Le chant chorégraphique de Perrine Fifadji

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Pour cette artiste bordelaise d’origine béninoise, la voix fait corps avec la danse. Son premier album Awada kpè kpè (1) vient de paraître. Belle découverte.

D’une pénombre zébrée par de discrets projecteurs surgit une silhouette mouvante, fantomatique, presque translucide, de plus en plus vivante. D’abord indéfinissable, elle s’humanise et finalement se féminise. La forme s’affirme à mesure que la musique s’impose face au silence. Mots et mouvements, voix et instruments construisent ensemble cette créature comme la nature fait croître les êtres, du plus simple au plus complexe, de la bactérie à l’humain, en passant par ce chaînon décisif qu’est l’insecte. Ainsi se développe Awada kpè kpè, spectacle dont le titre signifie en fon (langue du sud du Bénin) « chrysalide », « nymphe », stade intermédiaire entre la larve (le foetus) et l’adulte.
« corpeuse« 
Le fon, Perrine Fifadji reconnaît ne pas le parler couramment, mais il la relie à son enfance. Si elle naît et vit ses premières années à Pointe Noire (Congo Brazza), le Bénin, terre de ses ancêtres, est le pays de ses vacances. La France sera celui de son adolescence, de l’apprentissage du chant et de la danse. Débarquée à Bordeaux pour étudier l’anglais, c’est dans cette langue qu’elle s’y impose comme chanteuse d’Aspo, un fameux groupe de ska. Perrine apprend ainsi à maîtriser une voix puissante, colorée et solidement rythmée. À la même époque, elle aborde la danse contemporaine sous l’impulsion d’un compatriote, le chorégraphe Norbert Sènou. Longtemps elle mène de front ces deux arts, avant de foncer tête baissée dans ce qu’elle appelle le « physical song ». Aujourd’hui, impossible d’imaginer Perrine chantant plantée devant le public. Son micro, elle le porte sur elle et il la suit dans le moindre geste de sa danse, qui épouse chaque syllabe de son chant, à moins que ce ne soit l’inverse : « Norbert Sènou dit que je suis « corpeuse », à la fois chanteuse et danseuse. Ce mot inventé me plaît bien. Mes chansons, je les écris en français et des amis les traduisent en fon. Puis je les transpose sur une chorégraphie de base. Mais de plus en plus il semble qu’elles émergent vraiment de mon corps. »
Universalité
Les musiciens qui l’entourent participent de cette gestuelle musicale au-delà de la danse, et aussi d’un désir commun d’universalité qui se révèle par la diversité géographique. Le bourlingueur Francis Passicos joue du sitar et bien d’autres instruments traditionnels d’Asie. Le guitariste Emmanuel Arné s’est mis à la sanza et à l’harmonium indien. Le Béninois Ewa Tohinou et le Macédonien Ersoy Kazimov entrechoquent les tambours africains et méditerranéens. Ainsi « Awada kpè kpè », la chrysalide venue du Bénin via le Congo et Bordeaux s’est muée en papillon planétaire.
De retour d’une tournée au Burkina Faso, Perrine se souvient avec un sourire amer des rôles convenus de « la jeune black qu’on engage pour pimenter le show ». Ce spectacle est enfin pleinement le sien et celui de ses fidèles amis musiciens. Il n’est africain que par la réappropriation de sa langue et de sa mémoire, comme le corps de la libellule se souvient de celui de la chrysalide. Le grand troubadour basque Beñat Achiary, qui lui a beaucoup appris, dit-elle, a ces jolis mots à propos de Perrine Fifadji : « on sent ce que charrie ce chant, de force de vie et de douleurs surmontées par la danse profonde et par une voix qui sourit à la vie.« 

1. Awada kpè kpè Troisquatre & Daqui (le label des Nuits Atypiques) / harmonia mundiRetrouvez l’article de Gérald Arnaud dans le magazine Afriscope n°21 « Christiane Taubira fait le bilan de sa loi » : [Afriscope ]///Article N° : 10142

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