Le Candomblé : « un rituel qui répète le mythe »

Entretien de Christophe Monteiro, Fabiano De Souza Gontijo, Cristiane De Souza Gontijo et Carlos Casteleira avec Sônia Uchôa, mère de Saint

Itaperuna, le 25 décembre 1998
Print Friendly, PDF & Email

Une mère de Saint blanche : voilà qui remet en question la dichotomie entre Noirs et Blancs dans la société brésilienne. Elle présente une des traditions du Candomblé, religion afro-brésilienne, et parle de son rôle.

Pourquoi le Candomblé ?
Je suis de Itaperuna, je suis la première mère de Saint de Candomblé de Itaperuna. On peut vivre et mourir sans être initié au Candomblé. Pour ma part, j’ai choisi d’appartenir au Candomblé ; j’ai choisi et j’ai été choisie pour être initiée et je n’en ai aucun remords. Ce qui me préoccupe beaucoup, c’est la dégradation de cette culture. Un des grands problèmes dans le Candomblé, c’est la question de l’argent. A la fin de l’esclavage, le Noir ne savait pas comment survivre financièrement, et il se rendit compte du pouvoir que la « magie » représentait entre ses mains. Il a commencé à en faire le commerce. Il avait le choix entre la vente du Candomblé en tant que produit d’une part, et l’acte de transmettre des sources et une culture d’autre part. Aujourd’hui, beaucoup inventent autour du Candomblé, ce qui le « dénature » un peu. Le Candomblé peut disparaître. Il peut se mélanger tellement qu’après, on risque de perdre ses sources. Je suis très détailliste : mon but n’est pas le purisme, mais je suis pour la conservation des traditions. Trop d’adaptations génèrent la perte des sources. Par exemple, les initiants sont obligés de passer une année cloîtrés dans la maison de Saint, c’est un passage obligatoire.
Tous ne deviennent pas père ou mère de Saint. Le Candomblé est une religion de castes. Tous n’appartiennent pas à la caste sacerdotale. Il y a des fonctions déterminées à l’intérieur de la communauté. Ces fonctions sont déterminées par le « Saint » auquel vous correspondez ainsi que par votre « ancestralité », du pourquoi de votre présence, d’où avez vous hérité cela. Il y a deux directions : le « Saint » est déjà une forme d’ancestralité c’est-à-dire, en termes spirituels, pourquoi un certain « Saint » vous correspond. Il y a un héritage génétique : vous venez d’un père ou d’une mère qui portait cette « charge » spirituelle. Ce qui va certifier si vous êtes ou non porteur d’une « ancestralité », c’est le jeu de coquillages (buzios). C’est le jeu qui va déterminer toute votre personnalité spirituelle.
Quand vous parlez de tradition, comment la connaissez-vous ? Est-ce que d’une certaine manière, vous ne la réinventez pas à chaque fois ?
Non, c’est impossible. C’est pour cela que l’on doit se recueillir pendant une année au cours de l’initiation. Pour assimiler une culture, il faut beaucoup plus qu’une année. La tradition est orale, il est donc nécessaire de vivre reclus en harmonie avec la tradition. Il n’existe pas de théorie pour le Candomblé : il faut le vivre, de même que l’on apprend à marcher en marchant. Il n’y a pas d’invention, mais assimilation. On crée une fois que l’assimilation est terminée.
Il est certain que la tradition a une interprétation personnelle. Par contre, prenons l’exemple de l’acte de manger : on peut manger avec la main. On peut aussi rajouter une fourchette, mais alors, on change la tradition. Manger avec la main est différent de manger avec des couverts. Dans le Candomblé, il n’y a pas d’évolution. Il serait même préférable que le Candomblé disparaisse car l’évolution trahirait les origines. Dans la maison de Saint SEJA UNDE, l’eau continue à être transportée du fleuve. Cela paraît insignifiant, mais il y a tout de même une différence.
Bien sûr, c’est une évolution contre laquelle on ne peut rien, mais il y a une différence symbolique entre les deux manières. Le fait d’aller au fleuve chercher de l’eau pour sa survie a une représentation. Le fait qu’elle arrive par des tuyaux, c’est autre chose. C’est cela que j’évite. Que se passe-t-il dans le Candomblé ? C’est un rituel qui répète le mythe. C’est une religion mythologique. Le mythe se répète à travers le rituel. Si l’on perd ceci, on perd le mythe. L’adaptation doit être relative afin de ne pas perdre les sources. La magie fait que vous transportez cette eau aujourd’hui à travers une autre époque et pour une autre époque. Vous vous trouvez ici, à cette heure, et quand le Candomblé commence, vous êtes transporté dans une autre époque et dans un autre endroit par l’action de la magie. C’est ce qui est magique. C’est une autre réalité : une réalité transcendantale.
