» Le vrai débat, c’est d’accepter l’identité nationale dans sa diversité « 

Entretien de Claire Diao avec le rappeur Monza

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A l’occasion de la projection cette semaine du documentaire Une parole libre, Rap&Rim de Stéphane Le Gall-Viliker organisée par le Festival Mozaïk, Kane Limam aka Monza, rappeur, producteur et fondateur du festival Assalam Alekoum revient pour nous sur la place du hip-hop dans la société mauritanienne.

Qui est Monza ?
Quand j’ai commencé à me lancer dans la musique il y a bientôt vingt ans, je me demandais quel pseudonyme prendre et je voulais un pseudo représentant ma musique : originale, native de la zone Afrique. Monza veut dire tout ça. Je suis un rappeur mauritanien. J’ai commencé à faire du rap fin 1994. Aujourd’hui je suis rappeur, producteur, manager du label Zaza Productions que j’ai monté il y a dix ans en Mauritanie. J’organise le festival Assalam Alekoum depuis huit ans. Je suis aussi présent dans plusieurs réseaux culturels africains comme Arterial Network en tant que référent de la région Afrique du Nord et je fais partie du programme Équation Musique ; un programme de producteurs du Sud soutenus par l’Institut français et l’Organisation internationale de la Francophonie. Assalam Alekoum fait aussi partie du réseau des festivals africains de musique.

Comment le hip-hop est-il arrivé en Mauritanie ?
Par l’influence du Sénégal qui est un pays très proche, si ce n’est pas le même pays. C’est d’abord Positive Black Soul qui nous a influencés Doug E Tee, Didier Awadi. Au début, nous étions quatre ou cinq à vouloir les imiter.

Nous nous retrouvions dans un stade parce que chez nous, il était mal vu de rapper. Puis nous avons commencé à en voir à la télévision. À l’époque, on voyait beaucoup Bob Marley puis il y a eu les clips de MC Solaar. C’est réellement à partir de 1999 que le peu de gens qui gravitaient autour du rap ont commencé à rapper de façon semi-professionnelle. Après l’imitation, il y a eu la passion et puis la formalisation.

Puisque votre pays fait partie de l’Union du Maghreb arabe (UMA), quelle est l’influence des rappeurs maghrébins sur le hip-hop mauritanien ?
Le rap maghrébin, nous l’avons découvert très tard. Je pense que le rap mauritanien s’est découvert lui-même avant de découvrir le rap maghrébin. Le Sénégal a eu une très grosse influence sur la plupart d’entre nous mais à partir de 1999, nous avons commencé à utiliser Internet, il n’y avait plus de frontières. Un album sortait en France un jour, le lendemain il était en Mauritanie. Même avant cela, quand L’École du Micro d’Argent est arrivé en Mauritanie, il a beaucoup influencé la scène locale. Le rap américain est très présent, encore plus aujourd’hui, avec le rap un peu tendance qui a créé une génération New School. Pour moi il n’y a pas d’Old ou de New School, c’est juste une évolution de la musique. Aujourd’hui certains rappent sur du beat, d’autres sont plus attachés à l’originalité et sont puristes. Je suis de cette catégorie. Je préfère encore rester dans un son qui emprunte des bases en quatre temps avec une dimension musicale mauritanienne. Quel que soit l’endroit où l’on se trouve, la musique est universelle mais l’émotion, le sentiment, la couleur musicale doit être identitaire. Identité ne veut pas dire communautarisme, mais une empreinte qui représente l’essence des personnes.

Dans le documentaire Une parole libre, Rap & Rim, le réalisateur Stéphane Le Gall-Viliker aborde la question des Maures dans le rap mauritanien. Qu’en est-il ?
En Mauritanie, nous sommes un pays avec différentes communautés : des Peuls, des Maures affiliés aux arabo-berbères, des Wolofs et un peu de Bambaras. Au Nord de la Mauritanie, il y a l’Algérie et le Maroc ; à l’Est et au Sud, le Mali et au Sud-Ouest, le Sénégal. Donc les brassages il y en a eu.
Le vrai débat aujourd’hui en Mauritanie, c’est d’accepter l’identité nationale dans sa diversité. Mais les gens refusent cette identité multiple et diverse, celle de dire qu’en Mauritanie, nous sommes toutes ces communautés. Il faut l’accepter dans la pratique et dans la vie. Paradoxalement et fort heureusement, notre génération essaie de casser tout cela à travers le rap. Voilà pourquoi alors que l’image du rap mauritanien était un peu connotée « rap de négro« , le groupe Ewlad Lablad, aussi controversé soit-il, a changé la donne.

C’est un groupe avec un Maure Blanc et deux Hassaniens qui a cassé les clichés et apporté la culture hassanophone (arabo-berbère) dans le rap mauritanien. Ils ont apporté quelque chose en terme musical, en termes de discours et de langue parce qu’ils chantent en hassanien. Ils ont été très engagés et ont fait la campagne présidentielle d’un candidat… Ce sont des questions de choix, je ne suis pas juge. Ce que je retiens, c’est qu’il y a eu du rap hassanien et toute une école de jeunes qui rappent en hassanien grâce à eux, et à leur prédécesseur, Papis Kimi, qui rappait dans plusieurs langues dont le hassanien. Il vit aujourd’hui aux États-Unis et a été le premier à sortir un album de rap mauritanien.

