Le cinéma au Burkina Faso (7)

Entretien de Léo Lochmann avec Zakaria Gnegne, exploitant de salle

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Zakaria Gnegne est gérant du Ciné Émergence, dans le quartier de Wemtenga à Ouagadougou.

Comment faites-vous vos choix de programmation ici ? Pourquoi passez-vous un film plutôt qu’un autre ?
Disons qu’actuellement on n’a pas tellement le choix parce que la production est rare. Dans le temps où j’avais sous le bras des petits films, je pouvais faire le choix. Parce que vous savez, ça fait vingt-cinq ans que je suis dans l’exploitation et sur cette salle depuis 2004. Bien avant ça, j’ai travaillé à la Sonacib et on avait tout un paquet de films. On avait des films africains, des films européens, des films hindous etc. C’était très rare de voir un seul film à l’affiche pendant trois jours d’affilés, c’était impensable. On avait assez de produits, il y avait la disponibilité de produits donc on pouvait avoir une politique de programmation : chaque séance avait son propre film. Mais depuis un certain temps, la raréfaction s’est sédentarisée et on a essayé de réfléchir un peu pour donner une nouvelle vision de la programmation, amener les gens à une certaine habitude de programmation. Maintenant, on a toujours un film à l’affiche pour toute la semaine. Vous voyez par exemple toute la semaine du 18 au 24 vous avez Le Mec idéal (1), tout simplement parce qu’on n’a pas assez de film et les gens refusent de consommer les films américains, les films de karaté, les films hindous : personne ne vient au cinéma pour voir un film de karaté, un film hindou, ou un film américain avec Jet Li, Rambo qui tuent bêtement sans raison, les gens n’aiment pas ça.
Alors que cela marchait il y a dix ou vingt ans ?
Ça marchait très bien. Je me rappelle ici par exemple, dans cette salle, si vous mettiez un film hindou le dimanche c’était plein à craquer mais tout ça, c’est fini, maintenant c’est les films africains. La programmation maintenant, il faut l’appuyer fortement par une bonne promotion, ou bien vous n’avez personne. Par exemple Le Mec idéal qui va passer à partir de ce soir jusqu’à dimanche, c’est une reprise. On l’avait déjà joué pendant deux ou trois semaines, il y a cinq mois. On le reprogramme, mais depuis la semaine dernière, la bande-annonce passe au niveau de la télé. Ça dit aux gens, à partir du lundi 18, vous avez à Wemtenga, Le Mec idéal. Le coût de la publicité étant très élevé au Burkina Faso, on s’associe avec toutes les salles périphériques de Ouagadougou. Vous avez le Ciné Wemtenga, Ciné Pâte d’oie, Ciné Tampuy, Ciné Pissy, Ciné Sanghandé. Toutes ces salles, on se réunit et on fait une même programmation, une seule bande-annonce pour la télé avec les différentes salles de cinéma.
Donc ce soir, Le Mec idéal va passer dans toutes les salles ?
Toutes les salles de la périphérie. Le Ciné Neerwaya et le Ciné Burkina ont une autre programmation. Maintenant pour les films africains aussi, la politique, nous l’avions comprise. C’est pour ça vous avez des fois un film qui peut rester à l’écran pendant trois ou quatre semaines. Moi j’ai déjà eu ici à Wemtenga un film qui est resté à l’écran pendant trois mois. C’était un film de Boubakar Zida « Sidnaaba », Un fantôme dans la ville. Ça veut dire tout simplement que lorsqu’un film marche, il faut le garder à l’affiche, jusqu’à ce que ça s’épuise. S’il marche très bien, vous décrochez, on va attendre les gens pendant trois semaines et vous le remettez. Maintenant, si je dois choisir une programmation, c’est par rapport à des reprises, des films qu’on a programmés il y a une année, etc. J’ai tout un paquet de films, j’essaie de voir, quel est le film qui a le plus accroché les gens.
À votre avis, à quoi est dû le fait que les films qui marchaient il y a vingt ans ne fonctionnent plus et qu’il n’y a plus que des films africains qui aient du succès ?
