Les chasseurs et l’environnement

Entretien d'Alexandre Mensah avec Seckou Kanta

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Seckou Kanta est ingénieur des eaux et forêts, chef de la Section protection de la nature à la Direction Nationale de Conservation de la Nature

Le poste que vous occupez veut que vous ayez de nombreuses relations avec les chasseurs. Mais peut-on encore chasser au Mali ? Lorsqu’on traverse les régions, on a l’impression qu’il y a de moins en moins d’arbres et plus du tout d’animaux sauvages. Qu’est–ce qui justifie une telle désertification ?
Si vous désirez rencontrer du gibier, il faut visiter les réserves de faunes, les forêts classées. C’est dans ce milieu que l’on peut espérer voir les animaux sauvages dont elles constituent le refuge. En dehors de ces zones, la nature est effectivement dégradée. A cela, trois principales raisons : la longue sécheresse de ces dernières années ; l’expansion démographique qui multiplie les défrichements ; enfin, l’exploitation intensive du bois qui est pour ce pays enclavé la première source d’énergie.
En dépit de ces difficultés, pensez-vous qu’il soit possible de retrouver un équilibre écologique ?
C’est possible car il s’agit avant tout d’un problème politique. Dans les premières années de l’indépendance, la préservation de la nature était considérée comme un objectif prioritaire mais il n’était tenu aucun compte des aspects économiques et sociaux. La politique actuelle tient compte de ces deux aspects. On estime que la population a son mot à dire. Conserver l’environnement sans y associer les populations rurales est devenu impossible car, étant les premières bénéficiaires de cette action, elles doivent êtres les premières motivées. Actuellement, grâce à la décentralisation, la protection de la nature et l’exploitation de ses ressources sont gérées, pour l’essentiel, par les populations rurales.
Ces populations admettent-elles l’importance de l’enjeu ?
Oui, mais il faut comprendre leur mentalité. Dans le passé, on estimait que la nature appartenait à tout le monde mais que sa protection ne devait être assurée que par des gens dont c’était le métier. Donc, les populations n’étaient pas responsabilisées. Aujourd’hui, elles sont très motivées.
Même les sociétés des chasseurs ? Elles ont montré leur nombre et leur force à l’occasion du 40ème anniversaire de l’Indépendance, pendant lequel des milliers de chasseurs ont défilé dans tout le pays. Cette multiplicité des chasseurs n’est-elle pas pour quelque chose dans la dégradation de la faune ?
Effectivement, nous sommes dans un pays de chasse mais il ne faut pas se tétaniser devant la masse des chasseurs : ceux que vous voyez les jours de fête ne sont souvent chasseurs que de nom. S’ils ont adhéré à la confrérie, ils n’en ont pas pour autant chassé. Prenons l’exemple du Wassoulou : on y rencontre beaucoup de gens se déplaçant avec leur fusil. Cela fait partie des accessoires que doit porter l’homme, mais cette prolifération apparente de chasseurs n’empêche pas cette région d’être encore une des plus giboyeuse du Mali. Par ailleurs, la chasse coutumière, là où elle existe encore, est une chasse bien organisée qui, dans les faits, tient compte de l’environnement. N’importe comment, il faut distinguer les confréries de chasse, avec leur culture sociale et religieuse, de la chasse proprement dite avec ses retombées économiques. Au Mali, il y a plusieurs manières d’aborder la chasse et bien des différences entre ceux qui partagent une même culture et ceux qui chassent uniquement pour se procurer la viande des animaux sauvages, celle que l’on consomme le plus souvent dans nos campagnes. Un aspect négatif lié aux coutumes traditionnelles est le fait que certains grands chasseurs ne cherchaient que la renommée, qu’à se vanter du nombre de bêtes abattues. Mais, même dans ce cas, ce ne sont pas les chasseurs villageois qui sont dangereux, ce sont les citadins.
Vous mettez au passé la plupart de ces réflexions sur la chasse traditionnelle. Pourquoi ? Les chasseurs ont-ils cessé d’être ce qu’ils étaient ?
Je le fais par prudence. Le monde traditionnel de la chasse existe encore mais il faut tenir compte de l’impact de l’évolution sociale sur la société traditionnelle, et cela ne se limite pas au domaine de la chasse. Il n’y a que dans les campagnes reculées que les anciennes règles n’aient pas cessé d’exister. Aujourd’hui, la chasse est devenu un sport de riche. N’importe qui ne peut chasser car le gibier s’est éloigné et il faut, pour réussir à le trouver, posséder une 4×4 bien entretenue. Alors il est plus simple et moins coûteux de participer à une manifestation et de se déclarer chasseur même si son fusil n’a jamais contenu de cartouches.
Quelle a été l’influence de la colonisation sur la protection de la faune ?
C’est dans les pays anglophones que la faune a été le mieux protégée. Aujourd’hui encore, les grandes zones de chasse se trouvent dans les pays anglophones, particulièrement en Afrique de l’Est. Bien sûr, on a créé dans les pays francophones des zones protégées, la première au Mali date de 1926, mais l’aménagement de ces zones n’a pas suivi et elles n’ont pas permis de reconstituer le gibier.
Quelle est la nature de vos relations avec les chasseurs ? Ne vous trouvez-vous pas dans la position du gendarme ?
Pas du tout. Le chasseur est le maître du forestier. Quand on sort de l’école forestière, on a un bagage intellectuel mais il faut approcher les chasseurs pour connaître le gibier, ses habitudes, savoir comment s’y prendre en forêt. Bien sûr, malgré la sympathie mutuelle, les relations sont parfois un peu difficiles. Ils ont toujours tendance à demander davantage de facilités administratives. Ils y a aussi des gens qui outrepassent toutes les règles. Sinon, je continue à affirmer que le chasseur est véritablement le maître du forestier, car un bon chasseur est un bon forestier et un bon forestier est un bon chasseur. Les relations sont donc généralement bonnes. Comme je l’ai dit, certains d’entre eux doivent changer de mentalité, car dans le passé, la gloire des grand chasseurs se mesurait au nombre de gibier abattu. Il vaut mieux se tourner vers un tourisme cynégétique qui rapporterait un argent susceptible d’améliorer la gestion de l’environnement. Je pense que les chasseurs doivent aller dans ce sens et prendre en mains l’aménagement de la faune. Et bien qu’il y ait toujours des embûches dans l’administration, il s’y crée aussi un mouvement qui soutient cette démarche.
A votre avis, que peuvent apporter aux chasseurs et à la protection de la faune les manifestations de janvier 2001 ?
Cette rencontre est une bonne chose car elle va permettre aux chasseurs de la sous-région d’échanger entre eux pour mieux agir dans leurs propres pays. Ainsi, au Burkina ou au Sénégal, la chasse est mieux organisée qu’au Mali. Les chasseurs sont mieux responsabilisés et ils en tirent profit. On espère donc que cette rencontre sera suivie de beaucoup d’autres.
A Bamako, Ségou et Yanfolila sont prévues les mises en places de « dankun de la paix, de l’union et du partage » par des maîtres chasseurs appartenant à six pays, pensez-vous que ces implantations soient prometteuses ?
Absolument. Le dankun est le lieu de réunion des chasseurs par excellence. Ils serait intéressant que les chasseurs de ces pays continuent chaque années à s’y rencontrer pour discuter ensemble des problèmes de la chasse. Il faudrait que se crée une sorte de CEDEAO de l’environnement, davantage gérée par les chasseurs que l’administration.

///Article N° : 1634

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