Le théâtre comme espace de révolte

Entretien d'Ayoko Mensah avec Maïmouna Guèye

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Le premier spectacle de Maïmouna Guèye, Souvenirs de la dame en noir, écrit et interprété par elle-même en 2003, a fait l’effet d’une bombe : une voix lucide et forte, à l’humour ravageur, qui raconte la violence des tabous de la condition féminine en Afrique. Rencontre avec cette jeune auteure et comédienne sénégalaise qui revendique une parole libérée.

Hors normes : Maïmouna Guèye l’est à bien des égards. Par sa beauté tout d’abord, qui fascine dès le premier abord. Yeux de braise, bouche écarlate dévorante de sensualité, silhouette longiligne d’un mètre quatre-vingt, naturel de princesse et allures de diva. Par son talent et sa révolte ensuite, révélés par son premier spectacle Souvenirs de la dame en noir*.
Seule sur scène, dans un accoutrement noir, son visage noyé sous une énorme tignasse en pagaille, la comédienne raconte sa jeunesse au Sénégal. À travers ce récit, narré à la manière d’un conte, elle brosse des personnages féminins et des tranches de vie. Et quelle vie ! Le passage chez l’exciseuse, le médecin qui vérifie la virginité des jeunes filles, le mariage forcé, le viol nuptial, l’avortement…
Maïmouna Guèye dresse un tableau sans concession de la condition féminine en Afrique.  » Je suis partie du principe que ces horreurs existent bel et bien et que je n’ai pas à y apporter une solution, mais tout juste à prendre la parole, à dire la façon dont elles se passent, à savoir crûment. Je peux tout juste parler afin que les gens soient en face de la réalité et qu’ils réagissent eux-mêmes « , confiait-elle à un journaliste.
D’une violence crue et contenue qui ne verse jamais dans le pathos, pertinent, percutant, Souvenirs de la dame en noir impose d’emblée la jeune Sénégalaise comme l’une des voix féminine africaine les plus novatrices et émancipatrices.
Née au Sénégal à la fin des années 70, d’un père cheminot et d’une mère femme au foyer, la comédienne fait ses premiers pas sur les planches dans le village de Toubab Dialaw sous la direction du metteur en scène et poète d’origine haïtienne Gérard Chenet.
À vingt-deux ans, portée par sa vocation théâtrale et son rêve d’exil, mariée à un Français, Maïmouna Guèye quitte le Sénégal pour la France. À son arrivée, elle s’inscrit au conservatoire d’Avignon. Encouragée par le dramaturge roumain Mattei Visniac, Maïmouna accouche dans son travail de fin d’études d’un texte fulgurant, à l’humour ravageur, au verbe aussi tranchant que maîtrisé et qui deviendra par la suite le  » one-woman-show  » qu’elle présente à travers l’Europe. Entre-temps, Guèye a déjà écrit son second spectacle et s’apprête à faire ses premières armes au cinéma.
Comment est née votre vocation théâtrale ?
Dès l’âge de douze ans, comme je le dis dans mon spectacle, je savais où j’allais atterrir. J’étais subjuguée par les yeux bleus d’Alain Delon, par les baisemains que je le voyais faire à de sublimes femmes à la télévision. Cela a complètement chamboulé ma vie. C’est ainsi que j’ai eu envie dès l’enfance de devenir actrice, d’entrer dans ce monde un peu féerique, avec ces grandes robes, ces paillettes. Cela a très tôt nourri mon envie de m’en aller, de voyager, de découvrir la France. Je me souviens que fillette je faisais des rêves d’avion qui venait me chercher sur mon lit et m’emporter vers l’Europe. C’était vraiment ancré en moi.
Je crois surtout que j’étais amoureuse du verbe, d’où ma vocation théâtrale.
Qu’est-ce qui a inspiré les Souvenirs de la dame en noir ?
Le contenu de ce texte bouillonnait en moi depuis longtemps. Depuis belle lurette, j’avais envie de parler des problèmes qui touchent la femme, qui l’empêchent de prendre sa place. Je ne veux pas généraliser, mais en ce qui me concerne, j’ai très mal vécu ma condition de jeune femme au Sénégal.
Étant orpheline de mère, j’étais plus vulnérable, plus sensible que d’autres aux regards des voisins qui pesaient énormément sur moi. D’où une certaine violence du texte. Je n’emploie pas de métaphores, je dis ce que je pense de la condition féminine au Sénégal, sans aucun recul. Ce texte répond à un véritable besoin : celui de vomir un trop plein de choses. C’était très égoïste, très personnel. En l’écrivant, je me suis libérée. Cela m’a permis de me réconcilier avec mon corps, avec mon être.
Que dénoncez-vous dans ce texte ?
Je parle de tout ce qui touche à la féminité : l’excision, les mariages forcés, le viol. Je parle sans détour de beaucoup de choses graves. Mais ce n’est pas seulement violent – on rit aussi beaucoup. J’ai écrit ce texte en pensant à mes copines excisées que j’ai longtemps fréquentées au Sénégal, à des tranches de vie de femmes que j’ai connues. Mais je ne m’adresse pas seulement à elles : je m’adresse aux êtres humains.
La femme est-elle toujours victime en Afrique ? La condition féminine est-elle vécue uniquement de façon négative ?
Non. Mon spectacle ne prétend pas refléter l’intégralité de la condition féminine en Afrique. Il dure une heure et n’en aborde qu’une toute petite partie. J’avais envie de pousser un cri, de ne pas parler des belles choses ou des choses folkloriques.