La raison est bien simple. Si vous voyez dans les années soixante-dix et jusqu’en 1985, peu de familles à Ouagadougou disposaient d’un poste téléviseur à la maison. Avec l’évolution technologique, les gens peuvent maintenant rester à Ouagadougou avec les décodeurs et consorts et capter des chaînes étrangères sur leurs postes téléviseurs. Donc, à la maison, ils peuvent accéder à beaucoup de films et il y a les lecteurs DVD qui ont inondé les villes africaines. Un lecteur DVD ça ne vous coûte pratiquement rien. Vous avez un VCD, pour moins de 500 F, vous avez une cinquantaine de films américains là-dedans, même si c’est de mauvaise qualité, ce n’est pas un problème. En plus de ça, dans les années quatre-vingt encore, quand vous, étudiant, jeune lycéen, vous invitez votre petite copine à sortir, où vous pouvez l’amener ? Au cinéma. Et après le cinéma ? Vous rentrez directement. Peu pensaient même à aller offrir une bouteille de soda à leurs copines. Ce n’était que le cinéma. Maintenant, quand vous sortez à Ouagadougou, les maquis (2) c’est plein partout. Aujourd’hui moi, je crois que… J’ai eu à le dire aux responsables de la cinématographie de ce pays, notamment dans la société dans laquelle je travaillais, je leur ai dit que nous n’avons pas su adapter la politique commerciale cinématographique à l’évolution de la nouvelle technologie. On a laissé et ça nous a dépassés : on s’est réveillé et on a vu qu’on était très loin et qu’on ne pouvait plus rattraper. C’est tout. Aujourd’hui les gens ont plusieurs points de divertissement, de récréation, autres que le cinéma. Les films africains par contre… les Burkinabés se retrouvent dans leur cinéma. Quand ils viennent regarder, Le Foulard noir ou bien Une femme pas comme les autres, Un fantôme dans la ville, Sofia, les gens quand ils regardent ils se disent « ah, j’ai déjà entendu cette histoire » et ils se reconnaissent dans le cinéma. En fait, les films africains, quand les gens les voient, ça les libère, ils n’ont plus besoin de réfléchir. Ce n’est pas comme les films d’auteurs que nos devanciés, les Idrissa, les Gaston qui faisaient des films d’auteurs, personne n’allait voir ces films-là. Ça ne marchait pas mais aujourd’hui les gars viennent voir les films burkinabés, africains, parce que les gens s’identifient, ils se retrouvent là-dedans.
J’ai l’impression qu’il y a une exception du cinéma au Burkina Faso, où il y a une production qui est relativement conséquente par rapport au Mali ou au Niger par exemple et qu’en plus ça remplit les salles, ce qui n’est pas le cas dans les autres pays. Qu’en pensez-vous ?
Moi je bouge des fois dans les pays autour de nous et effectivement il y a des gens qui me demandent : « Comment est-ce que vous arrivez à faire pour que les gens fréquentent encore les salles de cinéma ? » Quand j’entends des gens jeter des fleurs aux Burkinabés, je dis : « Ce qui est arrivé à nos voisins peut nous rattraper. » Aujourd’hui en tant qu’acteur qu’est-ce que nous faisons pour maintenir ce qu’il y a aujourd’hui ?
Vous voulez dire au niveau de la volonté d’État ?
Au niveau de la politique de l’État mais aussi au niveau des acteurs. Aujourd’hui, quand vous voyez des gens regroupés, ils vous parleront toujours de la production, rien que de la production. Il n’y a pas d’aides à l’exploitation, même pas d’aides à la formation. Il n’y en a pas. Quel est le comédien burkinabé qui est passé par une école, qui a eu une formation ? Ils ont tous été formés sur le tas dans les petites troupes de théâtre. Dès que le gars il fait un film ou deux, il croit qu’il est au top. Il s’est cultivé, il s’est formé… Les gens pensent que le métier de comédien c’est tout ce qu’ils font, qu’on n’a pas besoin de se former.
Et cela a une implication sur la qualité des films, sur la qualité du jeu ?
Tous les films en ce moment, réalisés par les Burkinabés, moi je crois que ça laisse à désirer.
À quel niveau ?
À tous les niveaux, le scénario, le jeu des acteurs, ça ne va pas, même la mise en scène : il y a beaucoup de choses qui ne collent pas vraiment avec les films. Moi je crois comprendre qu’un réalisateur comme… ce n’est peut-être pas la peine de citer de noms… Il y en a quand vous les regardez, vous refusez d’accepter que ce gars-là fasse encore ces erreurs dans ses films. Ce n’est pas possible.
Et pourtant ce cinéma dont vous dénoncez la médiocrité, il remplit les salles et fait marcher l’économie cinématographique.
Mais c’est pourquoi nous devons travailler maintenant à renforcer les acquis du cinéma burkinabé.
