Les artistes ne sont pas en vacances

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Été 2000. Les Sakpata Boys lancent leur troisième album, Adélaïde Fassinou son premier livre, Okiki Zinsou son quatrième, Jean-Luc Akplogan l’album  » Bénin Passion  » des succès d’hier, Orphée expose, pour la deuxième fois, son design, avec de toutes nouvelles créations, l’association Mémoire d’Afrique attribue des prix aux meilleurs conteurs du Bénin, un autre lancement de livre avant celui, imminent, de Florent Couao ZottiS On peut dire que La Médiathèque des Diasporas et, aussi, le Centre international de conférences débordent d’activités pour un pays dont on s’inquiète trop souvent de la léthargie artistique. Sans compter qu’il y a d’autres expositions (deux sur la poésie) et un investissement marqué de l’esplanade de La Place des Martyrs par toutes sortes de spectacles. Sans compter que le Gangbé Brass band et le Vodun Brass Band sont partis en tournée, chacun dans sa direction, confirmant ainsi un divorce programmé.
Dans les villes de l’hinterland, dans les campagnes aussi, une activité artistique foisonnante continue de ponctuer la vie des individus, même si nous ne la considérons pas toujours comme telle parce qu’elle échappe à nos schémas de colonisés : les folklores locaux, les danses rituelles, les danses de masques, la fabrication des masques, les processions, le chant choral, l’équilibrisme, les performances corporelles, le salamè, la magie, les revenants, les zangbéto, le tèkè, les festivals de bouffes, etc.
Nous sommes dans un système de communication où tout ce qui n’a pas été fait au centre culturel français, c’est-à-dire moins d’un pour cent de l’activité formelle – l’informelle étant la plus écrasante – est considéré comme n’ayant jamais existé.
Pourtant, il est vrai que les Sakpata Boys viennent de lancer, leur troisième album. Celui-ci a été enregistré par Youssou N’Dour. C’est un record au Bénin, d’avoir édité un album par an pendant trois ans, surtout quand on sait que ces trois jeunes chanteurs n’ont que la vingtaine chacun. De même, c’est avec pompe et un large matraquage médiatique que le livre d’Adélaïde Fassinou a été lancé, sous le parrainage du ministre de l’éducation nationale, à La Médiathèque des Diasporas. Ce roman qui sera sûrement un best-seller se débarrasse de complexes d’écriture pour raconter, avec une certaine naïveté les aventures d’une jeune fille aux prises avec la gente masculine. Une histoire comme aiment à lire toutes les adolescentes et les artisanes, celles que les Cotonois appellent les séries C (coiffeuses, couturières, etc.) Et quand même ce livre sera numéro un dans les ventes, à condition de penser très rapidement une édition locale, moins chère, dans les médias occidentaux, il n’existera pas tant que le centre culturel français n’aura pas apporté sa marque.
Or cette reconnaissance peut déboucher sur des scissions dans les groupes. Il en est de l’association des dessinateurs et illustrateurs de livres pour enfants, comme du Théâtre Wassangari dont un des anciens acteurs forma le Théâtre Vert qui, après une tournée ouest africaine, devra éclater à son tour pour donner deux nouveaux groupes, le tout cette même année.
En revanche, cette reconnaissance n’est pas, contrairement aux idées reçues, nécessaire pour voir décoller un artiste ou un groupe. Janvier Dénagan Honfo et Fanick Marie Verger d’Allemagne, Ras Bawa de Grenoble, Baba Djalla retourné récemment de Côte d’Ivoire, qui sont aujourd’hui les artistes les plus quottés en chanson à côté des éternels Sagbohan Danialou ou Angélique Kidjo, sont totalement hors du système. Tout comme les compagnies théâtrales féminines (Les Echos de la capitale, Qui dit mieux) et autres compagnies qui travaillent en langues locales et qui sont capables de faire déplacer le public plus que n’importe quelle autre. À tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas, en soi, un aveu de faiblesse de se laisser embobiner par le système.
On en arrive, dans la musique comme au théâtre, à deux catégories d’individus : les artistes qui travaillent et qui croient en ce qu’ils font, qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas, et les autres dont l’activité essentielle se résume à un sit-in permanent au ministère de la culture ou dans les bureaux ou couloirs du centre culturel français. Le drame est que le succès des premiers édifie rarement les seconds.
