Back to Zion. Avec les Rastas de Shashemene

Direction le Sud de l’Éthiopie. La ville de Shashemene est bien connue pour accueillir depuis les années 1950 une communauté rasta dans sa périphérie. Venant des Caraïbes et d’ailleurs, ces hommes et femmes sont venus pour un accomplissement : vivre sur la terre de leurs ancêtres africains. Ils incarnent un des plus importants mouvements panafricains. De passage dans le quartier « jamaïcain » de Shashemene, nous avons rencontré Alex, rasta français et Sista Joan, doyenne jamaïcaine. Plusieurs générations qui font vivre un grand rêve panafricain.

Après trois heures d’asphalte depuis la capitale éthiopienne Addis-Adeba, dans un de ces bus bleus où l’on s‘entasse patiemment, Shashemene se profile enfin dans la poussière. Carrefour entre la capitale, le grand sud éthiopien et la route de l’Ouest vers les massifs du Balé, la ville fourmille. En 1950, elle contenait 6 000 habitants, elle en compte maintenant 120 000. En terre oromo, Shashemene est une ville de migrants qui, depuis toujours, attire ceux du nord, et de plus en plus ceux du sud. Plaque tournante, ses passages, ses trafics, ses constructions en masse et son chômage en ont fait la mauvaise réputation. Il ne fait pas bon vivre à Shashemene, dit-on, et le sentiment d’oppression peut vite gagner celui qui s’arrête entre deux bus.
Une enclave jamaïcaine ?
Si la plupart ne font que passer sur cette terre, d’autres viennent depuis bien longtemps s’y installer. Ils sont étrangers, portent souvent des dreadlocks et d’où qu’ils viennent on les appelle ici Jamaïcains. Ils se rendent à la lisière de Shashemene, dans un quartier qui concentre le mythe d’une unité africaine pour la communauté rasta. En 1955, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié y avait donné des terres aux Noirs du monde entier, pour remercier les descendants d’esclaves africains d’avoir soutenu l’Éthiopie pendant la guerre contre l’Italie. Les Rastafariens des Caraïbes et surtout de Jamaïque ont été les principaux à répondre à l’appel.

Difficile de bien distinguer le périmètre sur lequel s’étale aujourd’hui le quartier des Rastas, sur ces terres promises nationalisées en 1964. Depuis la rivière pourtant, quelques repères dessinent des frontières : un premier night-club à droite, la station-service NOC, l’Hôtel Lily of the Valley tenu par des Trinidadiens depuis plus de 15 ans, en face le panneau du Bolt House et sa cuisine des Caraïbes, plus loin le Black Lion Museum. On prend alors une de ces rues poussiéreuses et voilà le quartier général des Douze Tribus d’Israël, celui de l’Ethiopian World Federation et puis le tabernacle de Nyabinghi. Ces trois organisations ont orchestré les déplacements des pionniers et représentent différentes branches et croyances de la communauté. Nous sommes un samedi, tout est très calme, c’est jour de Shabat. Devant le tabernacle, deux jeunes, l’air perdu, joints aux lèvres, grand bonnet qui cache les dreads jouent aux guides pour les curieux. Pour entrer, Il faut se couvrir les cheveux et de porter une longue jupe si l’on est femme. Ils proposent aussi des bijoux à acheter, la visite d’un autre site et nous suivent longtemps ensuite au loin pour quelques billets… Un touriste s’arrêterait bien à cette image et c’est un cliché qui lui restera alors de Shashemene, un « village » dit mal famé et fermé sur lui-même. Allons plutôt pousser les portails, ceux qui s’affichent sans détour vert jaune rouge, un lion de Juda peint en façade mais aussi les autres, ceux qui s’ouvrent sur une maison discrète. Là nous écoutons les habitants de ce quartier nous parler de leur vie d’ « étrangers éthiopiens » sur une terre mythique, terre longtemps rêvée, aujourd’hui celle d’un quotidien.
Pionniers versus jeunes rastas d’Europe
Dans son bar-restaurant le Bolt House, sista Joan Douglas est affairée à l’arrière-cour. Cette femme de 52 ans est une doyenne du quartier. Partant seule de Jamaïque en 1976 elle rejoint son mari à Shashemene. Eux n’ont pas payé leur terrain à l’époque, donné par l’association locale des paysans. « C’était vraiment dur, il n’y avait pas d’eau, tout était à faire. Mais la ville s’est tellement développée depuis, la vie est bien plus facile aujourd’hui ». Sista Joan est bien connue dans le quartier, comme son mari Antoine, à la tête de l’organisation des 12 tribus d’Israël, considérée comme la plus progressiste du mouvement. Dans leur restaurant, on sirote des cocktails de fruits dont la réputation dépasse les frontières de la ville. On peut aussi rester quelques nuits dans une des chambres proposées aux gens de passage. Sereine, Joan décrit une communauté ouverte, internationale et en mouvement constant. « Tout le monde nous appelle jamaïcains mais nous sommes de toutes les couleurs et de plus en plus de gens arrivent du monde entier » clame-t-elle avec un anglais encore teinté d’accent jamaïcain.