Vous pratiquez le Candomblé en étant Blanche.
Au sujet de la commercialisation du Candomblé, en particulier à partir des années 50 et 60, au blanchissement du Candomblé, de cette nouvelle classe sociale qui apporte des nouveautés, des fois de manière inconsciente, je peux vous dire ceci : dans ma maison, il n’y a aucune entrée d’argent. Il n’y a pas de Blancs non plus. Vous allez me demander : et vous qui êtes de la couleur d’un verre de lait ? La réponse est que vous pouvez être blanc de peau, mais pas forcément d’origine blanche. Je ne peux pas interdire le Candomblé aux Blancs, bien sûr, je ne le peux pas et je ne le fais pas. Le moyen de savoir qui est qui, c’est le jeu de coquillages. Le jeu va déterminer si vous avez cette ancestralité ou non. Le fait d’être blanc ou européen ne signifie pas que la personne ne peut recevoir des responsabilités ou des fonctions dans ma maison. On peut même envisager de transporter le Candomblé en Europe. Ce sera très compliqué mais si on arrive à assimiler la culture, il n’y a pas de raison de l’empêcher. Il y a même au Brésil une mère de Saint qui est française.
Pouvez-vos nous parler des Eguns de Bahia ?
Nous avons trois types de cultes : la maisons des vaudous qui est la maison des Saints comme ma maison qui est la maison d’un certain Saint, et il y a la maison des Eguns qui sont les ancêtres, et qui sont divisés entre les ancêtres masculins de l’île de Itaparica, les Egunguns, et les Guélédés qui sont du culte féminin. Les gens ont accès à la maison des vaudous uniquement Les Eguns sont des cultes secrets avec des traditions plus fermées. C’est très intéressant. Ce sont des cultes très différents. Par exemple, je ne connais que très peu de cultes Guélédés, ni même les endroits où se trouvent les maisons de Guélédés. Il existe une maison à Bahia et une autre à São Luis do Maranhao, mais je ne sais pas où exactement. Le culte Guélédé (les Eguns féminins) est encore très secret. Nous n’y avons pas accès. Pour y aller, il faut y être invité à une certaine période, à une certaine heure. On ne peut pas parler directement à l’entité, il faut laisser son message écrit et venir prendre la réponse à un autre moment, c’est une relation très compliquée. Il ne faut pas laisser passer l’occasion de connaître, si elle se présente.
Ces cultes ont toujours été tenus secrets, même en Afrique. C’était des endroits où l’on consultait les entités par l’intermédiaire de ceux qui connaissaient les traditions et les personnes. Même les politiciens consultent ces personnes.
Quel a été votre premier contact avec le Candomblé ?
J’étais très jeune. Je devais avoir environ dix ans et je suis tombée très malade. Ma famille est protestante, très pieuse. Ils m’ont emmenée faire une promesse pour améliorer ma santé. Ce fut ma première relation avec le Candomblé. Je ne me souviens pas très bien de tout cela, je savais juste qu’il y avait quelque chose qui m’avait guérie, c’est tout. Ensuite, étant jeune fille, je suis allée à une session de Candomblé à Rio et je me suis évanouie en transe (au contact du Saint). C’est à partir de là que les choses se sont compliquées. J’ai eu très honte, mon petit ami m’a laissée tomber, ce fut gênant. Je ne suis plus réapparue aux Candomblés. Puis, j’ai commencé à avoir des problèmes avec le Saint, c’est-à-dire que je me sentais mal sans raison, je m’évanouissais dans la rue, j’avais des malaises. J’ai fait des examens médicaux poussés qui n’ont rien révélé. Et mes malaises continuaient. Ces malaises sont des signes. D’une certaine forme, vous êtes guidé vers telle situation. Quand vous êtes prêt, c’est à ce moment qu’il se passe quelque chose. Les gens arrivent aux maisons des Saints de toutes les manières : malades, sans partenaires, sans argent, etc., je n’ai jamais vu personne arriver heureux ! Quand tout va bien, on ne fait pas attention aux choses spirituelles ! Chacun a un motif pour venir, et généralement un motif lié à la souffrance, physique ou non. Ce qui se passe, c’est que l’acte initiatique vous fait découvrir une autre dimension du monde. C’est un acte irréversible, même si vous ne faites plus partie de la communauté. C’est ce qui se passe avec celui qui est initié : il vit dans une double dimension (dans au moins deux dimensions). Il n’y a pas de possibilité d’effacer ces expériences. Il se peut que la personne renie quelque chose qui fait partie d’elle-même.
Le Candomblé protège-t-il ?
