Le cri de Seda

Plasticien comorien

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Programmé lors de la manifestation culturelle Kiomcezo de mars 2009 à Moroni (1), Seda, de son vrai nom Saïd Abdallah Ibrahim, est plasticien, peintre et sculpteur. Basé à Moroni, sa ville natale, il s’invente mille vies pour exprimer sa vision du monde. Rencontre avec un artiste qui s’interroge sur ses limites, et sur celle de ses collègues peintres.

À première vue, Seda se présente à nous comme une sorte d’artiste retranché dans son fief sis à Mangani. Un artiste qui ne parle pas beaucoup, et qui réfléchit plutôt, posément, tout en douceur, sur les limites de sa propre création. Un peu comme quelqu’un qui retiendrait son souffle, en apnée dans le vaste océan, en attente de savoir qui il est, où il va, et pour qui il peint. En deux mots, Seda explore l’imaginaire éclaté d’un Archipel de lune au travers d’une écriture au destin multiforme. Technique mixte, couleur de sang, objets détournés, symboles animistes ou calligraphies non profanes habitent ses œuvres comme autant d’interrogations sur le sens du signe. Entre l’idée d’une mystique à retrouver et le projet d’une poétique à venir, l’artiste a su fabriquer son propre langage au hasard des rues. Un univers où l’intime se mêle aux croyances ancrées dans les consciences depuis au moins treize siècles dans ce pays où il grandit.

Des sacrifices de zébu, des portes menant vers l’au-delà, des symboliques arabo-musulmanes honorant une cosmogonie africano-bantu, une obsession manifeste pour les terres brûlées, des couleurs ocres et rouges plaquées sur des ombres blanches, réinterprétations de rites d’alcôves et tentative de récit sur la poésie des astres du Souheyli… Le signe chez Seda ressemble à une âme en errance. Celle d’un pays en souffrance avec ses morts et ses djinns enfouis sous l’eau. Seda puise ainsi dans le secret des pratiques ancestrales pour nourrir son expression contemporaine, à l’instar de Modali, son contemporain et complice. Comme lui, il apprécie la matière de jute, le lien avec les ancêtres, le respect du sacré, le retour à la terre. Comme lui, il cite un proche, qui, un jour, lui ouvrit les portes d’un monde parallèle, invisible, porté par le divin. À sa suite, il a construit son univers, comme un jeune prodige se faufilant dans l’ombre du grand frère. Mais si Seda, l’ancien de l’EMAP, une école d’arts à Madagascar, interpelle aujourd’hui, avec son petit bouc de prêcheur, fils et petit-fils d’une lignée de gens du livre qu’il est, c’est bien parce qu’il est « colère » et désireux de partager cette colère.

En colère contre la situation faite aux artistes plasticiens dans son pays en crise, Seda tente pour la première fois de sa vie sans doute d’élever sa voix. Pour se faire entendre et pour forcer au débat sur des artistes vivotant au jour le jour, obligés de se plier à d’autres métiers pour becqueter. « Les artistes plasticiens ne se font aucune illusion. Ils savent que leur peinture seule ne peut leur assurer une existence matérielle digne de ce nom. Voilà pourquoi chacun, en fonction de sa formation, s’intéresse à des secteurs parallèles aussi variés que les arts graphiques, la publicité, la création de meubles, l’architecture d’intérieur ou la décoration. Certains ouvrent des bureaux d’études pour agir effectivement sur l’environnement, intérieur ou extérieur, public ou privé. Les plus sollicités sont ceux de la première génération. Quelques artistes indépendants interviennent aussi à l’échelle de leur localité. Ils réalisent des panneaux publicitaires pour les hôtels, les aéroports, des agences, des magasins, animent des façades, des restaurants… »

Des artistes qui évoluent sans soutien institutionnel, qui connaissent à peine les bureaux du ministère de la culture et qui connaissent les visages de la tutelle politique. En l’occurrence, Seda sait de quoi il parle, vu qu’il a lui-même été « conseiller » aux arts et à la culture d’un ministre de l’éducation en charge de la culture il y a encore peu. « Il faut reconnaître, explique-t-il, que très rares sont les organismes publics, semi-publics ou privés, qui font appel aux artistes. Quelle administration achète des œuvres aux artistes ? Les rares commandes effectuées restent un privilège accordé à quelques artistes occupant la place. Il est clair que ce ne sont pas les services du Ministère chargé des arts et de la culture, contrairement à ce qui se passe à Mayotte par exemple, qui sont les principaux clients des artistes en exercice, mais plutôt une aile du secteur privé ou public ». Mayotte, l’île comorienne demeurée française, qui semble bénéficier d’une politique de soutien aux arts. En fait, Seda s’impatiente devant ce qu’il qualifie de « désintérêt officiel », en pointant du doigt sur la tutelle.

