Le labyrinthe de la mélancolie

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Lors du dernier salon du livre de Paris, j’ai participé à certains débats autour des cinquante ans des indépendances africaines. J’ai pris part à des discussions. Mais sans aucun élan. Le Cœur n’y était pas. Quand je regardais les portraits de chefs d’Etats africains ornant les murs autour de moi, je déprimais : que de présidents à vie. Pire, certains fils ont succédé à leur père parfois dans des conditions…

Tout a commencé au Zaïre, l’actuel République Démocratique du Congo, où Kabila fils sorti brutalement de l’anonymat a succédé à son père ; puis vint le tour du Togo. Récemment, le Gabon a emboîté le pas. A qui le prochain tour ? Dans certaines chancelleries, on murmure déjà le nom de Karim Wade, comme potentiel successeur de son père au Sénégal. Inutile d’insister ici sur le cas de l’Egypte ou encore de la Libye de Moumar Kadhafi… Et ce n’est qu’un début. Nos dictateurs sont féconds en imagination pour se maintenir au pouvoir. La lecture du petit livre de l’écrivain Mozambicain Mia Couto, Et si Obama était africain (édition Chandeigne), acheté au même salon du livre, accentue ma tristesse. Son constat est sans appel. Que le lecteur me permette de le citer. « Si Obama était africain, en tant que candidat du parti de l’opposition, il n’aurait probablement pas d’espace pour faire campagne. Il lui arriverait la même chose qu’au Zimbabwe ou au Cameroun par exemple : il serait agressé physiquement, il serait aussitôt emprisonné, on lui retirerait son passeport. Les Bush d’Afrique ne tolèrent ni les opposants ni la démocratie. Si Obama était africain, il ne serait même pas éligible dans la plupart des pays car les élites au pouvoir ont inventé des lois restrictives qui ferment les portes de la présidence aux enfants d’étrangers et aux descendants d’immigrés. Le nationaliste Zambien Kenneth Kaunda est attaqué dans son propre pays en tant que fils de Malawiens. On a opportunément « découvert » que l’homme qui a conduit la Zambie à l’indépendance et a gouverné pendant plus de 25 ans était, en définitive, fils de Malawiens et qu’il a gouverné « illégalement » durant tout ce temps. Emprisonné pour des prétendues intentions putschistes, notre Kenneth Kaunda (qui donna son nom à l’une des plus nobles avenues de Maputo) sera interdit de faire de la politique et ainsi le régime en place se verra débarrassé d’un opposant.
Soyons clairs : Obama est noir aux Etats-Unis. En Afrique il est mulâtre. Si Obama était africain, on lui jetterait sa race au visage. Non pas que la couleur de la peau soit importante pour les peuples qui attendent de leurs chefs compétence et travail sérieux. Mais les élites prédatrices feraient campagne contre quelqu’un qu’ils désigneraient comme un « africain inauthentique ». Bien sûr, il existe des exceptions à ce tableau. Tout n’est pas si noir en Afrique noire. Il y a l’exemple du Ghana, pays modèle, et ce n’est pas innocent si ce même Obama, lui a réservé sa première visite en Afrique ; il y a le Bénin. Et si l’on revisite l’histoire contemporaine du Continent, quelques figures ont été dignes. Pensons à Julius Nyerere, ancien président de la Tanzanie auquel Wole Soyinka, rend un tendre hommage appuyé dans ses mémoires, Il te faut partir à l’Aube ; il y a bien entendu Senghor. Qu’elle n’a pas été ma grande surprise, lorsque j’ai découvert lors de la dernière exposition Soulages à Beaubourg, que le fils de Joal avait invité le peintre français à Dakar en 1974 et avait organisé à cette occasion une grande exposition Soulages. Qui de nos chefs d’Etats actuels, même parmi les lettrés, peut aujourd’hui inviter Amselm Kieffer dans son pays ? Encore faut-il qu’il dispose d’un musée… Mais n’accablons pas uniquement nos dictateurs, il faut plutôt insister sur