Afrique(s) : mieux qu’une série !

Lire hors-ligne :

Impressionnant travail que ces quatre films de 90 minutes diffusés le dimanche soir en heure de grande écoute à partir du 10 octobre sur France 5 où le premier épisode sera suivi d’un débat animé par l’historien Fabrice d’Almeida. La recherche d’archives est considérable mais aussi le choix des interlocuteurs, uniquement africains : Afrique(s) est un événement télévisuel et multimédia.

L’ambition d’Afrique(s) est énorme et bien sûr immédiatement sujette à caution : balayer ainsi l’histoire du Continent suppose des choix. Le premier est de ne couvrir qu’un siècle et de ramener ainsi l’extrême complexité d’une histoire millénaire à une centaine d’années « contemporaines ». Le deuxième est de retenir principalement l’Afrique subsaharienne, en phase avec la commémoration du cinquantenaire des Indépendances de 17 pays (1) mais sans forcément s’y arrêter, le financement de France Télévisions n’y étant pas lié. Le troisième est de choisir des pays emblématiques et de nécessairement en laisser tomber d’autres. Le quatrième est de même de tenter une histoire générale tout en rajoutant un « s » entre parenthèses au titre. Le cinquième est radical, sans doute une première pour un travail de cette ampleur : ne donner la parole qu’aux Africains. Et pas n’importe lesquels : les acteurs mêmes du devenir politique du Continent, à condition qu’ils ne soient plus au pouvoir et donc à même d’éviter la langue de bois. (2) Quand ils manquent, ils sont complétés par quelques personnalités du monde intellectuel.
On voit que tous ces choix sont des réductions. L’enjeu d’Afrique(s) fut dès lors de redonner de l’ampleur car il s’agissait en même temps de contrer la perception coloniale encore si ancrée dans les têtes mais aussi l’oubli, le passage à la trappe d’une Histoire dramatique dont personne ne peut tirer fierté. Rien que pour cette conscience, il faut voir Afrique(s), car ce n’est qu’en connaissant le passé qu’on peut agir de façon responsable aujourd’hui. La mémoire est dignité, mais elle est aussi responsabilité face à l’héritage du passé.
L’ampleur restaurée d’Afrique(s), elle réside dans le commentaire sans appel dit par Carole Karemera et la musique originale de Denis Barbier, bâtie sur des leitmotivs revenant dans chaque épisode selon les thèmes : union africaine, combats, libération, etc. Mais c’est sans doute dans la dimension épique que porte ce projet de chant choral que le bât blesse, tant ce qui est dit et montré appelle davantage le recul, voire le silence. Ce choix d’une grande saga, revendiqué comme une façon de narrer l’Histoire, puise ses sources chez Decaux ou autres Castelot, ces conteurs qui ont rendu populaires les grands récits historiques.
Cela ne veut pas dire qu’Afrique(s) tombe dans le roman. Car ce qui est dit et montré est exceptionnel, et c’est là que la série trouve sa pleine ampleur. Le travail de recherche est considérable : 40 collaborateurs ont travaillé trois ans et demi sur 400 heures d’archives méconnues de l’Ina et de RFI, mais aussi de certaines archives africaines quand leur état de conservation permettait leur utilisation (le Kuxa Kanema du Mozambique par exemple, tandis que les archives ivoiriennes, maliennes ou béninoises étaient le plus souvent trop mal conservées). Lorsque les archives manquaient, les journaux et photos d’époque les remplacent, mais aussi les entretiens avec les grands témoins.
L’ampleur tient en effet aussi au fait qu’une trentaine de chefs d’Etat ou intellectuels africains se sont soumis à de longues interviews dont sont sélectionnés des moments forts. C’est exceptionnel au sens où ils n’ont pas leur langue dans leur poche. Mais c’est leur parole, leur point de vue, forcément subjectif. Pas plus que le cinéma, la télévision ne représente ou ne corrige l’Histoire : en s’alliant l’extraordinaire pouvoir des images, elle représente sa vision, celle de ceux qui ont forgé cette série.
Qui sont-ils ? L’éminent historien Elikia M’Bokolo, qui produit pour RFI l’émission d’histoire africaine Mémoire d’un continent et avait déjà travaillé sur le coffret audio Afrique, une histoire sonore – 1960-2000 (coédité par RFI, l’Ina et Frémeaux & associés en 2002), qu’il avait déjà produit avec Philippe Sainteny, co-auteur d’Afrique(s). Tous deux ont travaillé avec Alain Ferrari qui a réalisé la série. Leur bréviaire : « Une Afrique debout ! Une Afrique combattante et inventive ! Une Afrique en marche, sur ses propres rythmes, mais en résonance avec les rythmes du monde, et qui nous donne rendez-vous… », dit Elikia M’Bokolo.
