« Le hip-hop se veut multi-ethnique »

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Danseur, Gabin Nuissier est un pionnier de la culture hip-hop en France, fondateur de la compagnie de danse Aktuel Force. Moyen de libération et d’autonomie individuelle, la danse est pour cet Antillais un ascenseur social, loin des clichés et des récupérations politiques et médiatiques.

Comment avez vous rencontré la culture hip-hop ?
J’ai rencontré cette culture en 1982. Je suis obligé de parler de déracinement. Martiniquais, j’arrive à 8 ans à Paris. Le hip-hop m’a permis non seulement de rencontrer des personnes d’horizons différents, mais aussi de faire tomber des frontières. Les frontières entre les cités, entre les départements et même les régions. La période de 1982-1983 est une période charnière. À l’école primaire, certains parlaient tout juste français ; il y avait des Algériens, des Portugais, des Espagnols etc. Et moi j’arrivais de la Martinique ! On avait tous un espèce de manque. La culture, je pense, a été un moyen de s’amuser autrement. La culture n’étant qu’un service que l’on offre à l’espace social qui le prend et le transforme. Le football peut remplir cette même fonction. D’ailleurs, nous organisions des matches France-Algérie mais cela n’avait pas autant de résonance que la culture hip-hop. Ce mouvement m’a touché, car c’est un mouvement dynamique, de dépassement de soi.

Les années 1982-1983 sont marquées par le succès du film Flashdance, et l’influence  considérable des Etats-Unis dans la diffusion du mouvement hip-hop. L’avez-vous ressenti comme tel ?
Il y avait déjà un esprit robotique, des poupées qui bougeaient ensemble. Après on eu Afrika bambaataa. Un vrai bigbang ! C’est plutôt le côté extraordinaire de cette danse qui nous a plu. Cela parle à la jeunesse que nous sommes à l’époque. Au début, nous connaissions peu de gens. On se retrouvait, entre les cités, devant l’église et on se faisait des « croupoles » ! On se regardait et on essayait de faire mieux tout le temps. Quand tu rentres chez toi, tu palpites en te disant que tu as réussi à faire telle ou telle figure. Tu as l’impression d’avoir une conviction, une envie d’aller quelque part, une direction. Ce n’est pas un combat contre les autres mais quelque chose de profond vis-à-vis de soi même. Quand on arrive à danser devant les autres et qu’ils te font savoir qu’ils trouvent ça magnifique ; tu rentres chez toi, et tu dis : « j’existe » !

Où avez-vous commencé à danser ?
J’ai commencé à Dugny à côté du Bourget (Seine-Saint-Denis). J’y ai rencontré des amis, ceux d’Aktuel Force, Pascal-Blaise Ondzie, Kool Shen, Joey Stars, etc. C’est la première génération. Et en 1984 on s’est retrouvé au Centre 57, créé à l’initiative de Paco Rabanne. Imagine, on s’entraînait sur la place de l’église et quelques mois plus tard on se retrouvait dans une grande salle. Paco Rabanne était là avec son col roulé et nous on pouvait s’entraîner, c’était magnifique ! J’ai aussi rencontré la danse avec l’émission de Sidney H.I.P. H.O.P. Ce qu’on faisait résonnait à la télévision. À cette époque, on ne disait pas hip- hop mais « zulu », pour la Zulu Nation, de Afrika Bambaataa. C’est un acteur incontournable. Aux Etats-Unis, les gangs s’affrontaient et la rébellion se faisait entre les membres de la communauté noire. Afrika Bambaataa a dit :  » Arrêtons et essayons de discuter, de se confronter sur le terrain artistique « . C’est toute la force et l’esprit de la culture hip-hop ! La culture hip-hop m’a permis de me dépasser. Je travaillais dans l’électrotechnique. Quand j’ai rencontré la danse hip-hop ça été une sorte d’introspection. Quand tu rentres chez toi, tu as un rêve. C’est un autre langage, d’autres univers, d’autres pensées. La danse et plus largement l’art sont toujours en mouvement. Tandis que la société est parfois figée. Finalement, la danse m’a aidé à me faire embaucher en tant qu’animateur à Saint-Denis en 1984. En 1984, on commence à gagner des battles avec Aktuel Force. Direction Venise, la place Saint-Marc, les hôtels, etc. Alors, on a fait de nouvelles chorégraphies et on dansait dans la rue. La rue est pour moi le plus grand théâtre du monde, la plus grande économie. Quand tu as la possibilité de danser dans la rue ou sur une place publique comme le Trocadéro, tu danses trois ou quatre fois de cinq  à dix minutes et tu arrives à gagner ce que tu fais dans un autre travail en huit heures. C’est fort ! Tu deviens générateur de richesses.

