Le cinéma au Burkina Faso (6)

Entretien de Léo Lochmann avec Boubacar Zida "Sidnaaba", producteur et réalisateur

Boubacar Zida dit « Sidnaaba » est réalisateur, producteur et animateur radio au sein de la très populaire Savane FM. Il y anime notamment l’émission Sonré, une revue presse matinale en langue moré, très suivie des habitants de Ouagadougou. Ses films rencontrent souvent de vifs succès en salle et Un fantôme dans la ville est resté trois mois à l’affiche des cinémas ouagalais.

Votre film, Un fantôme dans la ville, a eu un assez gros succès au Burkina Faso et il s’inscrit un peu dans le cadre d’une nouvelle génération de films qui ont généralement du succès auprès du public burkinabé. À quoi est dû, selon vous, le succès de votre film et de ce genre de films ?
Merci. Bon, je vais rectifier un peu, ce n’est pas Un fantôme dans la ville seulement qui a fait le succès. Si on veut bien voir, ou vous pouvez vérifier au niveau des salles de projection, il y a eu Ouaga Zoodo d’abord en 2005 qui a eu beaucoup de succès et ensuite Mathy la tueuse et Wibdo et ensuite Un fantôme dans la ville et après Somzita a beaucoup cartonné. Presque tous mes longs métrages ont battu des records d’entrées en salle.
À quoi est dû ce succès de vos films ?
Je crois que la réponse ne m’appartient pas, c’est aux cinéphiles de dire pourquoi. Ce n’est pas moi qui explique l’engouement, c’est les cinéphiles qui savent pourquoi ils se déplacent en salle.
Mais vous devez bien savoir ce qui plaît à ces cinéphiles ?
OK ! Peut-être une supposition : j’ai fait ce projet qui est un peu différent des autres cinémas. Pourquoi différent des autres films ? Dans le cinéma classique, il y a des normes qu’on respecte, cinématographiquement parlant, mais nos cinéphiles veulent souvent se retrouver dans le film. Ils veulent un film qui parle d’eux, qui parle de leur histoire, de leur culture, donc ils se retrouvent dans le sujet, contrairement à certains scénarios qui ont été taillés sur mesure. Professionnellement, c’est bien pour des festivals, ça marche bien dans les festivals, mais avec les consommateurs ce n’est pas la même chose.
Et vous, vous n’êtes pas intéressé par le succès dans les festivals ?
Ça ne me dit pas grand-chose. Les festivals c’est bien, mais moi je fais des films qui plaisent au public.
Et c’est ça qui vous motive pour faire des films, c’est le succès populaire ? C’est pour cette raison que vous choisissez de faire des films en moré plutôt qu’en français ?
Il y a de toutes langues : le français et le moré aussi. Si vous visionnez Un Fantôme par exemple le français dépasse le moré. Il y a plus de français que de moré. Et Somzita c’est la même chose, le français dépasse le moré.
Pourquoi vous choisissez de mettre autant d’effets spéciaux dans vos films ?
Pour certaines histoires, il faut utiliser les effets spéciaux. Par exemple Un fantôme, est-ce qu’on peut avoir un vrai fantôme pour jouer le héros ? (Il rit) je vous pose la question ! Est-ce qu’on peut avoir un vrai fantôme comme ça pour incarner un rôle ? C’est pour ça qu’on a utilisé les effets spéciaux.
Et vous pensez que ça donne un certain engouement pour vos films ?
Oui bien sûr, parce que ça traduit une histoire vraie. L’histoire des fantômes ici en Afrique, ce n’est pas rêvé, c’est vrai. C’est une réalité, beaucoup ont vécu ce phénomène.
On peut considérer que vous avez deux rôles professionnels distincts : celui que vous avez ici à Savane FM et votre rôle de réalisateur, qui sont assez différents. J’ai l’impression que dans cette industrie audiovisuelle naissante au Burkina Faso, il y a une obligation de faire plusieurs choses en même temps. Par exemple Rodrigue Kaboré multiplie les rôles, Boubakar Diallo a des responsabilités dans un journal et en tant que réalisateur et de même pour vous avec votre radio et la réalisation de films. La nouvelle industrie n’étant pas encore stable…
En réalité le cinéma aujourd’hui… on ne peut pas vivre de cinéma uniquement. Au Burkina ce n’est pas possible, il faut faire d’autres choses. D’abord, il y a la piraterie qui nous empêche de tourner. Une fois que le film sort : Paf ! Le lendemain tous les marchés sont inondés de DVD piratés. Alors tu ne peux pas t’en sortir ! Moi personnellement je pourrais tourner trois à quatre films par an, je pourrais les faire, mais le contexte actuel ne me permet pas de le faire, compte tenu de la piraterie. Donc on ne peut vraiment pas compter sur le cinéma. Moi, par exemple, je fais des salles combles mais dans ce laps de temps qu’on prend pour projeter le film, de la sortie jusqu’à la fin, souvent il se passe un mois, ça ne peut pas rentabiliser le budget du film. Et si vous vous mettez à produire des DVD dès que ça sort c’est aux mains des pirates. Stop ! Sinon on pourrait rentabiliser le film, mais là, même si ce sont des petits budgets on n’arrive pas à rentabiliser.