Parmi les 800 000 habitants du quartier actuel, Alex et sa femme Sandrine sont de ces nouveaux venus européens qui marchent sur les pas des grands-frères de Kingston. Né en Seine-Saint-Denis de parents antillais, Alex est devenu rasta à 22 ans et s’est promis de suivre un parcours initiatique vers ses origines. À 24 ans, il part vivre en Guadeloupe et en Martinique. Presque vingt ans plus tard, il pose ses valises en Éthiopie avec sa femme Sandrine. « Tout le monde rêve de partir vers les États-Unis ou l’Europe. Moi j’ai démystifié l’Occident et je retourne vers une Afrique mythique. Il fallait que je fasse ce crochet vers la Caraïbe, une part de mon histoire s’est passée là-bas mais tout a commencé ici en Éthiopie, le fer de lance de l’africanité » . Si vivre en Éthiopie est un accomplissement pour Alex, le choix de s’installer à Shashemene n’allait pas forcément de soi. Avec Sandrine et sa fille, il y a 10 ans de cela, ils ont d’abord sillonné le Nord du pays et ses villes berceaux de la chrétienté. Ils se font baptiser et se marient à l’Église orthodoxe de Lalibela. Shashemene étant un passage obligé, ils y vont un peu en traînant des pieds, on leur avait dit peu de bien du quartier, un lieu violent. Être entrepreneur est une solution pour rester légalement dans le pays, alors ils décident de monter leur projet touristique dans le quartier rasta. Leur Zion Train Lodge Hotel se cache ainsi derrière un immense portail peint de symboles rasta. Des huttes rondes en chaume à la façon des maisons traditionnelles éthiopiennes, les Godjo, jalonnent une grande cour où un minibus bariolé du logo de l’hôtel est prêt à emmener les touristes dans les environs verdoyants de Shashemene.
Une identité vécue à travers un mythe
Isolés du reste de la communauté, Alex et Sandrine ne sont affiliés à aucun temple et vivent leur pratique spirituelle en famille. Alex ne parle pas amharique, la langue officielle de l’Éthiopie, et à peine anglais. Il explique : « je défends ma petite francophonie à moi, je ne veux pas devenir quelqu’un d’autre. Je pense que je peux être pleinement africain tout en parlant français et en vivant à Shashemene » . À travers ses mots, on entend que se sentir éthiopien n’est pas une question de nationalité, d’intégration ou de langue mais relève de l’intime. Alex estime même se sentir parfois plus éthiopien que certains Éthiopiens eux-mêmes de part « son attachement au grand passé glorieux du pays » . Engagé à contre-courant depuis tout jeune en France, s’il a en effet démystifié un Occident symbole d’un pouvoir colonial, il s’attèle du même extrême à mythifier l’Éthiopie symbole de « liberté, d’indépendance, de dignité, de résistance, de tout ce qu’est censé incarner le Rasta ». « On est là pour vivre notre négritude pleinement, pour se sentir digne dans notre être profond. Parce que tu connais l’histoire du peuple noir, la déportation, l’exil, la dispersion, l’esclavage, la dépossession des droits etc. » poursuit-il. Mais cet accomplissement, dans la réalité d’une Éthiopie contemporaine en plein développement, n’est pas sans contradictions. Distant de la communauté locale, Alex ne cherche pas forcément à prendre une place dans la société éthiopienne. Ses enfants, longues dreads déjà, vont à l’école de Shashemene et parlent amharique. Alex est septique, craignant que la société éthiopienne ne les assimile et les éloignent d’une pensée rasta comme il a eu peur qu’en France on fasse de lui « un petit citoyen lambda soumis à l’ordre républicain national, colonial » . Alors, l’accomplissement d’être éthiopien s’assume finalement dans quelque chose de subversif, une position de paria à la fois choisie et subie. Car, grand paradoxe identitaire emblématique des mouvements panafricains, le voilà sur une terre dite promise où il n’est pas davantage accepté. « Les Rastas sont les parias des Africains » ironise-t-il ainsi.