Il y a une économie qui est en place mais qui demande à se…
Oui il y a une économie qui est en place, mais une économie qui n’est pas structurée, qui a besoin d’être renforcée. Par exemple quand vous prenez l’exploitation : moi ce que je fais dans l’exploitation, je n’ai pas fait une école de commerce ou de gestion, moi je suis un technicien du cinéma. Mais c’est la force des choses qui m’a jeté dans la gestion, dans l’exploitation. J’essaie de me former comme ça, j’essaie d’apprendre des choses sur le tas. Je me suis battu depuis que je suis gérant ici pour avoir une formation d’exploitant de salle de cinéma. Je fais entrer des recettes, j’honore des factures mais j’ai besoin de savoir, le peu que je gagne, comment est-ce que je dois le gérer. Je n’ai pas une formation de comptable, je ne peux pas engager un comptable pour qu’il tienne ma comptabilité. Je pense qu’un jour je serais surpris par une faillite. Alors que si tout est bien fait, ça te prévient. L’exploitation cinématographique elle est très compliquée, beaucoup plus complexe que ce que l’on pense. Ce n’est pas une boutique où je vais acheter ça, ça et ça. Moi je pense que nous avons besoin de formations.
Qu’est ce que vous avez comme partenaire en distribution ? Est-ce qu’il n’y a que Africa distribution (3) ou est-ce qu’il y a d’autres distributeurs qui existent ici ?
Alors le problème de la distribution au Burkina, on a qu’un seul distributeur pour tout le cinéma ici au Burkina Faso. Avant, il y avait la Sonacib, la Société nationale de diffusion et d’exploitation cinématographique du Burkina Faso qui avait le monopole de la distribution. Idrissa avait repris la Sonacib mais ce n’est pas allé loin (4), il a tenu quelques mois avec les salles et le Ciné Burkina et puis la Sonacib a fermé et le monopole a sauté. S’il n’y a plus de monopole tout le monde pouvait… Il suffisait d’avoir des relations avec des Maliens, des Ivoiriens, des Sénégalais et puis tu prends le film, tu viens, tu gères la salle avec les exploitants, tu passes le film et après tu vois avec le réalisateur et le producteur. C’est pour ça que depuis, après une année maintenant, on a essayé de mettre sur pied Africa Distribution qui va s’occuper de la distribution des films. Mais les gens négligent la distribution parce qu’ils se disent qu’avec ou sans distributeur, je fais mon film, je pourrai le projeter, sans passer par les distributeurs. La logique aurait voulu quand même qu’il y ait ces corps de métier qui professionnalisent tout. On pense qu’en passant forcément par un distributeur on se fait rouler, mais il faut se dire qu’il y a des charges qu’un distributeur doit payer pour faire marcher le film parce que plus le produit qu’il a fait marche, plus il y gagne. Il a tout naturellement intérêt à ce que ça marche.
Ici, sur des grosses soirées, vous faites combien d’entrées ?
Alors c’est une question à laquelle j’ai toujours du mal à répondre, parce que vous savez, le cinéma est bizarre. Ça va passer et puis paf, tu as plein de monde. On a passé Faso furie dans toutes les salles. Mais en réalité moi ça m’a déçu.
À quel niveau ?
Ça n’a pas marché comme je l’aurais souhaité. Moi quand j’ai vu la première, je suis sorti et j’ai dit aux gens « en tout cas, les salles vont bien ! » Mais ça n’a marché dans aucune salle.
Rodrigue Kaboré était assez content, en tout cas de ses entrées au Ciné Neerwaya.
Il y a des films, qui ont fait peut-être le double des entrées de Faso furie au Ciné Neerwayamais qui n’ont pas bénéficié du budget promotionnel de Faso furie. Les chiffres d’entrées que Faso furie a donnés sont dûs au fait qu’il y a eu une promotion soutenue de Faso furie. Deux mois avant la sortie de Faso furie, les chaînes de télévision ne parlaient que de ça. Et ça continue jusqu’à aujourd’hui. Que l’on me dise quel est le film, exploité au Burkina Faso, qui a bénéficié d’un tel budget promotionnel ? Si Rodrigue vous dit la vérité aujourd’hui, s’il doit chiffrer le montant du budget promotionnel…
Il parle de 4 millions.