Donc c’est à perte ce que vous faites ?
Bon. On ne peut dire que c’est à perte. Si le film sort et que nous n’avons pas les fonds et que le film est vendu au coin de la rue à 400 francs le DVD, nous ne pouvons pas nous en sortir.
Et là vous n’avez pas de retours sur investissement pour vos productions ? Vous arrivez quand même avec les télés à…
À la télé ? Non ! Là-bas c’est encore pire. Bon si vous avez des sponsors qui ont des parts… actuellement je suis en train de préparer un autre tournage qui a lieu dans des localités lointaines de Ouagadougou, à environ 150 km d’ici. Je compte tourner au mois d’août un autre long-métrage. Mais pourquoi j’ai mis du temps entre les deux films ? C’est parce qu’il n’y a pas de sponsors. Tant qu’il n’y a pas de sponsors, moi je ne vais pas contracter un prêt bancaire pour tourner un film. Aujourd’hui, si je me présente dans une banque pour un prêt ça va marcher, mais je ne le ferai pas. Tant qu’il n’y a pas de soutien ou des gens qui sponsorisent, je ne tourne pas. Actuellement je suis en pourparlers avec des grandes sociétés nationales, qui sont prêtes à financer 60 % du budget du film, bon, le reste maintenant c’est à nous de compléter.
Pour vous, le public de vos films, c’est essentiellement Ouagadougou ou le Burkina Faso en entier ?
Ce n’est pas Ouagadougou seulement, c’est tout le Burkina ! Et d’autres pays également.
Alors justement, ça s’exporte ?
Ça s’exporte, mais c’est surtout de la piraterie. C’est ça surtout qui est mauvais. Au Mali et surtout en Côte d’Ivoire, il n’y a pas une seule localité où on ne trouve pas le film. Le film a inondé les pays, et je ne bénéficie de rien.
Et il n’y a pas moyens d’organiser des projections dans les cinémas sur place, par exemple avec le Ciné Babemba à Bamako ou… ?
Vous savez, le problème aujourd’hui dans notre pays, particulièrement ici, la plupart des salles sont fermées. Il y a seulement deux salles qui sont fonctionnelles en Côte d’Ivoire. Il y a Sokosé et puis Ivoire, c’est tout. Tout le reste est devenu des églises. À Bamako, en dehors de Babemba, tout le reste a fermé et au Niger on n’en parle pas. Au Togo, au Bénin : pareil ! Sauf au Burkina où on a encore quelques salles qui sont fonctionnelles. Bon, la nouvelle technologie a fait que les salles de cinéma sont… bon c’est dépassé quoi. Avec moins de 1 000 francs vous avez votre DVD, dans votre salon vous regardez votre film avec la famille, au lieu d’aller en salle.
Et comment ça se fait justement qu’au Burkina Faso ça marche ? Que les salles soient ouvertes alors que ce n’est pas le cas dans les pays voisins ?
Ça marche, c’est trop dire ! Ça dépend des films. Ce sont seulement les films à succès qui peuvent susciter l’engouement d’une salle. Maintenant souvent tu arrives à dix personnes, cinq personnes, deux personnes… avant ce n’était pas comme cela.
Mais quand vos films sortent, en début de sortie au moins, il y a beaucoup de monde qui y va ?
Oui mais c’est ça que je dis, justement ça dépend du film. Ce n’est pas tous les films qui ont ce succès-là, voilà. Si les gens savent que le film est sorti, qu’ils ne l’ont pas vu sur le marché, et qu’ils veulent le voir, ils sont obligés d’aller en salle. Mais dès que vous produisez un DVD : hop, c’est parti !
Je reviens sur ma question précédente, même si les salles marchent plus ou moins bien au Burkina Faso, comment ça se fait qu’elles soient encore ouvertes alors que dans les pays alentours elles sont toutes fermées ?
Je crois qu’on n’a pas la même culture. Ici, au Burkina, nous sommes la capitale du cinéma africain. On a le Fespaco et tous les deux ans c’est une grande fête, c’est pour ça qu’il y a toujours des salles au Burkina Faso, tant qu’il y aura le Fespaco. Bon, la longévité des salles aujourd’hui est due au fait que l’on ne peut pas fermer toutes les salles, tout en organisant un grand festival comme le Fespaco, ce n’est pas possible. Mais si nous étions en Côte d’Ivoire, je crois qu’on aurait été les premiers à fermer nos salles. C’est par intérêt, les propriétaires des salles sont des privés et les églises payent mieux que les cinémas, et voilà les gens préfèrent l’argent à notre culture !
