Les 20 ans du Fonds Sud

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Ce lundi 17 mai, dans les salons de l’hôtel Gray d’Albion, au beau milieu du bouillonnant festival de Cannes 2004, une table-ronde top-niveau tente de tirer un bilan des 20 ans du Fonds Sud, pièce maîtresse du dispositif d’aide française aux cinémas du Sud, fond interministériel ayant soutenu la production de plus de 320 longs métrages du Sud et qui dispose en 2004 d’un budget de 2,44 millions d’euros.

La table-ronde est animée par Serge Adda, directeur de TV5 et de CFI.
Xavier Darcos, ministre délégué à la Coopération et de la Francophonie, insiste sur la nécessité de trouver des financements nouveaux, rappelle le plan Images Afrique, doté de 12 millions d’euro, et l’attachement de la France au soutien aux cinémas du Sud.
Gilberto Gil, ministre de la Culture du Brésil : quand je suis arrivé au ministère de la Culture, invité par un ouvrier devenu président du Brésil, j’ai proposé un nouveau mode de gestion de la Culture. Redéfinition de l’organigramme et nouveaux personnels, la réforme est établie. Déconcentration de la production culturelle historiquement trop concentrée sur Rio et Sao Paolo. La philosophie du ministère considérait autrefois la Culture comme une bonne affaire : elle ne doit pas être que cela. Elle doit être aussi un moyen d’intégration sociale. Dans le domaine audiovisuel, c’est le même concept qui a été appliqué ; la télévision, les jeux électroniques etc. suivent la même direction. La création de l’agence de cinéma et de l’audiovisuel ANCINAV sera l’outil gouvernemental de soutien à la Culture audiovisuelle. Une nouvelle formulation de la loi sur l’audiovisuel déjà existante sera faite, ainsi que la mise en place d’incitations fiscales. Un conseil supérieur du cinéma a également été créé. Un loi générale pour l’audiovisuel est en préparation pour 2005. Des accords existent déjà avec d’autres pays (Argentine, Portugal, France) et le redémarrage des relations entre France et Brésil sur le secteur culturel est en cours, ainsi que des accords en cours avec la Chine, l’Afrique du Sud, l’Australie. La question de la diversité culturelle est également centrale au Brésil. Nous essayons d’arriver à une position brésilienne sur cette question, à travers les discussions interministérielles, notamment face à l’OMC.
Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication : fait référence à la qualité du français de Gilberto Gil qui l’invite a parler portugais à sa prochaine visite au Brésil. La réunion des ministres de la Culture européens a insisté sur la diversité culturelle d’une même voix. Notre conception de la diversité culturelle est de contribuer à la création par chaque pays de ses propres images à une époque où la globalisation des échanges tend à niveler la culture au détriment des pays du Sud. Près de 320 films ont été soutenus en faveur de 70 pays différents. « Maladie tropicale » de Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande), « La Porte du Soleil » de Yousry Nasrallah (Egypte), « Cronicas » de Sebastian Cordero (Equateur), « Terre et cendres » d’Atiq Rahimi (Afghanistan), « Moolade » d’Ousmane Sembène (Sénégal) et « Schizo » de Gulshad Omarofva (Kazakhstan), tous sélectionnés officiellement à Cannes 2004, ont profité de l’aide du Fonds Sud.
Rithy Pahn (Cambodge), actuellement président du Fonds Sud : Beaucoup de films ne seraient pas fait sans cette aide, qui permettent de voir les sensibilités, les regards du reste du monde.
Moufida Tlatli (Tunisie), ancienne présidente du Fonds Sud : je me suis rendue compte que la commission était très tolérante face aux autres cultures. Cette aide est incontournable pour nous pour le moment, jusqu’à ce que nous ayons une industrie suffisante. Le jugement par des gens d’une culture autre de nos scénarios.
Michel Reilhac, directeur d’Arte France et ancien président du Fonds Sud : l’expérience d’Arte prolonge celle du Fonds Sud. Quand on parle du Sud, on a toujours l’impression d’un axe descendant qui suivrait les flux d’argent mais dans les échanges, la réalité se vit différemment : Jean-Michel Frodon, présent dans la salle, m’a appris dans son livre à quel point le cinéma est une culture et une nation. Lorsque nous nous asseyons et que nous commençons à parler de scénarios, nous partageons la même envie, la même excitation : nous parlons la même langue. A l’heure où les coproductions internationales se développent et sont nécessaires pour le cinéma d’auteur, c’est important : le cinéma est un artisanat et un art mais une noblesse est à revendiquer : celle de la noblesse de l’image qui revendique le droit à exister dans la planète des images mondiales. Il y a une différence entre le cinéma et la soupe mondiale de l’audiovisuel. Nous sommes dans le même bain, parfois dans la même galère, mais aussi dans le bonheur d’appartenir à la même culture.
Serge Adda : les acteurs dans le financement des cinémas du Sud se retirent. Channel 4, les fonds nordiques, la ZDF, même dans le secteur audiovisuel français, à l’exception d’Arte et de TV5. Le champ d’intervention s’étend mais, paradoxalement, un repli est à observer. Il faut sortir du face à face franco-Sud, qui ne permettra pas de résoudre les problèmes. Alors que le Fonds Sud est centré sur le financement de travaux en France, le Fonds images Afrique peut désormais financer des travaux faits en Afrique : voilà des innovations qui apporteront des choses nouvelles.
Souleymane Cissé : nous voudrions que les initiatives qui viennent du Sud ne soient plus combattues par les administrations (référence à l’UCECAO). Les professionnels du Sud doivent s’unir plutôt que de s’éparpiller pour que nos partenaires nous prennent plus au sérieux. Il faut réfléchir à l’esprit du Sud, qui permet de se nourrir et de faire avancer les choses.