Retour au Bolt House. Joan est aux cuisines, aidée de ses petites filles. Le café est bien calme ce matin, seul un homme à la peau et aux cheveux blancs neige sirote quelques bières. C’est Pier, un pêcheur norvégien retraité qui a décidé de reposer ses poumons en Éthiopie. Il n’est pas Rasta, mais consomme pas mal de Gandja et connaît tous les secrets du quartier. Une dernière bière et il va rendre visite aux filles Lynch. Dans leur grande maison plane encore l’âme de Daniel, leur père tant respecté ici, disparu il y a un an. Les murs de la maison sont jalonnés de photos de l’homme. À côté, d’autres représentent Bob Marley en visite à Shashemene en 1978. Daniel Lynch, « Dany », c’était une personnalité ici, ancien chef des 12 tribus d’Israël et un des premiers à avoir fait le voyage il y a 40 ans de cela. Père de trois paires de jumeaux, il leur a laissé cette belle maison symbole d’une réussite depuis un lopin de terre aride. Deux de ses filles sont là pour accueillir Pier, ce grand ami de la famille. Elles se souviennent leur mère qui leur racontait pleurer dans le dénuement des premières années à Shashemene. Aujourd’hui, elles ne semblent pas tourmentées par des questions identitaires : elles se sentent jamaïcaines à la maison, éthiopiennes au dehors. Rastas ? Elles le sont tout autant, mais sans dreadlocks, et sans engagement religieux quelconque. « Oui nous fumons de la gandga, mais notre vie ne se limite pas à ça. Être rasta, ça se passe dans les cœurs. Shashemene, tu dois y passer du temps pour comprendre » nous disent-elles comme une invitation. Et Pier qui acquiesce.

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Les images de l'article
Le tabernacle de Nyabinghi
© Caroline Trouillet
Ras Alex et Sista Sandrine
© Caroline Trouillet
Un jeune dans le quartier rasta
© Salym Fayad
La famille Lynch
© Caroline Trouillet
L'artiste originaire de Saint-Vincent, Ras Hailu, qui réalise des œuvres exclusivement à base de feuilles de bananiers.
© Salym Fayad
Le quartier générale de l'Ethiopian World Federation
© Salym Fayad
La cour du Zion Train Lodge Hotel
© Caroline Trouillet
Portrait de Joan Douglas
© Caroline Trouillet
Au restaurant le "Bolt House"
© Caroline Trouillet
Aux abords du quartier, vers le Zion Train Lodge Hotel
© Caroline Trouillet
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