Nous avons tous les mêmes problèmes que tout le monde. Nous ne sommes pas épargnés par la maladie ou quelque autre méfait du destin. La religion ne nous protège pas contre cela. C’est toute une fausse publicité qui est faite du genre : si vous avez des problèmes amoureux, ou financiers, ou de travail, ou autres, venez voir la Mère de Saint ! Si tout cela était possible, je serais milliardaire et sans aucun problème ! De plus, nous sommes très vulnérables, car nous « manipulons » beaucoup d’énergies pour donner des solutions et des directions aux autres. Cependant, ma religion n’est pas philanthropique. Ma fonction n’est pas d’aider l’autre. Ce n’est pas une religion chrétienne. Nous n’avons pas la préoccupation de faire le bien à qui que ce soit. Ni le mal, d’ailleurs. Il n’existe pas cette question du bien, car ce qui est bien pour moi ne l’est pas forcément pour vous. La fonction du Candomblé, c’est la ligne de croissance intérieure de chacun. Quand je jette les coquillages pour quelqu’un, je ne le fais pas pour lui, mais pour moi : j’exerce mes fonctions de médium ainsi que mes capacités divinatoires. Le lien que j’établis se retrouve après la mort qui est le second processus initiatique (le premier étant l’initiation du Candomblé).
Dans le Candomblé, les éléments sont très importants, car nous avons une origine dans ceux-ci : le Feu, l’Eau, l’Air et la Terre. D’où venez-vous ? A quel élément appartenez-vous ? Vous retournerez à celui-ci. La raison du sacrifice de l’initiation est que vous soyez reconnu par votre élément car le contraire est une grande punition. Cette initiation devrait servir aussi à être plus proche de la nature et à rejeter en quelque sorte certaines valeurs ou habitudes matérielles. Chacun a une réaction différente à l’initiation. L’initiation est le seul acte qui établit un lien entre l’initié et moi. Quand je « joue » les coquillages pour quelqu’un, il n’est pas obligé de suivre ce que je lui dis. Les coquillages sont un diagnostic de la personne, comme une consultation. La personne n’est pas obligée de prendre par la suite les médicaments. Seulement l’initié est lié à moi même après la mort, et ceci, personne ne peut le briser. L’initié a autant d’importance dans l’autre monde que celui qui l’a initié. La question d’argent complique les choses dans le système dans lequel nous sommes. Si on me demande combien coûte l’initiation, je ne sais que répondre, car le prix est inestimable. On ne peut pas acheter l’initiation. Les deux parties ne seront jamais en accord : tu penses qu’en me donnant de l’argent, tu dois recevoir quelque chose, et moi je pense que ton argent ne vaudra jamais le prix du travail que tu effectues grâce à moi. L’argent fausse les rapports.
A propos de cette question de charité, je dois dire que la religion ne m’impose rien. Chaque lundi, j’ouvre ma maison à qui veut. C’est un acte individuel et personnel, la religion ne m’impose rien. L’énergie que vous avez a besoin d’être exercée sinon elle implose.
Votre religion a-t-elle eu une influence sur vos choix personnels ou sur votre personnalité ?
Oui, c’est vrai. C’est une question assez compliquée. Je peux dire qu’aujourd’hui, je n’ai plus d’individualité. Je n’ai plus de vie privée. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qui est arrivé. Cela a été imposé par mon rôle dans le Candomblé. La relation que j’établis avec les personnes qui consultent dépend de la consultation qui se fait selon différents niveaux. Même le jeu de coquillages se fait selon plusieurs niveaux. Cela dépend de votre anxiété. Si vous recherchez des réponses concrètes, mon jeu et mon attitude sont d’une certaine manière. Les questions concrètes sont, par exemple : « je n’ai pas d’argent », « j’ai besoin de trouver une fiancée », etc. On peut aussi me dire : « Je suis déprimé », « Je suis angoissé », etc. Ce sont des situations abstraites. La manière dont je vais piloter le jeu est différente.
La « gestion » se fait de la manière suivante : l’entité est « soutenue » par des dons : certains vont donner des jouets pour les enfants le jour des enfants, d’autres vont donner des sacs de riz, la maison de Candomblé est toujours ouverte : n’importe qui peut venir manger, passer la nuit, etc.

[email protected]///Article N° : 1674

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire



Africultures a franchi le cap des 10.000 articles depuis sa création en 1997
Nous remercions tous nos contributeurs et nos lecteurs
Inscrivez-vous à la newsletter pour suivre nos publications