Le Market Photo Workshop :

Une école de Photo unique en Afrique du Sud

Entretien d'Anaïs Pachabézian avec John Fleetwood, son directeur
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John Fleetwood est le directeur du Market Photo Workshop, une école de photo unique en Afrique du Sud. Cette année, il a nominé quatre artistes (Sammy Baloji, Zanele Muholi et les frères Hasan et Husein Essop) dans le cadre du Prix Découverte aux Rencontres d‘Arles 2012.

Pouvez-vous m’en dire plus à propos de cette école ? Qu’est-ce qui a motivé David Goldblatt à la créer ?
Le Market Photo Workshop est une école qui propose des cours de photographie ainsi que des projets qui répondent à un contexte complexe en matière d’éducation, de culture et d’identité, dans une approche contemporaine de la photographie et des conditions sociales en Afrique du Sud.
David Goldblatt a créé l’École en 1989. À ce moment-là, l’accès à la formation en photographie était limité pour les étudiants noirs par les structures de l’Apartheid qui l’autorisaient seulement pour les Blancs dans certaines universités. Les universités noires avaient peu de moyens et n’offraient pas de cours de photographie. Ce qui impliquait que très peu de noirs pouvaient se former à la photographie et en faire leur métier car la discrimination était importante. L’intention de David était de mettre en place une école de photographie sans discrimination raciale.
À l’origine, cet enseignement était dispensé à travers des ateliers, mais au fil du temps, cela s’est transformé en enseignement plus classique et structuré.
Quel est le rôle de cette école dans la formation des photographes sud-africains ?
Cette école a joué un rôle important dans la transformation du paysage photographique sud-africain. Le Photo Workshop a aidé de nombreux photographes, avant tout noirs, à rentrer dans l’industrie photographique et à créer une œuvre personnelle qui représente une voix sud-africaine plus large. D’un côté, elle a permis aux photographes de devenir professionnel, d’un autre côté, les images créées ont changé les notions d’appartenance. Avant la création de l’École, à la fin des années quatre-vingt, la majorité des photographies prises dans les townships et diffusées aux médias locaux et internationaux ont été prises par des photographes blancs. Le succès de l’École a été de faire émerger un grand nombre de photographes noirs qui ont pu commencer à photographier leur environnement, et qui proposent une autre vision, une autre perception de ce qu’est la photographie.
Le Photo Workshop a été crucial dans la formation des jeunes photographes comme Nontsikelelo Veleko, une des anciennes élèves, la plus en vue, du MPW. Elle a été l’une des premières à questionner les possibilités offertes par la photographie documentaire au moment où l’identité était en train de changer. Son approche a apporté un changement pertinent et une nouvelle compréhension parmi ses pairs sur ce que la photographie peut faire. Il s’agit bien plus d’un moyen d’expression qu’un témoignage sur la société, ce qui, à mon sens, est important.
Il y a de nombreux autres photographes comme Zanele Muholi qui, de manière controversée, remet en cause les stéréotypes autour des gays, lesbiennes et queers. Elle a ainsi donné une visibilité très importante à toute une partie de la société très marginalisée, et en particulier a mis en lumière les meurtres et les violences contre les femmes lesbiennes dans la communauté noire. On peut aussi citer Jodi Bieber qui a gagné le World Press Photo en 2011. Jodi est une des premières élèves du Photo Workshop. Ce sont des gens comme elle qui sont revenus pour s’investir dans le Photo Workshop en devenant des formateurs, des experts, des modérateurs et des tuteurs. En parallèle, un groupe de photographes est en train d’émerger sur la scène internationale avec des œuvres importantes, tels que Themba Hadebe, Sydney Seshihebi qui sont des photographes expérimentés et qui ont reçu des World Press Photo ces dernières années.
Quelle est la ligne éducative et artistique de cette école de photo ?
Le MPW en tant qu’école de photo en Afrique du Sud est assez unique dans son style d’enseignement dans le sens qu’elle ne repose pas uniquement sur des cours théoriques, mais également sur une formation pratique qui passe par des projets spécifiques, des expositions, du tutorat ; tout ceci ayant pour objectif de développer la participation avec le public et d’aborder la photographie sous l’aspect de la publication et de l’édition.
Cette démarche artistique a aussi pour but de veiller aux intérêts des étudiants qui viennent de communautés marginalisées et qui, sans l’École, n’auraient pas l’opportunité d’étudier la photographie. Ainsi, notre vision de la photographie s’ancre clairement dans l’idée du changement politique et social.