Les artistes sont « acculés » selon lui et se livrent du coup « à une course effrénée et concurrentielle », entre eux, en vue d’obtenir les quelques « places en vue ». Une situation qui fragilise, forcément. « Tout cela ne va pas sans la constitution de petits clans rivaux, embarqués dans de fausses problématiques, accaparant tellement les énergies que le dialogue nécessaire sur l’avenir de la création n’a pas lieu ». Il reconnaît que tous n’ont pas démérité. « Les artistes de la première génération ont joué un rôle dynamique quant au devenir de leurs pratiques artistiques respectives. Ils furent ainsi les premiers à prôner l’utilisation de l’art dans le domaine du bâtiment ou de l’environnement. Mais ces artistes ressassent encore leurs expériences passées, qu’ils réactualisent à chaque nouveau débat. Au lieu de se projeter vers l’avenir, ils s’enferment dans une réalité désormais dépassée. Ce qui paraît paradoxal chez eux, c’est qu’après avoir pris conscience de la situation artistique ambiante et du projet d’une culture spécifique renouant avec les sources vives d’une tradition plastique locale, ces artistes continuent pour la plupart sur les mêmes voies, ouvertes, tracées ailleurs… »

Le contenu même des propositions l’interroge. La logique discursive adoptée par ces collègues, également. « Les discours de nos artistes rattachent leurs œuvres aux arabesques de nos mosquées, aux signes magico-religieux des talismans, aux couleurs chaudes du volcan Karthala, à l’abstraction de l’Art islamique. On sait que cet art n’interpelle qu’une très infime partie de la population ». Car voilà son souci à Seda. Un art, oui, d’accord, mais pour quel public ? Les plasticiens comoriens s’adressent à qui, pour dire quoi, et comment ? La question du public demeure essentielle dans le processus de création. « Plusieurs artistes vous répéteraient volontiers que rien n’est plus fatiguant que d’expliquer ce que tout le monde devrait savoir. Mais visiblement, tout le monde ne sait pas. On est obligés de reconnaître que la relation avec ce public n’est pas facilitée par l’absence d’un discours fondateur, d’une parole d’échange, d’un sous-texte explicatif. Pourtant, ces artistes ont longtemps bataillé pour faire intégrer cet art dans le paysage, bien qu’il n’y ait pas de salles d’exposition, ni de revues, ni de public averti pour les accompagner dans leur développement… »

Dans son atelier, sis à Mangani, dans la petite périphérie de Moroni, capitale de l’Union des Comores, Seda cherche à nommer une impasse. Son petit monde bute en touche contre un mur médian. « D’un côté, l’œuvre semble vouée à l’échec auprès du grand public, puisqu’elle n’est pas comprise. De l’autre, se creuse un fossé entre nos créateurs et leurs collègues de l’Océan Indien, voir de plus loin, à cause d’une forme de stagnation générée par cette situation. Nous perdons plus de temps à vouloir convaincre un public local qu’à interroger réellement notre travail au vu de ce qui se réalise aujourd’hui dans le monde ». Il raconte ainsi comment ces camarades et lui se sentent à force dépassés par ce qui se produit ailleurs (« une pléthore de mouvements avant-gardistes ») sur d’autres scènes artistiques, mais avoue comprendre les réactions de certains collègues, en quête de reconnaissance immédiate.

Dans la mesure où les premiers artistes sans statut « ont vécu une situation quasi marginale où ils se sont sentis [longtemps]ignorés d’un public qu’ils jugent « déformé », Seda trouve leurs interrogations justes et les analyse en symptôme d’une situation plus complexe. « Quoi de plus normal pour ces artistes que d’aller vers « la masse » pour la sensibiliser à la modernité de leur art ou pour intégrer leur production à la vie du plus grand nombre ? » Nul n’est prophète en son pays mais nul n’apprécie de porter son regard dans le vide. « C’est alors qu’une autre contradiction éclate », annonce-t-il, le sourire confiant. « Car le fait de vouloir réaliser des travaux de commande destinés à des lieux relativement inaccessibles au grand public n’est peut-être pas compatible avec le désir d’éprouver son art auprès d’un plus large public ».

La reconnaissance publique ne nourrit par ailleurs pas son homme. Il le sait, lui, qui a reçu le prix « Moinaécha Saidi Louwéyi » au Fesnaco 2005 à Moroni Comores, le trophée « Udar » du « Carrefour des créateurs » à la Réunion en 2004, le trophée de la première « Triennale d’Art Contemporain de l’Océan Indien » à Port Louis, à Maurice, en 2002. Son public, certes, a applaudi des deux mains. Mais il ne vit pas mieux de son art pour autant…

1. Kiomcezo, mot composé qui se lit [kiyo mtshezo]en langue shikomori, et qui exprime des notions liées au jeu, à la représentation, et au plaisir. Washko Ink., structure d’agitation culturelle et citoyenne, en accord avec BillKiss* à Paris et la compagnie O Mcezo*, en partenariat avec l’Alliance franco-comorienne de Moroni, initient ce rendez-vous culturel dans le souci d’une « mise en relief » de la création locale. Il s’agit d’un espace d’expression autorisant à fédérer les acteurs d’une scène à la fois composite et éclatée, sur la base d’une dynamique de rencontres, d’échanges et de mises en abîme, mise en rapport avec un regard invité, un regard extérieur, un regard de professionnel, susceptible de contribuer à l’émergence de nouvelles perspectives de création, pouvant interpeller des circuits internationaux de diffusion de la culture.L’édition du Kiomcezo 2009 a eu lieu du 4 au 7 mars. Avec un programme fourni de rencontres, d’arts plastiques, de spectacle vivant et de spectacle musical///Article N° : 8572

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"La porte de l'au-delà", sculpture sur bois, acquisition Mairie de la vilel Le Port à la Réunion, image prise lors du Fifai 2005 © Soeuf Elbadawi
Seda © Soeuf Elbadawi
"La porte de l'au-delà", sculpture sur bois, acquisition Mairie de la vilel Le Port à la Réunion, image prise lors du Fifai 2005 © Soeuf Elbadawi
"La porte de l'au-delà", sculpture sur bois, acquisition Mairie de la vilel Le Port à la Réunion, image prise lors du Fifai 2005 © Soeuf Elbadawi




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