À l’époque les médias, dans le sillon de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée « Marche des Beurs », se sont focalisés sur une « culture beur ». Le hip-hop semble avoir été un peu épargné par ces cases. Qu’en pensez-vous ?
Pour moi, il n’y pas de  » culture beur « . Lorsque l’on parle de hip-hop, on parle d’une culture multiethnique. Ce sont les politiques qui aiment parler de « culture beur » ou de « culture Black Blanc Beur ». Cela ne nous intéresse pas, c’est très politique ! La danse est pour nous un vecteur. Beaucoup de politiques et de médias aiment ramener du social dans la culture hip-hop. Aujourd’hui on parle de  « culture urbaine ». La culture hip-hop n’a pas disparu mais elle a été instrumentalisée en quelque sorte. Il y a pas mal de chose qu’on a voulu associer à la danse, notamment la banlieue. Aujourd’hui le label  » cultures urbaines  » englobe le basket, le skate, le patin à roulettes. Allez-y ! On peut appeler cela  » culture urbaine  » tout comme on peut dire danse contemporaine. Je voudrais qu’on change ce terme  » contemporain  » parce que les choses se transforment. Aujourd’hui, le hip-hop est ancré dans les gènes des petits et grands. De 7 à 77 ans.

Comment s’est passé votre rencontre avec le théâtre et ce coup de poker qui a fait que le hip-hop est entré, finalement assez rapidement, dans les institutions ?
Le hip-hop est entré dans les institutions d’abord parce que les acteurs du mouvement avaient envie d’y aller. On nous a découragés mais par la force des choses, la culture hip-hop a dû être prise en compte. À la télévision, dans la rue, le hip-hop est partout et l’on voit des gens tourner sur leur tête etc.  La rencontre entre le hip-hop et le théâtre était obligatoire. C’était pour leur bien. Sinon deux économies parallèles se seraient développées. Grâce à cette évolution, nous avons pu nous produire au théâtre de Montmartre par exemple, faire des compétitions. La première fois que l’on a dansé au théâtre de Suresnes, j’avais dû lourdement insister auprès du directeur, Olivier Meyer. Au final, Olivier Meyer nous avons assuré la première partie de Rock Steady Crew. Nous avons ensuite été approchés par le directeur du Théâtre contemporain de la danse (TDC). C’est ainsi que le spectacle Sobedo est né en 1994. Nous étions 25 danseurs et nous avons parcouru toutes les grandes scènes, rempli toutes les salles de théâtres.

En tant que pionnier, vous êtes autodidacte et engagé dans la transmis- sion avec Aktuel Force. Pourquoi ?
Je me suis engagé dans la transmission dès 1984. Mais même lorsque je crée des chorégraphies, je considère cela comme une forme de transmission. Parce que chaque occasion de travailler au contact des autres est un échange, une opportunité de transmettre et de se voir transmettre. J’ai toujours apprécié cet esprit collectif mais il faut aussi trouver son individualité. Une fois qu’on l’a trouvée, on est capable de se rapprocher des autres pour travailler.

