucoup de jeunes de nos îles….
Quelles étaient les rubriques du journal ?
Parmi les rubriques, il y avait des jeux qui avaient comme premier objectif de donner l’envie de lire et de réfléchir ; des petites histoires écrites, la plupart du temps, par moi-même ou par certains écrivains seychellois en créole et en français. Étaient ensuite repris en anglais, comme je vous l’ai dit, un ou deux articles sérieux, courts, comme par exemple un petit compte rendu explicatif à l’occasion de l’abolition de l’esclavage, ou concernant la protection de l’environnement ; des comptines ou des chansons dans les 3 langues, des mots croisés composés par mes soins, un coin « environnement » et un coin « conseils aux parents ». Voila, le contenu de Koksinel se voulait riche et diversifié !
Quelles étaient vos motivations au moment de la création de la revue ?
Les motivations qui m’ont poussée sont tellement nombreuses et différentes qu’il est difficile de les résumer en quelques mots. Elles rempliraient un « numéro » à elles seules ! En tant que psy, je voulais un outil qui serve à la fois aux enseignants et aux enfants. Fermement persuadée de la nécessité de l’enseignement en langue maternelle, je voulais des articles qui donnent du matériel intéressant en créole. Confrontée de par mon activité de psy, aux difficultés de certains jeunes, je voulais leur proposer des solutions à travers des histoires. Je voulais aussi défendre l’environnement et le faire connaître, car peu de Seychellois connaissent autre chose que le chemin qui va de leur maison à leur lieu de travail ou à l’école. Les livres étaient presque inconnus de la plupart des Seychellois car réservés à une élite pendant des décennies. Je voulais donc leur donner le goût de la lecture. Une des autres motivations principales à la création du journal tenait à mon travail : j’avais à dire et redire la même chose dans chaque école visitée « mais non, cet enfant n’est pas idiot, seulement à la maison on ne parle pas l’anglais et ici il est perdu » ou bien « êtes-vous bien sûr que s’il refuse de s’asseoir, ce n’est pas parce qu’il a mal au derrière d’avoir été frappé ?« … Et je me suis dit que je pourrais faire passer ce même message sur le papier…
Au final, quel bilan feriez-vous de l’aventure Koksinel ?
J’ai 71 ans ! Et la période Koksinel a pris près de dix ans de mon existence et a constitué une belle aventure. J’ai du plaisir quand les jeunes m’interpellent encore en m’appelant « Madanm Koksinel« . Au moment de faire le bilan de sa vie, cela a du poids, c’est sûr.… En même temps, la revue s’est terminée quatre ans avant que je ne sois mise à la retraite (je ne dis pas que je l’ai prise, cette retraite, car cela, c’est quand on le décide…) et j’avais supplié en vain les autorités, pendant des années, de me donner un successeur, pour le cas où…. Mais rien ne fut fait. C’est dur à avaler. Je crains qu’en dehors de moi-même, il n’y ait plus personne qui possède la collection complète. Je vis aux Seychelles, je ne sais pas encore pour combien de temps, sans pension ni sécurité sociale depuis que j’ai arrêté de travailler, en octobre 2004. Et mes autres projets comme le dictionnaire trilingue créole-français-anglais (1700 pages) sur lequel je travaille depuis des années n’avancent pas, faute de soutien… Donc j’aurai tendance à être un peu négative en ce moment, mais ça me passera….

(1) Seules 4 des 115 îles que compte l’archipel des Seychelles sont habitées : Mahé, Praslin, La Digue et Silhouette, la plus petite.///Article N° : 7462

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