Mais la femme a bien sûr aussi une force immense, une force qui fait peur, qui peut l’élever ou l’abaisser. C’est un cercle vicieux. Cela arrange l’homme que ce soit elle qui décide, qui prenne le pilon, qui s’occupe des enfants, de la maison. En même temps, on est obligé d’admirer la force de nos mères.
Pour ma part, je suis entre deux, entre le modernisme et les traditions. Je ne suis pas contre toutes les traditions. Je voudrais que les deux sexes s’unissent pour former un être et pas seulement pour que la femme soit utilisée.
Pour quelles traditions êtes-vous ?
Je préfère parler de coutumes. Comme celle de partager le repas avec tout le monde ou d’initier la fille pour qu’elle soit une bonne épouse demain. Ce n’est pas mauvais, ce qui me dérange, me révolte, c’est lorsqu’il n’y a pas le choix. Les initiations sont positives, ce sont elles qui font notre culture, construisent notre personnalité. Mais ensuite, c’est à chacun de faire ce qu’il en veut. Il ne faut pas qu’elles nous terrassent.
Pensez-vous que vous auriez pu écrire votre texte si vous étiez restée au Sénégal ?
Je le crois. Ce n’est pas parce que j’habite en France que j’ai pu dénoncer tous ces problèmes. D’ailleurs, je suis allée jouer le spectacle dans un village sénégalais devant des femmes excisées. Malheureusement, la plupart d’entre elles, d’origine peule, ne comprenaient pas le français. Mais après le spectacle, des infirmières et des militantes contre l’excision qui m’avaient accompagnée ont engagé un débat avec elles. C’était intéressant. J’ai découvert que ces femmes acceptaient l’excision non seulement comme tradition mais aussi parce qu’elles pensaient que l’islam le demandait. Quant aux hommes, je me souviens que pendant la scène de l’excision, ils ont préféré quitter la salle.
Ceci dit, je ne veux pas être confondue avec une militante d’association. Je suis avant tout auteure et comédienne. Je ne suis pas là pour aller défendre une cause, une lutte. Je ne suis ni féministe, ni porte-drapeau… sinon de l’être humain.
Vous vous attaquez tout de même volontairement à des sujets tabous…
Beaucoup de gens ont trouvé le texte cru. Certains ont été plus choqués que d’autres. Mais je ne me suis pas posé cette question. Mon écriture est venue comme cela. Il faut que l’on cesse d’utiliser des métaphores pour tout. Appelons un clitoris un clitoris. Un clitoris que l’on coupe, sachons le dire. Je suis pour dire les choses telles qu’elles sont. De toute façon, la réalité est tellement plus violente… Les mots ne pèsent pas lourd face à certaines atrocités. J’assume à mille pour cent le contenu de mon écriture.
Quelle est votre conception de l’amour ?
Pour moi, amour doit rimer avec choix. À l’âge de 16 ans, quand j’ai perdu mes parents, j’ai découvert que cela pouvait ne pas être le cas. J’ai eu des propositions de mariage qui m’ont beaucoup choquée. Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire sur le mariage arrangé, dire que cela existe encore. L’essentiel, c’est d’avoir le choix. Ensuite, à chacun, chacune son histoire. Mon ex-mari était Français. Nous avons dû nous confronter à nos cultures différentes. L’amour est au centre de la seconde pièce que j’ai écrite : Bambi.
Que raconte Bambi ?
Bambi est une jeune femme noire et belle. J’y parle d’une histoire d’amour, de l’intégration, du racisme aussi. Je continue de dénoncer des choses. Mon expérience m’a inspirée. Je parle du regard des autres, des parents, des beaux-parents… De la difficulté à accepter la différence.
Vous vivez aujourd’hui en Europe. Que pensez-vous de la condition des femmes en France ?
Elle me semble plus évoluée, plus enviable que celle des Africaines mais il reste encore beaucoup de chemin à faire à la femme blanche comme à la femme noire. Je trouve les femmes ici plus masculines qu’en Afrique. Comme si la féminité leur faisait peur. Il faut dire qu’elles ne sont pas aidées par les hommes. Pour moi, être féminine, c’est pouvoir se faire belle sans nécessairement s’attendre à être abordée par un homme. Je suis sûre qu’en France, beaucoup de femmes aimeraient être plus féminines. Mais elles n’osent pas, par peur du regard des hommes, de leur parole aussi. J’ai envie de leur dire :  » Levez-vous, assumez-vous ! Faites ! Soyez ! « .
En quoi votre génération est différente de celle de votre mère ?
Les jeunes femmes d’aujourd’hui me semblent avoir plus de choses à dire. Elles se rebellent, sont plus conscientes des injustices, de certaines traditions à bannir. Nos mères subissaient davantage. Elles avaient plus de mal à dire non, à se lever et à parler. C’était plus difficile. Il me semble que ma génération est celle qui commence à prendre la parole. C’est important car parler c’est se libérer. Mais j’ai envie que cela aille plus vite. Aujourd’hui, quand une femme prend la parole en Afrique, elle est encore montrée du doigt. D’où ma révolte, ma volonté de m’affirmer comme être humain. Je n’accepte pas que l’on m’enterre. Il y a encore beaucoup de chemin à faire.

* Souvenirs de la dame en noir a été joué en 2003 au Théâtre international de langue française (TILF) et aux Rencontres urbaines de la Villette à Paris avant d’être présenté en tournée à travers la Belgique en 2004-2005.
Plus de renseignements sur Maïmouna Guèye sur le site web : www.chargedurhinoceros.org///Article N° : 3828

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