Non… c’est plus que ça ! Si on prend, à la limite, un passage d’une bande-annonce qui tourne autour de 100 000 francs pour 3 minutes. Avec le partenariat qu’il a avec la télévision même si on lui donne à 90 000 francs par passage, pendant 3 mois, ça donne 8 100 000 francs. Et ça rien que les bandes annonces, mais qu’est-ce qu’ils disent des affiches ? Faso furie a eu peut-être 5 modèles d’affiches, et qui ont envahi presque toute la ville. Dans le cadre de la promotion, quand il fait la première, il a offert un pot aux gens, il ne le budgétise pas. Quand il fait venir un acteur, pour faire la promotion de son film, tu as payé son billet d’avion, tu as payé son hôtel, tu as payé son cachet et tout et tout et où tu mets ça ? Et quand quelqu’un me dit « j’ai réalisé un film à 20 millions » on devrait dire « combien tu as loué une caméra ? », mais il dit « Ah non, je n’ai pas loué de caméra, je suis allé voir untel et il m’a aidé avec une caméra et on dit c’est entre nous ». Mais ce n’est pas parce que je te le donne que tu ne le budgétises pas. Parce que si tu ne le budgétises pas, tu fais un faux budget pour ton film !
J’ai vu Boubakar Diallo il y a quelques jours, qui parlait justement de ça. Qu’il avait irrité pas mal de gens en disant qu’il arrivait à faire des films à 20 millions mais en expliquant que ce sont les 20 millions qu’il sort de sa poche. Il y a beaucoup de choses pour lesquelles il est aidé, il a des prêts, des partenariats.
Oui, mais ça, ce n’est pas le budget du film ! Mais là vous trompez les gens. Si moi je me lève et je dis « Boubakar, il a réalisé son film à 20 millions : j’ai 20 millions alors je vais pouvoir réaliser… » Mais je ne vais pas pouvoir réaliser parce que je n’ai pas les autres avantages que lui a eus. Non, ça, ce n’est pas le budget du film. Quand certains disent « au Burkina on peut tourner un film à 20 millions » ils font rêver les gens. Ils prennent les gens pour des idiots.
Ici, il y a combien de places ?
Vous avez 1 000 et quelques places.
Et vous diffusez toute l’année ?
Tous les jours que Dieu fait.
Et pendant la saison des pluies comment vous faites ? Il y a des périodes où il pleut presque chaque jour.
S’il pleut il n’y a pas de cinéma.
Personne ne vient ?
Non, maintenant c’est fini. Quand il pleut personne ne va dehors aux abords du cinéma. C’est ce que je disais tantôt, les gens ont 10 000 choix pour se recréer n’importe où. Ils n’ont plus besoin de venir souffrir pour se divertir. Avant : « si je ne vais pas au cinéma, je vais aller où ? ». Je ne peux pas rentrer tout de suite, alors il est obligé d’aller au cinéma. Maintenant, à 5, 10 mètres de chez lui, il peut se recréer.
Ici, la salle appartient à qui ?
La salle appartient à la commune de Ouagadougou. Elle est implantée en location/gérance à la mairie de Ouagadougou mais j’ai un arriéré de près de 13, 14, 15 000 000 de francs de location alors que parmi toutes les salles je suis le bon payeur. Il y a des gens qui sont à trois ans d’arriérés. Ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas payer mais ce n’est pas facile. Moi, en 2004 quand je suis arrivé, la Sonacib disait c’est 100, 150 francs le ticket d’entrée. Moi j’ai dit « je ne fonctionne pas comme ça : j’augmente les tarifs ». J’avais 2 sortes de places : devant, sur le béton, et ici c’était des bancs en bois. Moi j’ai dit, je ne peux pas continuer comme la Sonacib. Mon souci de départ c’est de ne pas tomber en faillite. Ça, c’était la politique de la Sonacib parce que c’était une société d’État. Moi, je regarde mes charges et je ne vais pas travailler à perte ! Ensuite on a fait tarif unique : 500 francs. Soit tu as 500 francs et tu vas au cinéma, soit tu n’as pas 500 francs et tu vas ailleurs. Je prends un exemple, j’ai 24 000 entrées dans le mois à 300 francs le ticket ça me fait 7 200 000. Alors que quand je prends 22 000 entrées par mois que je multiplie par 500, ça me donne 11 000 000. Le choix est simple.
C’est à peu près ça que vous faites comme nombre d’entrées par mois ? Autour de 20 000 quoi ?
