« Le militant que j’ai été reste tout de même un observateur attentif « 

Entretien de Monia Snoussi avec Louis-Philippe Dalembert, à propos de L'île du bout des rêves

Juillet 2003

Ancien pensionnaire de la Villa Médicis, Louis-Philippe Dalembert est né en 1962 en Haïti. Après avoir roulé sa bosse de l’Amérique au Moyen-Orient en passant par l’Afrique, il vit aujourd’hui entre Paris et Rome. Poète, nouvelliste et romancier, il a publié notamment L’Autre face de la mer et Le Crayon du bon Dieu n’a pas de gomme (Stock). Cet entretien, réduit ici de moitié, est à lire en intégralité sur www.africultures.com

(…) Combien de temps avez-vous vécu en Haïti ?
Un peu plus de la moitié de ma vie. J’ai essayé d’y retourner en 1996, mais pour des raisons trop longues à expliquer ici, je suis reparti. Cette deuxième séparation fut plus douloureuse que la première. Là, je sentais que je m’éloignais pour de bon du pays natal. Je ne partais plus avec l’obsession du retour. Il m’a fallu trois longs mois pour accepter l’idée. Et encore ! Trois mois que j’ai mis à profit pour vadrouiller en Amérique du Sud. Le vagabondage m’a aidé à m’oxygéner l’esprit, à le débarrasser de l’idée que l’écrivain doit intervenir directement dans la politique ; le militant que j’ai été reste tout de même un observateur attentif. Curieusement, cet impossible retour est déjà présent dans mon premier roman Le Crayon du Bon Dieu n’a pas de gomme, publié l’année même où je rentrais au pays. Il raconte l’histoire d’un type qui retourne chez lui après des années à l’étranger pour se rendre compte que ce n’est plus possible : le temps a passé, et il ne saisit plus l’absence. Je suis rentré en Haïti, je n’ai pas pu rester et je suis reparti. Le Crayon du Bon Dieu… porte en exergue une citation d’Henry Roth :  » Ce qui est douloureux, c’est de lutter… et en fin de compte de ne sauver que soi.  » Une chose est de le savoir intellectuellement, autre chose est de le vivre. De là sans doute cette forme de désenchantement qui traverse L’Ile du bout des rêves. On sent le narrateur à la fois désabusé et méfiant vis-à-vis de toute implication politique, de tout militantisme actif.
Vos romans sont alors en partie autobiographiques ?
Comme chez la plupart des romanciers, pour ne pas dire tous. Certains écrivent des romans autobiographiques de manière évidente, d’autres de façon indirecte. J’ai choisi cette forme-là. Je suis présent dans ce que j’écris. Mais dans l’Ile du bout des rêves, il n’y a pas que le désenchantement par rapport au politique, au rêve de Révolution. La thématique biblique est un élément récurrent de mon œuvre, lors même que je suis devenu agnostique, après un bref passage par l’athéisme. Les références à l’Ancien Testament sont légion. C’est toute mon enfance et mon adolescence. Le narrateur voyage aussi beaucoup. Les femmes ne sont jamais trop loin de lui, même s’il refuse tout lien stable. Ce sont autant de clins d’œil autobiographiques. J’ai grandi dans les jupes des femmes : ma grand-mère, ma mère, les cousines et les amies de ma mère, ma sœur aînée. Au début, j’étais amoureux de toutes les amies de ma mère que j’essayais de séduire en leur offrant des fruits ; plus tard, de celles de ma sœur aînée. Inutile de dire que ça n’a jamais marché.
(…) Quel est votre rapport à la langue française ?
A priori, il y a deux manières pour un écrivain comme moi, qui ai vécu dès sa plus tendre enfance dans une situation de diglossie, d’utiliser la langue française. L’une, et c’est celle de certains écrivains haïtiens du 19e et du 20e siècle, apprise dans les livres avec des classiques comme Corneille, Racine, Molière, La Fontaine ou les romanciers du 19e siècle ; en d’autres termes, le choix d’une langue française pure qui a un côté un tantinet désuet. Les Français regardent parfois cette langue hyperclassique, qu’on dirait figée dans le temps, avec étonnement et admiration, l’encouragent même comme s’il nous revenait à nous autres écrivains des ex-colonies de faire en sorte que le français classique ne meure pas. Croyant formuler un compliment, Breton dira ainsi du Martiniquais Aimé Césaire :  » un Noir qui écrit le Français comme il y a peu de Blancs « . L’histoire ne dit pas comment cela a été perçu par l’intéressé. Mais outre le jugement raciste, j’ai rarement entendu une aussi grosse bêtise de ma vie.
