Le droit à la terre des « communautés noires » brésiliennes

Print Friendly, PDF & Email

Enjeux et ambiguïtés des revendications terriennes des communautés noires : les anciens quilombos face aux menaces d’expulsion.

En 1988, le Titre 68 de la constitution brésilienne reconnaît aux descendants des esclaves fugitifs vivant encore dans les  » communautés  » fondées par leurs ancêtres (quilombos) le droit à la pleine propriété de leurs terres.
Dans le contexte politique et constitutionnel de 1988, année où le Brésil fêtait son premier centenaire de l’abolition de l’esclavage, le texte était surtout apparu comme une concession symbolique et particulièrement discrète à la cause afro-brésilienne obtenue par les mouvements militants.
Quatre ans plus tard, cependant, se firent jour les premières revendications de terres provenant de populations s’affirmant  » rémanentes de quilombo « , c’est-à-dire descendantes des anciennes communautés d’esclaves fugitifs. Dans la totalité des cas, il s’agissait de  » communautés  » de paysans noirs, confrontés à l’un de ces conflits de terre qui jalonnent l’espace et l’histoire du Nordeste brésilien. Aujourd’hui, plus de 700  » communautés rémanentes  » ont été identifiées dans tout le Brésil, une cinquantaine sont pour l’instant officiellement reconnues par le ministère de la Culture, et, même si une toute petite minorité d’entre elles ont effectivement reçu les titres de leurs terres, le processus gagne une ampleur tout à fait inattendue.
Les quilombos : l’émergence d’une question nationale
C’est au début des années 1980 que la question des  » communautés noires  » émerge sur la scène publique, d’abord portée par le militantisme noir. Ce dernier pronait alors l’affirmation de la négritude : il fallait apprendre à valoriser ses racines africaines et son passé sur le continent américain. Dans ce contexte, les  » communautés noires « , héritières de ces quilombos apparaissent comme les sanctuaires historiques de cette nouvelle identité qui se cherche. Une action militante visant à la reconnaissance de leurs droits fonciers s’engage alors, durant laquelle ce qui allait devenir la question des quilombos connaît la première étape de sa contruction politique.
C’est en 1988 que ces droits furent finalement reconnus. Le Brésil, qui sortait alors d’une période autoritaire de deux décennies, se dotait d’une nouvelle constitution visant notamment à mieux inclure les diverses minorités restées en dehors de la citoyenneté. La reconnaissance des  » communautés rémanentes de quilombo  » procèdait aussi d’une volonté de relecture de la société brésilienne. Alors que le pays commémorait le premier centenaire de l’abolition de l’esclavage, il s’agissait surtout de réhabiliter l’expérience historique de résistance de la population noire, face à la thèse qui dominait alors d’un  » esclavage docile « .
Pour l’Etat, toutefois, ces  » communautés rémanentes  » étaient davantage des lieux d’histoire et de mémoire que des composantes bien réelles de la société brésilienne des années quatre-vingt. Elles étaient alors considérées comme des  » biens du patrimoine brésilien  » au même titre que les sites de valeur  » artistique, historique, archéologique, écologique  » dont il est question dans l’article 216 de la Constitution. Dans cette logique, la tâche d’identifier et de titulariser les terres de quilombos fut alors confiée à la Fondation Palmares rattachée au ministère de la Culture, et non pas à l’INCRA, organisme spécialisé dans les question de réforme agraire. Il fut aussi prévu que les demandes de titularisation seraient examinées au terme d’une  » expertise anthropologique  » concluant au caractère authentique de la  » rémanence de quilombo  » des communautés concernées.
 » communautés rémanentes de quilombo « 
En 1995, les représentants d’une vingtaine de  » communautés noires  » avaient été invités à une grande marche  » Zumbi, pour la justice et pour la vie  » organisée à Brasília. Ce fut surtout l’occasion de profiter d’une audience nationale pour présenter revendications et doléances. Les représentants des communautés de Kalunga, Frechal, Saco das Almas, Itapecuru, Bananal, Pau d’Arco, Jamary dos Pretos, etc., avaient alors dénoncé les spéculateurs fonciers menaçant l’expulsion des populations, les projets hydroélectriques qui provoqueraient l’inondation des terres, les contraintes trop lourdes imposées par l’Etat sur l’exploitation des ressources naturelles. Tous avaient par ailleurs revendiqué des équipements pour les premiers soins médicaux, des écoles, des puits artésiens, l’installation de l’électricité, etc. Autant de préoccupations bien éloignées de l’image de  » l’Afrique oubliée  » que journaux, politiques et militants s’étaient attachés à construire à l’aune de leurs intérêts et idéaux respectifs.
Entre les différents protagonistes, communautés noires, militants, politiques, juristes, etc, les incompréhensions, malentendus et oppositions furent donc nombreux. Aujourd’hui, toutefois, il semble qu’un champ politique pérenne ait fini par se constituer, à l’intérieur duquel la  » question  » des  » communautés rémanentes  » connaît un développement notable. Alors qu’un certain nombre d’associations de type ONG, de juristes, d’universitaires, de journalistes, etc., tendent à se spécialiser dans la défense des  » communautés rémanentes « , la législation les concernant progresse au contact des réalités pratiques de ces dernières. Pour sa part, la Fondation Palmares, qui a gagné en stabilité et maturité depuis sa création, s’est engagée dans un processus systématique de reconnaissance. En 1999, elle avait identifié 724 de ces communautés, et 26 d’entre elles s’étaient vues octroyées le statut de  » rémanentes de quilombo  » au terme d’expertises anthropologiques.
En dépit de ces avancées incontestables, de nombreux blocages subsistent : la reconnaissance officielle des  » communautés rémanentes  » n’est encore que très rarement suivie de la titularisation effective de leurs terres. Face à la résistance souvent violente des grands propriétaires terriens, l’application systématique et à large échelle de la loi est impossible. Face à des configurations foncières et politiques hétérogènes mais toujours hostiles, chaque situation doit être négociée au cas par cas. Partout s’engagent alors d’interminables batailles juridiques. Enfin, la condition ethno-historique de  » rémanence de quilombo  » exigée par la loi pour que les demandes de titularisation soient prises en compte génère de nombreux problèmes. Les expertises anthropologiques sont coûteuses, longues à mettre en œuvre, et aboutissent à des démarcations de terre parfois fantaisistes : ainsi l’exclusivité du critère anthropologique avait conduit des experts à délimiter un espace privant une communauté de sa zone vitale de retrait lors des crues du fleuve voisin, parce que celle-ci ne correspondait pas aux terres des ancêtres… Enfin, cette assignation à une image de quilombolas imposée par la loi et les partenaires urbains plonge les populations concernées dans la perplexité, voire même dans la révolte. L’impérieux désir de modernité de ces dernières s’accommode souvent mal des discours très politisés et racialisés des militants noirs urbains, des incitations appuyées au travail collectif de certaines ONG et des contraintes d’exploitation (dictée par la logique de  » préservation « ) que l’Etat cherche à associer au statut de quilombo. Face au constat que la voie de la  » rémanence de quilombo  » se révèle finalement bien étroite et contraignante, certains demandent que toutes les communautés noires qui le souhaitent puissent avoir les titres de leurs terres, sans aucune condition ethnique, culturelle ou historique. 

///Article N° : 1672

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire



Africultures a franchi le cap des 10.000 articles depuis sa création en 1997
Nous remercions tous nos contributeurs et nos lecteurs
Inscrivez-vous à la newsletter pour suivre nos publications