Non, ce n’est pas ça. Moi j’arrive à faire plus que ça. Mais ces derniers temps, les derniers mois de 2011. Regardez vous avez les chiffres ici. Ici nous sommes en 2010 et vous voyez que nous sommes à 19 000 ça a beaucoup chuté. Donc vous voyez que c’est compliqué. Quand les gens disent que le cinéma burkinabé « ça va, ça marche », il faut voir la réalité des chiffres. Les gens ne comprennent pas et moi quand je parle je me base sur les chiffres. Et je parle de ma connaissance du terrain que j’ai depuis des années. Les gens ils ne savent pas de quoi ils parlent, ils parlent comme ça « le cinéma ça va » mais c’est faux. On régresse, on va fermer les salles d’ici là si rien n’est fait.

Évolution de la consommation des films dans la salle Ciné Émergence du quartier Wemtenga de Ouagadougou entre 2004 et 2010. (source : Ciné Émergence)

Qu’est ce qui pourrait être fait pour que ça aille mieux ?
Il faut… c’est un ensemble ! Il faut rénover les salles, il faut les équiper avec de vrais appareils de projection. Et quand vous allez ailleurs, non seulement vous n’avez pas la qualité des images, vous n’avez pas la qualité du son… moi ici j’ai un problème avec mes images, mais en matière de son je suis nickel, mais un peu partout ailleurs vous avez ces problèmes-là. Mais, à côté de ça, je dis qu’il faut déjà réagir au niveau de la production. Il faut que l’État appuie la production c’est-à-dire qu’on essaye de dégager les moyens… vous voyez ce que nous sommes en train de faire avec Boubakar Diallo et Gaston Kaboré et sur le succès (5)… Et bien il faut que sur le plan national on puisse employer ce genre d’initiatives et que l’État burkinabé ne fasse pas que regarder. Quand les partenaires extérieurs viennent, ils amènent leur argent mais ils ne l’ont pas ramassé dans un puits perdu. C’est de l’argent des contribuables !
Européens ?
Européens ! Mais nous, en contrepartie… parce qu’ici l’adage en Afrique « quand on lave son dos il faut se laver la face ». Mais vous voulez que les Blancs ils viennent pour laver notre dos et qu’ils se tournent après pour laver notre face et alors nous, on est arrêté comme ça (il mime d’être rigidifié) mais arrêtez là ! Le gars il vient, il vous donne 20 000 euros. La logique aurait voulu que nous mettions, nous, plus de 20 000 euros. Et non, le gars il vient il dit « le Blanc vous a aidé c’est bon ». C’est faux, il faut les inciter à nous aider, en apportant quelque chose aussi. Si on arrive à produire, ne serait-ce que 5 films par trimestre : on a des réalisateurs qui sont là, qui peuvent le faire, qui peuvent produire régulièrement 2 films…
C’est le manque de films burkinabés qui crée cette faible fréquentation ? S’il y avait une quinzaine de films sur l’année, la salle serait plus remplie ?
Oui. Regardez par exemple lL Foulard noir ou Faso furie, ça fait combien de temps qu’on les espace ? Non, ils n’ont pas cette force-là, de rester à l’affiche pendant 3 mois. Nous, on fait du forcing avec. Prenons Le Foulard noir, il y a des gens qui sont venus, qui regardent et qui vous disent que le réalisateur il a bien fait mais il n’a pas eu le courage d’aller au bout de son idée. Les gens sentent que c’est leur histoire, c’est ce qui s’est réellement passé, mais il n’est pas allé en profondeur. Et c’est cette profondeur qu’ils veulent voir au cinéma, ils ne l’ont pas trouvé et quelque part ils sont un peu déçus.
N’est-ce pas aussi un peu une caractéristique de ce cinéma émergent qui est vite fait et qui manque un peu de profondeur ? Alors que le cinéma des doyens, qui rencontre peut être moins de succès commercial, a quand même davantage de profondeur ?
Voilà. Boubakar Diallo a pris la décision de ne plus faire des films pour les festivals, j’ai dit « tant mieux, tu as compris ! » Il était dans une logique de cinéma populaire, cinéma pour le commerce mais les deux ne pouvaient pas aller ensemble. Quand tu fais un film populaire et un film de festival tu rates !
Et Tasuma (6) ?
