Le Loup d’or de Balolé, d’Aïcha Boro

Leur devenir est notre avenir

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Etalon d’or du documentaire au Fespaco 2019, Le Loup d’or de Balolé aurait pu être un documentaire honnête sur la condition de ces quelque 2500 hommes, femmes (souvent veuves ou répudiées) et enfants qui brûlent, cassent et trimbalent des cailloux à longueur de journée dans une carrière de granit abandonnée et méconnue en plein cœur de Ouagadougou. Mais il est bien davantage.

Cela va au-delà parce qu’Aïcha Boro fait le lien avec la révolution au Burkina, dans ce contexte où ceux qui ne comptent pour rien comprenaient qu’ils pouvaient s’organiser pour exister : exploités depuis des lustres par des revendeurs de leurs cailloux, ceux du trou s’organisent en association pour vendre directement aux clients et font l’apprentissage des décisions collectives.

Parce qu’Aïcha Boro a passé le temps qu’il fallait pour déceler les personnes clefs de cet univers aux règles bien établies : Ablassé, l’instruit que l’on appelle l’intellectuel et qui organise les autres, Adama qui témoigne de son travail depuis 26 ans dans lequel il a laissé son dos et sa vie sexuelle, les femmes qui cassent les cailloux selon des rapports de famille complexes, et Hassan et Sény, ces deux jumeaux de 13 ans qui ne rêvent que de s’en sortir et pouvoir consommer.

Parce qu’Aïcha Boro a saisi ce tableau dans le récit du temps, sans pathos, sans appuyer sur les conflits ou les drames, préférant mettre à jour les rapports de force économiques, patriarcaux et relationnels mais aussi la profonde dignité des personnes.

Parce qu’Aïcha Boro a su garder les passages où les protagonistes interrogent son geste de cinéma, sa présence avec des « Blancs fragiles » [1], son insistance à revenir encore, à la différence d’un reportage, son positionnement comme interlocutrice plutôt qu’intervieweuse, elle la journaliste convertie au cinéma.

Qui peut encore affirmer après avoir vu ce film que les gens qui survivent en marge avec des revenus de misère [2] n’ont pas les mêmes talents, la même conscience et au moins la même lucidité de ceux que la vie a mieux dotés ? Ce qu’ils disent est d’une incroyable pertinence et profondeur humaine, sans plainte et dans l’espoir de jours heureux, pour leurs enfants au moins s’ils arrivent à les scolariser.

« Mes paroles ? dit Adama en début de film, étonné qu’on l’interroge. Alors tu entendras aussi ce que tu n’as pas envie d’entendre ! » Et ce que nous n’avons pas envie de voir, car le travail est épuisant, les outils sont rudimentaires, le risque d’accident est permanent. « Personne n’existe ici » : ce trou est rayé de la carte, même ignoré de certains riverains, pourtant proche des belles villas de Ouaga 2000.

« La réalité était tellement compressée qu’il n’y avait plus de place à l’espoir », dit encore Adama pour expliquer que les casseurs de pierre se sont mobilisés pour faire chuter le régime de Blaise Compaoré. Pourtant, rien n’a changé.

« Où as-tu vu qu’on fait parler des gens pour les mater ? » demande un jumeau à l’autre. « Ils n’ont qu’à parler et se téléviser eux-mêmes ! » Bien sûr chacun se met en scène : surtout dirigée par une femme dans un milieu très patriarcal, une caméra change l’attitude et ouvre la parole. Et il est important que tous puissent le faire car le réel est davantage ce que les gens ont envie de montrer d’eux-mêmes que les choix du cinéaste. Car ce qui importe est de les filmer dans tout leur éclat.

Ce n’est pas seulement un bout de Burkina qu’Aïcha Boro nous donne à voir, c’est une tranche du monde, c’est l’interrogation de son devenir alors même que des pans entiers de l’humanité sont enfouis dans des trous semblables à cette carrière sans pouvoir en sortir.

Ce n’est pas seulement l’abnégation des femmes au travail, c’est leur hallucinante résilience malgré le scandale de leur exploitation et des rapports de domination.

Ce n’est pas seulement un trou sordide au fond de l’Afrique, c’est une humanité qui nous concerne car ne pas la voir interroge notre propre appartenance à l’humanité.

C’est pour cela qu’il importe d’écouter ces gens, de voir leur condition, de placer leur devenir dans notre propre avenir.

[1] En fait seulement deux sur le tournage : à l’image Nathan Guillaumey et à la production Gérald Leroux – le reste de l’équipe était africaine, notamment la prise de son assurée par Sandra Ndayizamba.

[2] Le revenu journalier d’un homme est de l’ordre de 600 Francs CFA (environ un euro), celui d’une femme ou d’un vieillard est d’environ 300 Francs CFA. Un enfant travaille pour à peine 200 Francs CFA par jour.

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