L’École a pour objectif de réagir en temps réel au changement sociétal mais aussi photographique. Le pays a connu des changements politiques importants qui ont fait basculer la photographie d’un moyen de lutte à une approche documentaire plus centrée sur les questions identitaires et qui parlent de citoyenneté et d’appartenance. Et au même moment, nous avons connu le passage de la photographie analogique au numérique. La concomitance de ces deux événements a conduit à une nouvelle approche de la photographie.
Accueillez-vous des photographes venant d’autres pays d’Afrique ?
Nous avons beaucoup d’étudiants non sud-africains dans nos cours venant du reste de l’Afrique dans le Programme de photographie documentaire et photojournalisme et le Programme avancé en photographie. Notre but est de donner la priorité au continent africain en réservant 25 % des admissions pour les étudiants originaires du reste de l’Afrique pour notre programme Photographie Documentaire et Photojournalisme.
Cette politique interne a été renforcée par le fait que l’Afrique du Sud est le pays qui accueille le plus de demandeurs d’asile au monde et qui a une politique de frontière assez ouverte. Dans le passé, le gouvernement zimbabwéen était incapable de prendre en charge tous ces citoyens, ce qui a généré un fort flux migratoire vers l’Afrique du Sud. Depuis 2003, le MPW s’est ainsi ouvert à des photographes non sud-africains.
Apparemment vous développez beaucoup la photographie documentaire. Pourquoi ? Et, développez-vous d’autres types de photographie ?
Je ne suis pas sur qu’on puisse dire que seule la photographie documentaire prédomine. Cette pratique perdure sans doute fortement à cause de l’histoire du développement de la photographie en Afrique du Sud, avec sa tradition de photographie de lutte. La photographie documentaire a aussi souvent été un moyen de documentation privilégié dans les pays émergents ; et elle est souvent plus accessible que des formes commerciales, telles que la photographie de studio ou de portrait en lumière artificielle, quasiment inaccessibles pour de nombreux photographes.
Cet aspect pratique a souvent encouragé les étudiants à poursuivre cette voie, mais c’est réducteur de ne parler que de photographie documentaire en Afrique du Sud et particulièrement au Photo Workshop. De nombreux photographes ont évolué vers autre chose.
Et en même temps, c’est important pour nous que la voie documentaire soit d’une manière ou d’une autre représentée car elle incarne les valeurs d’une photographie capable de questionner le changement.
Le Photo Workshop, comme la photographie sud-africaine, est très ancrée dans une compréhension globalisée de la photographie et nous sommes clairement fortement influencés par ce qui se passe dans le reste du monde. Mais aussi fort que cette influence puisse être, il y a aussi une influence très forte du contexte sociopolitique dans lequel existe cette photographie. Ces deux influences se croisent fortement à différents moments, et donnent ainsi sa spécificité à la photographie sud-africaine. À nouveau, l’histoire de la photographie en Afrique du Sud lui a donné une sensibilité sociétale très forte. Et, nous sommes très heureux que cette sensibilité continue d’exister.
Un marché de la photographie existe-t-il en Afrique du Sud ?
Il y a un marché en Afrique du Sud mais beaucoup moins important probablement qu’en Europe, aux États-Unis ou dans d’autres pays développés même si c’est certainement le plus important d’Afrique. Or, bien que le marché ne soit pas très significatif, la voix de la photographie en Afrique du Sud a été un héritage culturel important durant le développement de la photographie au fil des ans. Particulièrement dans la compréhension post-coloniale de la photographie. Par exemple, des scènes d’urbanisation jusqu’aux séries de Drum, la photographie d’Ernest Cole a joué un rôle important dans la libération des Sud-Africains. Démocratie et photographie sont très liées en Afrique du Sud et c’est très important que cet héritage puisse être revendiqué par les Sud-Africains.
Quand avez-vous ouvert la galerie ? Quel est le but de cette galerie et qui peut exposer ?
La Photo Workshop Gallery a ouvert en 2005. Avant, le Photo Workshop exposait dans différents endroits comme par exemple la Joburg Art Gallery. Mais nous avons trouvé que c’était important de créer un espace d’échange pour les photographes, et particulièrement pour montrer les travaux des étudiants du Photo Workshop. Cela a permis d’ouvrir le champ et d’encourager les jeunes photographes à exposer. De plus, cela a également permis à plusieurs photographes d’être repérés par des galeries ou des commissaires d’exposition.
La majorité des expositions tenue dans cette galerie sont des expositions qui sont créées par des projets du Photo Workshop, par le projet de tutorat ou par les autres programmes. En même temps, ceux qui souhaitent montrer leur travail peuvent le proposer au responsable des programmes des publics et du développement. Nous souhaitons créer un espace d’exposition ouvert à tous et pour tous.

[Market Photo Workshop]///Article N° : 10898

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