Alors Tasuma c’est le film déclencheur du cinéma burkinabé, sinon du cinéma africain. C’est Tasuma qui a mis dans la tête des cinéphiles burkinabés « va voir au cinéma le film africain ». Et Tasuma a eu la chance d’avoir de l’argent pour sa promotion avec Africa cinéma (7). Mais Africa cinéma ça n’existe plus. Moi j’ai été soutenu par Africa cinéma, ce qui m’a permis d’avoir un bon projecteur numérique et d’installer ces chaises-là. Avant j’avais que des banquettes et maintenant c’est des chaises, parce que j’ai eu une subvention. D’autres ont utilisé cet argent, je ne sais pas à quoi faire avec, mais moi je l’ai investi totalement dans la salle. Donc, Tasuma avait un budget promotionnel avec Africa cinéma et les gens sont réellement sortis pour voir Tasuma. Et après ça, dans la continuité il y a Sofia qui est venu et là aussi les gens sont sortis ils ont regardé. Et après Sofia, Sidnaaba a fait Ouaga Zoodo, les gens sont venus, là encore c’était formidable ! Les gens se sont retrouvés réellement dans leur cinéma. Ouaga Zoodo ça veut dire l’amitié de Ouagadougou, quels peuvent être les travers, le tissu de l’amitié à Ouagadougou. En fait c’est ça qu’il a raconté dans son film, c’est le quotidien des gens. Après, Un fantôme dans la ville, il y a eu une soirée où nous avons fait plus de 1 000 entrées dans cette salle. Moi j’ai passé le film Un fantôme dans la ville pendant trois semaines. Après la fin de la troisième semaine, Je suis allé à la radio j’ai dit que le samedi Un Fantôme dans la ville ça va être en présence du réalisateur et des comédiens du film. Et là, tu arrives, tu ne pouvais pas poser un pied dans la salle ! À partir de 21 heures, tu avais 1208 personnes qui ont payé un ticket. Enfin, ce que les gens n’ont pas compris dans l’exploitation cinématographique : il faut qu’il y ait de l’événement autour du cinéma. Quand on a fait ça, on a continué le film pendant plusieurs semaines et finalement le film est resté à l’affiche pendant trois mois. Au bout de trois mois, je prends les entrées sur les trois mois, je divise par le nombre de jours, j’avais une moyenne de 278 personnes qui sont venues par soir pendant les trois mois au cinéma. Donc c’est formidable. Par exemple Faso furie on peut le reprogrammer et puis ça va donner mais il faut créer un événement autour de cette sortie.
Quel est le public qui vient ici dans ce cinéma-là à Wemtenga ?
Quand vous prenez un film comme Un fantôme dans la ville de Sidnaaba, je vous parie qu’il y a eu des personnes du troisième âge qui sont venues voir ce film, appuyées sur des cannes. Et là, c’était compris entre 7 ans et 90 ans, tous les âges. Mais les films de Sidnaaba ont toujours bien marché parce que le réalisateur lui-même constitue un support publicitaire. Parce que vous savez qu’il a sa radio sur la bande FM. Il donne les informations, je crois que c’est tous les matins vers 7 heures, quelque chose comme ça. C’est très bien suivi par le public parce que c’est en langue nationale moré et il fait la lecture des quotidiens de la place. Donc les gens sont accrochés à sa radio. Nous travaillons souvent avec sa radio, nous passons des spots, on donne notre programmation là-bas et vraiment il touche les gens. Maintenant quand vous avez un film comme Au royaume des infidèles, là on choisit le canal de la télé où, après le journal de 13 heures, la bande annonce passe. Il faut savoir quel moyen de communication utiliser pour atteindre ton public. Voilà et aussi le public qui vient à Wemtenga, j’allais dire… c’est de toutes les classes.

1. Le Mec idéal est une comédie romantique ivoirienne de Owell Brown sortie en 2011 et récompensé par l’étalon de bronze de Yennenga au Fespaco.
2. Les maquis sont des bars en plein air très prisés des Ouagalais. On y boit des bières accompagnées de brochettes avec parfois des concerts en direct.
3. Société de distribution de Rodrigue Kaboré, gérant du Ciné Neerwaya.
4. M. Gnegne fait référence à la gestion des salles du pays par le réalisateur Idrissa Ouedraogo au nom de l’Association des Réalisateurs et Producteurs Africains après la faillite de la Sonacib.
5. Zakaria Gnegne fait ici référence au programme Succès Cinéma Burkina Faso, essentiellement soutenu par la coopération suisse.
6. Tasuma du réalisateur burkinabé Daniel Kollo Sanou (2004).
7. Africa Cinema était un programme mis en place par l’Union européenne, l’Organisation internationale de la Francophonie et le ministère des Affaires étrangères français visant à aider la distribution cinématographique en Afrique avec neuf longs métrages et treize salles réparties sur dix pays d’Afrique subsaharienne.
Propos recueillis par Léo Lochmann le 18 juin 2012 à Ouagadougou///Article N° : 12075

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Zakaria Gnegne © ATIC / Sahelis Productions, 2010




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