Est-ce que le hip-hop se développe sur l’ensemble du territoire mauritanien ou seulement dans les zones urbaines ?
Jusqu’en 2004, date à laquelle j’ai sorti l’album Président 2 la Rue Publik, le rap a toujours été concentré à Nouakchott. Il arrivait que l’on aille dans les villes de l’intérieur pour faire des concerts et nous tenions à avoir des premières parties locales parce qu’il y avait peu de rappeurs. En revanche, il y avait beaucoup de danseurs ou de chanteurs – les « souleurs » comme certains les appellent – qui ne rappaient pas. En 2004, nous avons créé le collectif 994 avec des groupes comme Jam Min Tekki, Altéro, La Rue Publik, Mac City et Waraba, nous avons réalisé la première compilation de rap mauritanien. C’était une première, tout comme des collaborations avec les Sénégalais Pee Froiss et Bataillon Blindé, le groupe de Fou Malade qui est l’un des membres du collectif Y’en a Marre. Cette compilation a eu un succès phénoménal jamais égalé en Mauritanie. Depuis, il y a eu des multiplications de jeunes groupes et de Depuis, rappeurs qui chantent en pulaar (M&M, Sako, Soco Izi… Des rappeurs qui chantent en français comme Dji Flex et moi. Et un jeune rappeur Hamzo Bryn qui a battu tous les records de vue sur YouTube. Il a fait un morceau « Ça commence à Nouakchott » l’année dernière, qui a cassé les clichés.

C’est un jeune Maure adopté par une famille de Peuhls qui a tourné son clip avec une jeune mauresque qui s’est dévoilée. Cela a créé une polémique : ce n’était jamais arrivé en Mauritanie qu’un clip dépasse les 100 000 vues sur YouTube. Pour moi, toute cette génération, c’est celle pour laquelle nous travaillons. Nous avons un devoir de transmission pour faire en sorte que ces jeunes reprennent le flambeau.

Comment définissez-vous le public qui écoute du hip-hop en Mauritanie ?
Sans prétention, je dirai que toute la population écoute le rap mauritanien mais seuls les jeunes se déplacent pour voir les concerts. Le rap mauritanien suscite des débats de la cour de récréation jusqu’à la maison, de la maison au marabout et du marabout jusqu’à la présidence. À l’école, il y a un grand problème. Beaucoup de jeunes s’intéressent tellement au rap qu’ils font l’école buissonnière. Cela nous dérange en tant qu’artistes mais c’est une réalité. Dans la cour des maisons, avant on disait que nous étions des voyous et aujourd’hui les mamans écoutent ça en faisant la cuisine, avec leur téléphone portable. Beaucoup de femmes se retrouvent dans les textes. Beaucoup de rappeurs se sont battus pour que les marabouts arrêtent d’exploiter les enfants. Pour moi, se laisser entraîner par le conservatisme est une bêtise culturelle. Aujourd’hui, les parents qui, par conviction, envoient leurs enfants chez un marabout, n’est pas un mal, c’est culturel et c’est une étape instructive pour l’enfant. Par contre les marabouts d’aujourd’hui sont des marchands. Ils envoient les enfants chercher, quémander, faire le trottoir pour ramener de l’argent. S’ils n’en ramènent pas ils les enchaînent, les bastonnent, et nous ne sommes pas d’accord avec ça. Nous faisons tellement de chansons sur le sujet qu’ils écoutent les chansons pour pouvoir marabouter les rappeurs. Je dis ça car certains sont des imams de mosquée disent que nous sommes «  des adeptes de Satan » durant la prière du vendredi. Aujourd’hui, il y a au moins 3000 à 3500 enfants talibés à Nouakchott. Beaucoup d’entre eux viennent me voir pour passer du temps au studio et faire autre chose que chercher de l’argent. Si l’Unicef et les Nations Unies veulent servir à quelque chose, ils doivent s’attaquer à ce problème. Enfin, à la présidence, comme les politiques ont besoin de visibilité, ils cherchent des rappeurs. Ils écoutent tout ce qui se dit et se fait pour pouvoir ensuite contrer. En 2004, j’ai imprimé des CDs de Président 2 la Rue Publik au Mali qui ont été censurés par notre ancien dictateur, le colonel Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya.

En juin 2015, aura lieu la 8e édition du festival international de rap Assalam Alekoum que vous avez fondé. Qu’a-t-il impulsé sur la scène hip-hop mauritanienne ?