la responsabilité des élites, ceuxlà même, qui pratiquent la politique du ventre pour reprendre l’heureuse expression, Jean-François Bayart. Et c’est là, tout l’intérêt du petit livre de Mia Couto, qui s’attarde sur le rôle néfaste joué par ces élites prédatrices dans le chaos actuel du continent. Par pudeur, Mia Couto n’évoque pas son cas personnel : celui d’un écrivain Africain blanc à qui certaines de nos élites, voire certains de nos écrivains contestent l’africanité. Voila bien un sujet tabou que l’on évoque rarement dans les débats. Plutôt que de ressasser l’éternelle question de la langue nationale ou encore du fait colonial, nous ferons mieux de penser l’Afrique dans sa diversité, de faire en sorte que chacun (blanc noir, pygmée, métis, etc.) s’épanouisse. Cela suppose de prendre en compte dans le cas de la littérature, l’apport de ces écrivains africains blancs (Mia Couto, Pepétela, Nadime Gordimer, etc.) ; cela suppose d’intégrer dans nos corpus certains récits féconds sur l’Afrique. Je pense au remarquable Bodo de Jacques Jouet ou encore à L’africain de J.M. G. Le Clezio ; etc. Cela suppose d’être sensible au statut des albinos, que l’on tue impunément, à celui des homosexuels que l’on harcèle. Voila en creux le message de Mia Couto.
Les débats sur les cinquante ans des indépendances sont aussi l’occasion de méditer l’avènement des Africaines sur la scène littéraire du continent. L’originalité de la prise de la parole par les femmes en Afrique noire, réside dans l’antériorité de l’essai sur la fiction. Alors que les hommes se sont révélés par la poésie (ce qui correspond au schéma classique de l’histoire littéraire), les femmes, elles, se sont libérées par l’essai. D’emblée, elles ont pris d’assaut les citadelles sans passer par le chemin latéral de la fiction. Contrairement à ce qui s’est passé en Occident autour des années cinquante, où la pratique de l’essai par les femmes est restée cloisonnée aux questions de la domination masculine, les essayistes africaines prennent à bras-le-corps les problèmes sociopolitiques auxquels est confronté le continent. De sorte, qu’après La parole est aux Négresses de la Malienne Awa Thiam une enquête sociologique sur l’excision-vint, Et Si l’Afrique refusait le développement d’Axelle Kabou, texte vénéneux dans lequel la Camerounaise montre combien le sousdéveloppement du continent n’est pas simplement la conséquence de la rareté matérielle pour reprendre la jolie expression d’Achille Mbembe, mais aussi et surtout celle des mentalités. Plus tard Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali, écrit coup sur coup trois essais : L’Etau (1999), Le viol de l’imaginaire (2000) et la Lettre au Président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en Général, qui sont des répliques obliques à sa consœur camerounaise, puisque ces trois textes stigmatisent l’Occident dans son processus de dépossession de l’Afrique en terme d’imaginaire, d’objet d’art et de minerais. Finalement, le dernier essai de l’Ivoirienne Tanella Boni. Que vivent les femmes d’Afrique est une synthèse de ces débats. C’est en outre, une ode à la femme africaine, depuis la vendeuse de pagne au marché de Lomé, la fameuse « Nana Benz » jusqu’à Ellein Johson Sirleaf. Cette prédilection de la romancière Africaine pour l’essai montre bien sa détermination à pratiquer la littérature comme une tauromachie. Mieux : elle révèle un sens critique, et donc, un désir de modernité. Tout ceci témoigne d’une volonté d’interroger les évidences. C’est-à-dire de proclamer l’avènement du sujet pour que vive l’Afrique.

///Article N° : 9757

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Les images de l'article
Couverture de Parole Aux Negresses , Awa Thiam
Axelle Kabou
Tanella Boni




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