« Le Nigeria est l’espoir du cinéma africain »

Entretien de Patrice Montfort avec Tunde Kelani et Zeb Ejiro

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Entretien croisé avec deux réalisateurs phares du cinéma nigérian : Tunde Kelani de Mainfram Production et Zeb Ejiro, alias Mr Presidio, plus connu sous le surnom de Cheikh de la home video.

Comment êtes-vous venu à la réalisation de films ?
Zeb Ejiro : Je viens de l’économie de marché. J’ai étudié le marketing en Grande-Bretagne, puis je suis devenu producteur pour la BBC. Ma mère était accroc de cinéma et nous emmenait voir des films, avec mon frère Chico Ejiro (également réalisateur et plus connu sous le surnom de Mr Prolific), presque tous les jours. Un jour, alors que je regardais la télévision, je me suis dit que je pouvais en faire autant, sinon mieux, et que j’avais quelque chose à dire. On m’a surnommé le Cheikh de la home video car j’utilise une méthode de marketing agressif, street marketing, qui a fait ses preuves et qui inspire maintenant les autres producteurs au Nigeria.
Tunde Kelani, alias Tuke : Je prétends ne pas être dans la home video car j’ai un background cinématographique. J’ai commencé comme cameraman. Je me suis tourné vers la vidéo car la crise économique ne permettait pas de tourner en Celluloïd. La dictature militaire avait ruiné le pays. Je m’inscris dans la longue tradition théâtrale yoruba et la télévision joue un rôle important dans la diffusion de mes films. Je suis un réalisateur qui cherche à utiliser les nouvelles technologies. Et pour moi, c’est important d’avoir une véritable audience auprès des masses populaires qui sont, en définitive, plus rurales qu’urbaines.
Pourquoi les salles de cinéma sont-elles toujours closes au Nigeria ?
Tunde Kelani : Les salles de cinéma ont fermé car il n’y avait plus alors ni investisseur ni film étranger au Nigeria. Les équipements étaient obsolètes, délabrés, et n’ont jamais été remplacés. Lors de la dictature militaire, l’insécurité chronique régnait dans les villes et personne n’osait sortir la nuit dehors. Ces salles de cinéma servent aujourd’hui de lieux de culte pour les sectes religieuses qui pullulent au Nigeria. Depuis l’avènement de la démocratie, je suis optimiste et je pense que l’on va réinstaller des salles de projection. L’industrie du cinéma nigérian se développe à très grande vitesse maintenant.
Quelles types d’histoire traitez-vous dans vos films ?
Tunde Kelani : Je suis enraciné dans ma culture yoruba extrêmement riche dans sa production littéraire et théâtrale. J’essaye d’explorer plus profondément les mythes traditionnels yoruba.
Zeb Ejiro : Je veux sensibiliser les spectateurs sur des sujets tragiques qui minent le Nigeria, que ce soit la prostitution, le sida ou la corruption. Mes films participent à la reconstruction de mon pays avec le retour à la démocratie. Je pense que je dois éduquer les spectateurs et c’est pour ça que je suis rentré dans la home video, qui est une énorme industrie extrêmement dynamique, malheureusement toujours pas aidée financièrement par les institutions gouvernementales, et qui commence a intéresser les secteurs bancaires privés. Le président Obasanjo travaille durement pour la démocratie après vingt ans de dictature militaire qui ont ruiné le pays. Il faut tout reconstruire et il y a tellement de problèmes à régler. Le cinéma doit éduquer et contribuer à l’installation de la démocratie.
Tunde Kelani : La home video est une explosion de couleurs. Je pense que le Nigeria est l’espoir du cinéma africain, de sa survie.
Quel est l’avenir du cinéma nigérian ?
Zeb Ejiro : Nous avons encore beaucoup de problèmes à régler ; il y a encore trop de non-professionnels dans le milieu de la home video. Mais je suis confiant car toutes les industries cinématographiques, que ce soit Hollywood ou Bollywood en Inde, ont connu le même processus de développement économique. Nous serons bientôt le plus grand cinéma d’Afrique.
Tunde Kelani : Comme toujours au Nigeria, l’éclosion de cette industrie cinématographique s’est faite dans l’anarchie la plus totale. Nous commençons à intéresser le secteur bancaire et déjà, puisque nous sommes là, des festivals étrangers de cinéma.
Zeb Ejiro : L’avenir du cinéma nigérian, c’est aussi l’opportunité de pouvoir montrer nos films dans un festival international comme cela a été le cas au dernier festival d’Amiens. Je serai présent au MITCOM à Cannes, au printemps prochain…
Quel est l’impact de vos films sur le public nigérian ?
Zeb Ejiro : Mon film Domitilla sur la prostitution a eu un tel succès dans mon pays que l’on surnomme maintenant Domitilla une prostituée. Vous voyez quelle sorte d’impact peut avoir un film au Nigeria quand il devient un succès populaire : il nourrit l’imaginaire collectif dans la vie quotidienne. Quand à Goodbye Tomorrow qui traite du sida, il a eu une très large audience…
Tunde Kelani : Avec mon ciné-bus, unité mobile de projection, je tente d’aller à la rencontre d’un public plus important. Un public rural qui n’a encore pas beaucoup de contact avec le cinéma et les médias en général. Je diffuse actuellement Yellow Card, un film du zimbabwéen John Riber et je compte prolonger cette expérience dans des pays frontaliers comme le Bénin. Je cherche avant tout à percer le marché local du Nigeria et des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest. Avec mes films, je veux toucher le peuple…

Quelques chiffres-clés sur la home video :
4000 personnes impliquées dans le secteur ;
Répartition géographique dans le pays : 85% dans le Sud-Ouest (Lagos) ; 10% dans le Sud-Est (Onitsha, Aba) ; 5% dans le Nord (Kano) ;
Près de 4000 films sortis en 20 ans, 1800 entre 1994 et 1999 ;
650 films nigérians visés par le National Film and Video Censors Board (NFVCB) en l’an 2000 (250 en 1995) ;
La NFVCB estime qu’entre 5% et 10% des films produits localement sortiraient illégalement ;
En 2000 : 230 films tournés en anglais ; 194 en haoussa ; 186 en yoruba ; 14 en ibo ; 18 en pidgin ; 5 en effik ; 5 en edo ;
Près de 15 000 vidéo-clubs dont 4000 enregistrés ;
Chiffre d’affaires 2000 estimé de la vidéo domestique : 6,50 milliards de naira (64 millions d’euros/420 millions de FF).///Article N° : 2077

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