L’autre manière, c’est de mélanger le français et le créole, de tenter de parler créole en français. C’est-à-dire transférer un vocabulaire mais aussi une certaine musicalité, des onomatopées, des métaphores d’une langue à une autre. Par exemple, pour dire  » il a longtemps marché « , le français créolisé dira :  » il a marché, marché, marché « . Le hic, dans mon cas précis, c’est que des écrivains haïtiens comme Justin Lhérisson, à la fin du 19e siècle, ou Jacques Roumain dans la première moitié du 20e sont déjà passés par là. Ça sonnerait sans doute original pour la critique et le lectorat français contemporains, mais au regard de l’histoire littéraire haïtienne, ça ne serait que du réchauffé. On me verrait à coup sûr comme un épigone attardé.
Il y a bien sûr la possibilité du créole, mais ça, c’est une autre histoire. Cela dit, je ne vis plus en Haïti depuis plus 17 ans. Dès lors, quelle langue française, quelle langue tout court, utiliser ? Dans les livres précédents, j’avais une obsession de la belle langue, au détriment parfois de la fiction. Je voyais la langue française comme une sorte de bijou placé dans un écrin qu’on éviterait à tout prix de laisser traîner dans la boue. À l’instar d’une femme qu’on idéaliserait au point de ne pas oser la toucher. Dans l’Ile du bout des rêves, l’écriture est plus  » décontractée « , même s’il reste ça et là des passages poétiques, au sens classique du terme. Bref, ma voix, au départ, devait se situer entre le français des livres et le créole, eux-mêmes abâtardisés d’espagnol, d’anglais, d’arawak. Mon vagabondage y a ajouté l’italien, le portugais, voire l’hébreu. Tout ce mélange dit ce que je suis, et c’est quelque part entre ces langues que je tente de tracer ma voix.
(…) Pourquoi ce choix de personnages féminins nymphomanes (comme Pauline Bonaparte, ou Esmeralda), toutes chapeautées par Pauline, mère de cette descendance sur l’île de la Tortue ?
J’adore les nymphomanes, pour reprendre votre mot. Même si pour ma part, je ne les nommerais pas ainsi, c’est trop connoté moralement. La civilisation judéo-chrétienne, et ce n’est pas qu’elle, a toujours culpabilisé l’amour. C’est comme s’il fallait avoir honte d’en parler, pourtant on le fait. Du coup, il s’ensuit un décalage entre l’acte et le fait d’en parler. Et comme ses actes ne peuvent pas être toujours en décalage avec ses mots, ça crée des frustrations, des inhibitions. Pour la morale judéo-chrétienne, une femme ne peut pas avouer qu’elle aime faire l’amour, sinon c’est tout de suite une nymphomane,  » une traînée « . Pourquoi un homme pourrait-il aimer faire l’amour et pas une femme ? Moi, je suis fasciné par ces femmes qui aiment faire l’amour et le disent. Ça me paraît si naturel. Qu’y a-t-il de plus beau que l’acte d’amour, quand il se crée cette alchimie entre deux personnes ? Mais de nos jours encore, et même dans un pays comme la France, contrairement aux apparences, il faut se battre pour le faire admettre. Marcela Iacub a publié un livre très intéressant à ce propos aux éditions Flammarion : Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ?
C’est de ce constat, et du désir de dénoncer cette situation injuste, que s’explique la présence de femmes à la sexualité libre et multiple dans le roman. Prenons Pauline Bonaparte, par exemple. Quand on s’étonne de l’absence de descendance de sa part, elle répond par cette boutade :  » Les enfants ? Je préfère en commencer cent que d’en finir un seul.  » On est à la fin du 18e, début du 19e siècle : il faut le faire ! D’où mon admiration pour cette femme. Esmeralda, elle, ne dissocie pas son grand goût pour l’acte d’amour de la cause à laquelle se résume sa vie : la lutte pour la libération et l’indépendance de Porto Rico, la terre natale de ses parents. Il n’y a aucune dichotomie entre le sérieux qu’elle y met et le fait d’assumer une sexualité libre et multiple. Ça ne remet point en cause ni son sérieux ni son intelligence. Au contraire. Elle sait même jouer de et sur sa féminité quand ça l’arrange, sans rien céder en échange si elle n’en a pas envie. Vu sous cet angle, ce n’est pas forcément positif, mais la cause vaut bien des sacrifices, n’est-ce pas ? Ainsi le narrateur, qui a une aventure avec elle, a l’impression d’avoir été utilisé. Bref, c’est une passionaria, qui se bat pour une cause pour laquelle elle est prête à donner sa vie. Tout comme elle se donne à plus d’un homme à la fois sans en faire un drame. C’est l’une des formes que peut prendre la liberté.
Pourquoi ce titre, L’île du bout des rêves ?
En fait, je pensais à L’île du bout du monde. Mais d’un point de vue géographique, le bout du monde représente somme toute  » quelque part « , un lieu même lointain. L’île du bout des rêves, au contraire, c’est pour chacun de nous vouloir aller au bout de ses rêves : les rêves de patrie pour Esméralda et JMF, les rêves de liberté pour le narrateur. Bref, le monde s’arrête quelque part, alors que les rêves, eux, n’ont pas de limite, ils sont infinis.

///Article N° : 3317

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