Assalam Alekoum a été créé en 2008. De mars à avril, nous organisons une petite tournée avec des ateliers de formation itinérants à Atar, Kaédi, Kiffa, Nouâdhibou et Nouakchott, en collaboration avec les alliances franco-mauritaniennes sur un mois. De mi-avril à fin mai, nous organisons Assalam Alekoum Découverte avec l’Institut Français de Nouakchott et la Communauté Urbaine de Nouakchott. C’est un tremplin découverte, une sorte de concours avec un jury et un opérateur téléphonique partenaire qui organise le vote du public par SMS. Puis le festival proprement-dit commence mi-juin à Nouakchott durant dix jours. Il y a trois grandes scènes : l’Institut Français de Nouakchott, le stade d’Ixar et le stade de Basra. Autour de tout ça sont organisés beaucoup d’ateliers, de conférences, de projections, d’expositions… Il y a un concours de street-basket, une petite scène Open-Mic…

L’année prochaine, nous garderons la même configuration mais nous irons vers une régionalisation d’Assalam Alekoum Découverte. Plutôt que de tourner avec les ateliers, nous aimerions faire des présélections dans les régions afin que les autres artistes aient la chance de bénéficier de l’accompagnement offert au lauréat. Les candidats des régions viendront à Nouakchott pour la finale et le lauréat pourra enregistrer professionnellement un CD avec Zaza Productions, être programmé dans différents festivals partenaires comme Festa2h au Sénégal, au Wassa Hip Hop Niger ou le Boulevard au Maroc. Nous aimerions aussi élargir cette programmation à d’autres festivals comme Waga Hip-Hop au Burkina Faso ou Hip Hop Kankpé au Bénin, etc. Pour le festival, nous aurons une scène pour les lauréats d’Assalam Alekoum Découverte, combinée avec les lauréats des festivals des pays voisins. En termes de programmation, il y aura des têtes d’affiche française, américaine, du Maghreb, d’Afrique centrale, d’Afrique de l’Ouest et si possible, des têtes d’affiche féminines.

Pensez-vous que le hip-hop soit un moyen de conscientisation politique des jeunes ?
C’est ce que je dis en introduction du film Une parole libre. En tant qu’artiste africain, nous avons un positionnement à avoir. Ce qui nous sépare – nous, les grandes gueules de l’Afrique comme Didier Awadi, Smockey, Tiken Jah Fakoly… – des autres, c’est qu’il y a un positionnement politique que nous assumons à 100 %. Il y a beaucoup d’injustices en Afrique. Nous ne pouvons pas être témoin d’une injustice et nous taire sinon cela signifie que nous prenons parti, que nous sommes complices. Nous le refusons. La jeunesse africaine d’aujourd’hui a besoin d’avoir un message. Ceux qui croient que l’Afrique, c’est le futur, se trompent. L’Afrique, c’est maintenant. Et c’est à nous, jeunes Africains, de le faire quand nos États jouent au chat et à la souris, et se formalisent. Nous serons tellement forts que nous serons indépendants mais eux veulent que dépendions d’eux, de la même manière qu’eux dépendent de leurs relations internationales qui leur dictent les règles du jeu. Nous refusons tout cela. Nous avons envie de nous assumer, de nous prendre en main, tout en ne refusant pas de tendre la main aux autres. Aujourd’hui, nous essayons de légitimer la coopération sous un nouvel angle. À tous ces gens qui pensent que les Africains aujourd’hui ont besoin d’argent, non. Nous savons comment faire de l’argent. Ce que nous demandons aux gens qui donnent des subventions, c’est de l’aide en nature, des machines pour creuser les forages, des formations. Après, le mode opératoire, nous l’avons déjà. La Mauritanie est pleine de ressources : de l’or, du pétrole, du fer, du poisson, et pourtant le Mauritanien achète le poisson très cher car tout le bon poisson est exporté. Tant pis, cela permet à l’économie de fleurir comme on dit. Mais le fait d’être mauritanien, notre attachement à notre patrie, on ne peut pas nous l’enlever. C’est notre seule source de motivation. Pour revenir à Une parole libre : c’est par devoir de participation que nous faisons de nos aspirations un combat : celui de dire que la Mauritanie est comme tous les pays où la liberté n’est plus un débat. Il faut que la jeunesse africaine soit libre dans sa tête de penser, d’agir. Ce qui m’intéresse, c’est la culture. Même si l’économie est importante, c’est par la culture que nous arriverons à briser les chaînes, à conscientiser les gens et à revitaliser les nerfs inertes des jeunes Africains perdus dans un couloir dont les États ont éteint les torches. Le maître mot est de dire que nos États sont trop faibles et que c’est à nous de les renforcer par devoir citoyen.

Voir le site officiel d’ Assalam Alekoum

Une parole libre, Rap & Rim, documentaire de Stéphane Le Gall-Viliker sera projeté dans le cadre du Festival Mozaïk, le jeudi 16 octobre 2014 à 20h au Cinéma Frédéric Dard, 77 Rue Paul Doumer 78130 Les Mureaux (France) et sera suivi d’un mini-concert de Monza. Entrée libre. Plus d’infos, ici///Article N° : 12478

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Les images de l'article
Festival Assalam Alekoum © DR
Festival Assalam Alekoum © DR
Festival Assalam Alekoum © DR
Annonce de concert festival Assalam Alekoum 2014
Monza © Timmy Hargeishamer




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