Donc vous pensez que c’est le Fespaco qui permet que ça reste ouvert ?
Moi, à mon humble avis, c’est à cause du Fespaco que nous tenons toujours nos salles, sinon elles seraient fermées.
Je change de sujet : comment faites-vous le choix des thèmes de vos films ?
Bon, l’explication vient sûrement de… actuellement j’ai au moins une centaine de scénarios bouclés. Chaque fois que l’inspiration vient, j’allume mon ordinateur et je commence à écrire. C’est simple. Par exemple, mon tout premier long-métrage je l’ai écrit en cinq jours et j’ai fait le tournage en deux semaines. La troisième semaine, le film était déjà en salle.
J’ai l’impression qu’il y a un conflit générationnel entre la génération d’Idrissa Ouedraogo et de Gaston Kaboré, qui ont eu une très grande reconnaissance internationale, et une génération… enfin je ne parle pas en terme d’âge mais de période de réalisation… donc une deuxième génération avec d’autres moyens de production, d’autres types de budgets et des ambitions différentes. J’ai l’impression qu’il y a un peu un conflit, enfin pas un conflit ouvert mais une certaine frontalité entre ces deux générations-là ?
Bon, moi je ne peux pas appeler ça un conflit. Il n’y a jamais eu un conflit entre ces deux générations. La première génération reproche à leurs cadets de faire le travail au rabais. Moi je suis d’accord, je suis entièrement d’accord avec eux. Moi, par exemple, quand je regarde mon tout premier film j’ai honte. Oui, j’ai honte parce que, professionnellement parlant, il n’y a pas de professionnalisme. Bon, je crois que les reproches qu’on nous dit, si on les écoute ça peut nous aider. Moi, par exemple, les noms que vous avez cité, ce sont mes amis. Que ce soit Idrissa, Gaston Kaboré, ce sont des gens que je fréquente beaucoup. Leur expérience me sert beaucoup. Pour moi ce n’est pas un conflit parce que ce que nous faisons aujourd’hui… cette génération ne considère pas ça comme du cinéma. Vous voyez, vraiment c’est tout sauf du cinéma (il rit) mais je les comprends, moi je le comprends.
Et vous, vous trouvez que c’est du cinéma ce que vous faites ?
Moi, pour moi, c’est du cinéma mais pour eux qui sont de grands professionnels ce n’est pas du cinéma. C’est ce que certains ne veulent pas comprendre. Pour moi ce sont de grands professionnels, ils ont fait des études pour cela donc leur vision ne peut pas être la même que nous autres qui sommes rentrés dedans comme ça et qui sommes devenus cinéastes. Ce n’est pas à comparer.
Et justement, est-ce qu’il n’y a pas un manque de techniciens qualifiés dans le pays ?
Bon, tout ça demande beaucoup de choses. Pour que des techniciens soient formés ça demande beaucoup d’argent. Il y a Gaston Kaboré qui organise souvent des cessions de formation, il y a même des formateurs qui sont venus d’Europe. Moi-même j’ai participé à une de ces formations… bon c’est bien, si on a l’occasion de participer à des choses comme ça, ça nous aide à nous améliorer.
Et pour les techniciens, par exemple pour les chefs opérateurs, les monteurs, est-ce que vous arrivez à trouver des gens compétents ? Idrissa Ouedraogo déplore le fait de pas trouver de techniciens suffisamment bons pour travailler avec lui et il est obligé de faire venir des techniciens d’Europe.
Écoutez, un film qui a un budget de moins de 50 millions de francs CFA ne peut pas faire venir des techniciens de l’extérieur. Leur déplacement dépasse le budget du film ! Il faut qu’on soit sérieux quand même !
Oui, du coup vous êtes obligé de travailler avec des techniciens locaux, mais est-ce que vous trouvez des gens suffisamment compétents ?
Bon ! Compétents, pour nous : oui. Ils arrivent à faire ce qu’on leur demande donc oui, ils sont compétents. Des câbleurs, des monteurs, on les trouve sur place.
Est-ce qu’il peut y avoir une place pour le « cinéma d’auteur » dans le paysage cinématographique du Burkina ?
Il faut qu’il y ait du changement, sinon le Burkina est appelé un jour à disparaître, sauf si il y a du cinéma.
Ça peut être quel genre de changement ?
Un changement de la part de l’État et une politique qui protège vraiment nos œuvres et aussi la possibilité d’avoir accès à des soutiens financiers pour produire nos œuvres. Tant que cela n’est pas possible, l’avenir, pour moi en tout cas, est vraiment sombre pour le cinéma burkinabé.

Propos recueillis le 25 juin 2012 à Ouagadougou///Article N° : 12074

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