Il n’empêche que l’Histoire africaine est dramatique, à l’image des bouleversements qu’a connu le monde au XXième siècle. Regarder l’Histoire en face permet d’établir ce lien essentiel entre la souffrance d’aujourd’hui et celle d’hier, leur proximité, leur continuité. Si ce lien est essentiel, c’est qu’il fonde une communauté entre les vivants d’aujourd’hui et les morts d’hier pour bâtir la conscience du danger et le courage de l’affronter.
La série avance chronologiquement (colonisation, 1945-1964, 1965-1989, 1990-2010) et thématiquement, se concentrant sur les événements les plus marquants, et donc sur certains pays : le Nigeria de par son poids démographique et politique, l’Ethiopie qui n’a jamais été colonisée, l’ex Congo-belge de Lumumba à Mobutu, l’Afrique du Sud avec l’apartheid et Mandela, mais aussi le Bénin ou le Sénégal du fait de leurs expériences démocratique ou le Kenya pour ses manipulations ethniques. L’accent est mis aussi sur des personnages trop oubliés comme Barthélemy Boganda, premier président de la République centrafricaine et héraut de l’unité africaine, ou Kenneth Kaunda, ancien président de la Zambie et surnommé le Gandhi africain, qui est interviewé.
Afrique(s) opère des choix thématiques forts : les résistances au sein des colonies, l’espoir d’émancipation après la IIème guerre mondiale et les soulèvements qui agitent le Continent, la balkanisation de l’Afrique à la décolonisation et son prolongement dans les partis uniques, l’instrumentalisation des guerres civiles par la guerre froide, l’irruption du multipartisme et les enjeux des unifications régionales et continentales. Derrière ces choix, celui de centrer la série sur ce que les Africains ont fait et non seulement ce qu’on a fait d’eux. Elle démarre ainsi sur la conférence panafricaine de 1900 à Londres et met l’accent sur les résistances, les utopies, les rêves brisés, et se termine sur la Kenyane Wangari Maathai, prix Nobel de la paix pour son action écologique et politique pour la ceinture verte, qui conclut : « Les Africains ne laissent jamais tomber ».
Afrique(s) ne s’inscrit donc pas dans la ridicule concurrence des mémoires que nous ressert la polémique autour du film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb à propos des massacres de Sétif, dont la série fait elle aussi mention. Son envergure n’accueille pas pour autant les créations culturelles. Si des écrivains comme Boubacar Boris Diop, Jean-Luc Raharimanana, Wole Soyinka, Kiflé Sélassié, Nuruddin Farah ou Romuald Fonkoua sont convoqués, ainsi que la cinéaste Sarah Maldoror, le lien avec l’histoire culturelle n’est que très peu évoqué. L’impasse est aussi au niveau des récits populaires, la mémoire refoulée des dominés, les histoires transversales. L’épopée reste essentiellement de type généalogique, celle des hommes d’Etat. Même si elle n’accrédite pas l’idée d’une Histoire objective en témoignant ainsi combien elle est le produit des hommes, des communautés et des rapports de force, cette présentation de l’Histoire ne sera donc pas celle des mémoires au pluriel. Cela aurait été un autre projet, une autre ambition, que certains films tentent avec une volonté moins encyclopédique.
Il n’empêche que cette série est essentielle pour rappeler et synthétiser ainsi le passé, également pour les jeunes générations, et que sa vision est incontournable. Le relais en Afrique sera assuré par TV5monde et les chaînes nationales via CFI, mais la diffusion d’Afrique(s) sur France 5 lui assure une grande visibilité en France même. Le relais sur internet à travers des sites dédiés et des animations multimédias est assuré, reprises sur DVD. Enfin, la mise en ligne sur le site de l’Ina de l’intégralité des interviews assure une portée patrimoniale au projet tandis que son aspect éducatif est relayé par des sites comme curiosphere.tv (livre de 89 pages à télécharger et lire hors-ligne ou sur iPad) et lesite.tv (vidéothèque à destination des écoles).
Afrique(s) ne fait pas les choses à moitié.

1. 18 colonies d’Afrique subsaharienne, dont 14 anciennes colonies françaises, sont devenues 17 Etats indépendants en 1960 : 1er janvier : Cameroun, 27 avril : Togo, 26 juin : Madagascar, 30 juin : Congo-Kinshasa, 1er juillet : Somalie, 1er août : Bénin, 3 août : Niger, 5 août : Burkina Faso, 7 août : Côte-d’Ivoire, 11 août : Tchad, 13 août : République centrafricaine, 15 août : Congo-Brazzaville, 17 août : Gabon, 20 août : Sénégal, 22 septembre : Mali, 1er octobre : Nigeria, 28 novembre : Mauritanie.
2. A l’exception de Pedro Pires, actuel président du Cap-Vert, interviewé en tant qu’ancien compagnon d’Amilcar Cabral.
Présentation et extraits : http://documentaires.france5.fr/series/afriques-une-autre-histoire-du-20e-siecle///Article N° : 9752

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© Temps noir
© Bettmann / CORBIS
© Richard Melloul / Sygma / CORBIS
© AP Archives




Laisser un commentaire