Que pensez-vous de la revendication d’un diplôme pour la danse hip-hop. Il semble que la culture hip-hop peine, faute de cette reconnaissance, à être légitimée par les institutions malgré son impact ?
J’ai toujours été réticent à l’idée de travailler avec les ministères mais l’absence est un tord. Si on parle de culture hip-hop au sommet, les acteurs qui l’ont toujours accompagnée doivent être présents. Aujourd’hui, tout le monde veut faire de la danse hip-hop. Ainsi, des gens qui manquent d’expérience ou des professeurs de danse diplômés (mais qui ne sont pas de l’univers hip-hop) dis- pensent ces cours. Certes, faire des passerelles est intéressant mais il faut aussi de vrais acteurs du hip-hop avec une pédagogie relative à ce mouvement. C’est à nous de nourrir la nouvelle génération. Alors diplôme ou pas diplôme ? Je pense qu’il faut réussir à transmettre toute la vitalité de la danse hip-hop sans se perdre. Il faut de la codification mais sans anesthésier la culture.

La danse hip-hop parvient-elle toujours à se renouveler ?
On ne peut pas tuer la créativité. On peut perdre plus au moins le fil. Dans toutes les danses, l’important c’est la différence. Ne pas chercher à ressembler aux autres. L’originalité réside dans la manière dont on se saisit du mouvement pour le faire sien et dont on le contrôle pour obtenir une certaine fluidité. Le risque avec la transmission est de vouloir enseigner des mouvements faciles à réaliser pour tout le monde. Or, il ne faut pas perdre de vue le dépassement de soi.

Quelles sont les interactions aujourd’hui avec les autres disciplines du hip-hop comme le graff ou le rap ?
Un moment, la danse à été le support de tout. Et avec le temps, dans les années 1990-1991, on a eu le rap avec Dee Nasty…Ils sont partis sur le texte. La culture hip-hop se décline en quatre branches. En tant que danseur, j’ai les quatre univers en moi : le graff, la musique, le verbe et le mouvement. Parce que quand je pars dans l’espace, avec mes pieds je dessine des traces. Tout est lié à la géométrie. Je suis aussi dans une sorte d’écriture. Et c’est le rythme qui va me coordonner, me permettre de saisir l’instant. Dans chacun des acteurs du mouvement résident ces quatre forces.

Où en est la danse hip-hop actuellement ?
Nous sommes à la croisée des chemins. Tu allumes ta télé et dans toutes les émissions, il y a de la danse. Trop d’informations tuent la créativité. À l’époque, nous n’avions pas de vidéos, on regardait et on repartait chez nous pour travailler ce qu’on avait vu. Il fallait chercher et cela encourageait notre créativité. Les vidéos favorisent les photocopies. Les gens reproduisent. Que ce soit dans la danse, le texte ou encore le graff. Je défends la créativité tout en reconnaissant son maître ou sa filiation. La danse, c’est quoi ? C’est de l’interprétation. Ce n’est pas en regardant des vidéos que l’on apprend à danser, c’est en soi qu’il faut regarder. La danse ce n’est pas simplement un mouvement.

Quelles sont vos influences et vos sources d’inspiration ?
Je suis d’origine caribéenne, je suis né en Martinique. Je viens de la danse hip-hop. Je découvre de nouvelles choses au fil de mes déplacements dans le monde. Par exemple, la danse africaine. L’essentiel étant de conserver l’énergie de ces influences et de trouver un autre moyen de la transmettre. Je peux aussi m’inspirer des arts martiaux. À partir d’un moment où un corps bouge, il est déjà dans une sorte d’élégance. La danse est une façon de maîtriser l’espace.  La danse et la poésie sont semblables aux arts martiaux, ils permettent de canaliser. L’art permet également de créer du lien en réunissant, à l’occasion d’un spectacle par exemple, plusieurs personnes dans une même ville.

///Article N° : 12018

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