Quand La Médiathèque des Diasporas a lancé le Gangbé Brass Band en 1995, ce groupe existait depuis six mois et recherchait un tremplin. Ce tremplin lui a été donné au plan local par le spectacle  » Ciel ! Ma francophonie  » écrit et dirigé par Camille Amouro. Puis, avec le soutien de La Médiathèque des Diasporas et de la coopération suisse, le groupe fut invité au Mali pour le lancement du festival des réalités. Le festival de Bamako lui a permis une seconde invitation au Mali puis une tournée européenne et canadienne. Le voilà récupéré ensuite, par des mains obscures qui le débarrassent de son chef d’orchestre et unique saxophoniste. Celui-ci crée ainsi le Vodun Brass Band, pour continuer son travail, malgré les tentatives d’intimidation qui visent à le mettre en quarantaine. On lui interdit par exemple, au CCF, de s’appeler brass band. Mais, en peu de temps, il a réussi à avoir la même audience internationale que le Gangbé Brass Band. Ce qui est sûr, c’est que la crise risque de continuer dans les deux groupes si des considérations professionnelles ne l’emportent pas assez rapidement sur des allégeances politico-pantoufles.
Paradoxalement, c’est dans les arts individuels  littérature, arts plastiques  que s’illustrent à la fois une solidarité constructive malgré les différences et les susceptibilités, et un travail plus soutenu. Le cercle Osiris créé par le professeur Mawugnon Kakpo, regroupe une bonne douzaine de jeunes poètes dont la sensibilité et la foi sont incroyables. Gisèle Hountondji, Florent Couao Zotti, Yaya Lawani et autres ont des visions différentes de l’écriture et de la publication, mais une créativité régulière. S’ils peuvent se critiquer mutuellement et parfois de manière virulente, ils savent qu’ils appartiennent au même défi. Il est assez courant d’en entendre un, l’espace d’une rencontre quelconque, conseiller un autre sur tel éditeur. Même les moins jeunes tels que Zakari Dramani-Issifou (« mon pays est un rêve de connivences qui trotte dans la tête et danse devant le regard ») ou Nouréini Tidjani-Serpos, qui vivent en France, épousent parfois cette façon de partager et d’échanger.
La raison de cette solidarité agissante ne réside-t-elle pas dans le fait que cet art ne rapporte pas beaucoup d’argent ? Parce que, il faut le dire à l’encontre des idées reçues, il n’y a aucun problème pour les auteurs béninois de se faire éditer. Les bricoles d’approximations et de charabias qui inondent le marché en témoignent. Le véritable problème réside dans la diffusion. Une diffusion locale, pour les publications locales, réduit les chances d’émergence d’un livre car le public potentiel est si mince qu’il est pratiquement impossible d’en vivre. Or, une publication française ne garantit pas plus une large diffusion car, alors, le livre coûte extrêmement cher pour les bourses béninoises et ne jouit pas davantage de promotion en France puisque ces auteurs restent connus exclusivement dans certains milieux.
L’Opération Lecture Publique apporte une amorce de solution à ce problème, en rachetant et en mettant à disposition de certaines bibliothèques certains de ces livres. Si cette solution peut contribuer à la promotion de certains livres, son but, nous semble-t-il, n’est pas de promouvoir les auteurs. Ceux-ci doivent se contenter encore du privilège qu’ils ont de s’exprimer, même si cela ne leur rapporte rien matériellement.
Quant aux artistes plasticiens, ils poussent leur dérision si loin qu’il est impossible de les cerner. Leur objectif numéro un, le seul pour la plupart, d’ailleurs, c’est l’argent. Depuis que l’establishment en a dessouché quelques-uns sans aucune référence, sans aucun discours et d’une prétention infinie, pour en faire des privilégiés, tous les individus qui veulent gagner de l’argent rapidement deviennent peintres, sculpteurs, assembleurs ou installateurs, en copiant de manière grossière ceux  » qui marchent « . Le ridicule atteint son point culminant quand, selon les saisons, tout le monde peint le fa avec la latérite, le henné ou la bouse de vache, tout le monde forge de la récupération, tout le monde installe ou tout le monde travaille sur de la toile de jute. Les sujets sont aussi peu variables que les techniques et les couleurs, selon les saisons.
Ce qu’on ne peut pas nier, c’est le travail permanent, mais aussi cette solidarité agissante, lorsqu’il s’agit d’aller investir un hôtel pour une exposition vente, une banque ou un restaurant et, de plus en plus, des  » projets dits de création collective « . Et il y aura toujours, à chaque saison,  » un expert  » venu d’Europe pour en sortir un du lot, sans que l’on sache précisément ce que celui-là a plus que les autres. Peut-être faut-il chercher du côté des coulisses ! C’est ce qu’on appelle du business. Les artistes béninois sont presque contraints encore à ce fonctionnement qui, dans bien des cas, dégoûte la bourgeoisie locale de la consommation d’art. Il faudra du temps et de la persévérance à ceux qui ont effectivement quelque chose à dire sans vouloir en mourir de faim, comme faisaient et comme font encore les remarquables inventeurs de nos rêves, qui, dans les campagnes, font de l’art un mécanisme de survie, un geste de vie délibéré, de banalité et d’ambiguïté à travers lequel l’homme se découvre soudain une raison de vivre ou de ne plus vivre.

///Article N° : 1534

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