Le Village, nouveau label lancé par Salif Keita

3 premiers titres : Sina Sinayoko, Boula - Ibrahim Nabo, Dounia - Adama Coulibaly, Baba (Le Village / Wanda Records / Universal)

Coup de Cœur
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Ne fût-ce que par sa présentation – magnifiques photos de Malick Sidibe – le nouveau label que vient de lancer Salif Keita a vraiment fière allure. Dire que le contenu musical est à la hauteur pourrait sembler superflu, quand on sait l’importance que le génie du Mandingue accorde à ce vieux projet. Élégance, simplicité, convivialité et intimité : dès ces trois premières productions – qui seront demain, n’en doutons pas, des pièces de collection –  » Le Village  » s’impose en tout par un vrai  » style « . Même si le mot  » authenticité  » est toujours à prendre avec des pincettes, on n’en trouve pas de meilleur pour le définir. Tout ici est aussi éloigné de la banalité  » tradimoderne  » des productions commerciales locales que du concept occidental habituel de  » document ethnomusicologique « . Les trois musiciens qui signent ici leur premier cd sont placés dans les mêmes conditions professionnelles que des artistes confirmés – qu’ils sont d’ailleurs, musicalement. Les enregistrements ont eu lieu à Bamako dans le studio du Moffou, le centre culturel créé par Salif.
La prise de son de Jean Lamotte est excellente, intimiste et d’une grande luminosité, mettant en avant les sonorités trop souvent défavorisées des instruments traditionnels les plus discrets (racleur karignan, sistre en calebasse, etc.). Les arrangements et le jeu très sobres de Djely Moussa Kouyaté – un des guitaristes favoris de Salif – servent de passerelle entre trois cds très différents, avec parfois des chœurs féminins un peu superflus. Quant à Salif lui-même, on pourra le féliciter pour sa discrétion tout en la regrettant : il n’intervient que le temps d’un duo d’anthologie, au début du cd d’Adama Coulibaly.
Ce jeune Bambara est assurément le  » filleul chéri  » de Salif. Il appartient à l’une de ces confréries de donso ou dozo (chasseurs) qui ont toujours joué un rôle fondamental dans la culture de ce peuple. Chanteur à la voix énergique et ensoleillée, il est aussi un virtuose du donsongoni, la harpe à six cordes des chasseurs, dont une version un peu modernisée sous le nom de kamelengoni (luth de la jeunesse) est devenue très populaire parmi les adolescents de Bamako.
Sina Sinayoko appartient lui aussi à cet univers musical encore si vivant des chasseurs. Ce sexagénaire à voix de bronze joue quant à lui du simbi, version malinké de la même harpe, avec une corde de plus.
Plus solennel, conteur davantage que chanteur, il nous semble paradoxalement plus  » moderne  » qu’Adama Coulibaly (qui pourrait être son fils), parce qu’on entend immédiatement tout ce que le rap doit à cette tradition ancestrale un peu rude qu’il incarne.
D’origine Bozo et Songhaï, le jeune Ibrahim Nabo avait tout pour séduire Salif Keita : une voix encore instable mais autoritaire et très singulière, et surtout une expérience de la vie (dounia : titre de son album) qui lui en a fait voir de toutes les couleurs.
« Ayifara « , où il chante magnifiquement sa vie passée d’enfant des rues, petit vendeur d’eau glacée, est l’un des moments les plus saisissants de ces trois albums qui n’en manquent pas.
Cependant, la grande leçon de ce début de collection, celle que Salif Keita voulait d’urgence nous rappeler, c’est l’incroyable modernité des instruments ancestraux, que ses deux derniers albums personnels ont enfin remis au premier plan de la production africaine contemporaine. Le bolon (harpe-basse) par exemple, bien enregistré, est au moins aussi impressionnant qu’une basse Fender dont le prix est évidemment prohibitif pour le commun des musiciens africains !
C’est pourquoi Africultures, parallèlement à la démarche salutaire de Salif Keita, prépare un dossier consacré à l’avenir de tous ces instruments de musique qui représentent une part essentielle du patrimoine africain.

///Article N° : 5904

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