Serge Adda : la perception des administrations a évolué. Le plan Images Afrique avec un volet production et distribution, un volet cinéma et un volet télévision doit faire avancer les choses. Le fait que les mécanismes de financement aillent directement aux professionnels du Sud est très positif. Mais ce qui m’inquiète est l’absence des autres : il faudrait que la France ne soit pas toute seule. Pour le Fonds Sud, on va se trouver à une gestion de pénurie avec l’arrivée d’autres pays, notamment les pays de l’Est. Bruxelles, Francophonie, OIF : des choses sont mises en place, mais il faut aller plus loin.
Mohammed Chouikh : il existe dans le cadre européen le programme Euromed auquel vient maintenant s’ajouter Africa cinémas. Les aides existent. Notre parc de salles se réduit et la France devient un marché vital. On aide dans le cadre de ces programmes des salles européennes qui passent des films du Sud.
Johannes Geringer, Commission européenne : le moment est crucial, où beaucoup de choses se décident : les fonds disponibles ont plutôt tendance à baisser. L’accent sera mis à l’avenir sur le développement local, sans perdre de vue l’importance de la circulation des œuvres, aussi bien dans la zone ACP qu’au Nord. Tous les professionnels sont incités à faire du lobbying auprès des Etats pour un encadrement du secteur et des fonds d’aide. Un lobbying est aussi à faire pour que la Commission mette plus de fonds au profit de l’audiovisuel !
Yamina Bachir-Chouikh : avant que le film n’arrive à être distribué, il faut le faire. L’Union européenne ne doit pas oublier l’importance de la production. C’est à nous d’apporter le complément.
Michel Reilhac : notre difficulté collective est qu’il y a deux combats à mener. Les lobbyings sont importants mais il faut voir que le cinéma tel que nous l’entendons est une minorité absolue. Apichatpong est tout seul dans son pays à faire son film en Thaïlande : la réalité est celle d’individus. L’isolement du réalisateur de film d’auteur est devenu un phénomène universel, surtout au Sud. Le soutien à l’industrie du cinéma est souvent détourné au nom de critères de rentabilité vers des productions autres que ce que nous défendons. La seule voie de salut est de se concevoir comme un réseau mondial, notamment pour les coproductions. Le Fonds Sud ouvre à d’autres soutiens et les coproductions, mais c’est une économie en voie de régression car le cinéma indépendant est en voie non de mort mais de marginalisation. Il faut réfléchir à ce qui nous unit tous. Il faut identifier et démarcher les petits poches d’argent qui permettront d’avancer.
Moufida Tlatli : la FEPACI était autrefois le cadre d’une solidarité et d’une réaction commune : nous sommes effectivement en voie d’individualisation.
Souleymane Cissé : nous nous sommes tous battus seuls. S’il y avait une structure, chacun aurait pu produire bien plus de films. C’est pourquoi il faut avoir l’esprit du Sud. Depuis trente ans, je me bats seul. La solution est chez nous, dans le Sud. Les fonds de soutien soutiennent mais ne doivent pas être les fonds qui font exister. Je remercie la France pour son aide. J’ai passé dix ans à Moscou : j’aurais pu rester chez les Soviétiques. C’est un Français qui m’a vu au Mali et qui m’a proposé l’aide de la Coopération.
Attiso Medesou, réalisateur et producteur avec Owell Brown : nous sommes la nouvelle génération, qui sommes nés au pays mais vivons en France. On a du mal à être aidés car on ne rentre pas dans le registre du Fonds Sud. Envisage-t-il d’accueillir les Africains de la diaspora ? On a l’impression de ne pas faire partie de la famille.
Michel Reilhac : on ne peut demander au Fonds Sud d’accueillir une nouvelle famille de réalisateurs à soutenir : une concurrence naturelle s’installe : nous recevons à Arte plus de 600 scénarios par an et ne pouvons intervenir que sur 3 %.
L’esprit du Fonds Sud a été de privilégier des projets de gens qui font dans leur pays un sujet sur leur pays.
Attiso Medesou : donc des productions communautaristes.
Bassek Ba Kobhio : sur tous les mécanismes existants, qu’est-ce qui structure le cinéma au Sud ? On développe un cinéma d’auteurs par rapport à qui ? Un parisianisme se développe, avec des gens qui ont de l’Afrique une vision étrangère. Personne n’a la solution de la structuration du cinéma. Le Fonds Sud structure les productions mais ne faudrait-il pas que les structures élisent domicile en Afrique : les structures sont forcément influencées par leur environnement. C’est tout le problème de savoir si on donne du poisson ou si on apprend à pêcher.
Rithy Panh : un aspect essentiel à développer est la formation, sans laquelle on ne peut structurer une industrie cinématographique. A faire tout tout seul, on s’épuise. Il faut former des techniciens, des scénaristes.
Serge Adda : jusqu’en 1992, l’aide du Fonds Sud était accompagné d’un droit de diffusion sur TV5 et CFI. Cela a été arrêté sur demande des cinéastes. Nous achetons maintenant les films. Il n’y a pas de mécanismes contraignants pour la
Gaston Kaboré : Je voudrais qu’on se souvienne que la volonté de structurer les cinématographies dans le Sud n’est pas nouvelle. Les producteurs Moctar Ba ou Pedro Pimienta ont été formés avec de l’argent du Fonds Sud. Il faudrait remettre à l’ordre du jour cette réflexion de savoir comment une production cinéma pérenne peut se mettre en place dans nos pays. Sinon, on planifie une dépendance ad vitam.

///Article N° : 3422

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Les images de l'article
La salle attentive au salon de l'Hôtel Gray d'Albion © OB




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