Les femmes font bouger les lignes

Table-ronde au festival des films d'Afrique en pays d'Apt 2016

Devant une salle pleine, Chloé Aïcha Boro, Hinde Boujemaa, Nina Khada, Aïcha Macky et Amina Weira ont débattu des difficultés mais aussi des atouts et enjeux des voix féminines à travers leurs pratiques actuelles. Le débat était animé par Olivier Barlet et peut être également visionné sur la vidéo ci-dessous.

Olivier Barlet : Nous nous sommes aperçus qu’au festival cette année les femmes étaient majoritaires. Cette table-ronde s’est donc imposée naturellement. Nous proposons dès lors d’aborder la question des femmes réalisatrices dans les cinémas d’Afrique de deux façons : d’une part les discriminations de genre et d’autre part les pratiques mises en forme dans les films, c’est-à-dire les propos et les volontés.
Comme toujours, une petite introduction au sujet sur laquelle éventuellement rebondir. Les cinémas d’Afrique n’avaient que quelques pionnières au départ alors que les femmes sont nombreuses aujourd’hui à prendre la caméra. Si les pionnières étaient peu nombreuses, les femmes étaient par contre très souvent le personnage principal de films où elles servaient de vecteur d’interrogation de la société, et notamment du patriarcat que Calixthe Beyala appelle “la dictature des couilles”. On trouve dans ces films des figures féminines brimées qui vont se révolter ou bien des héroïnes. En 1995, le Fespaco avait choisi pour thématique un hommage à la femme africaine. On chantait sa beauté, son courage, sa patience, son dévouement, sa présence indispensable, sans lui donner la parole. La grande silencieuse magnifiée pouvait rester à la place. La marginalité repose sur la difficulté d’accès à une parole autonome et à une expression de soi. Par ailleurs, les rebelles des films ont une stratégie : Pour réussir, il faut savoir trahir”, dit Soma dans Yeelen de Souleymane Cissé. Cela fait référence à une problématique d’infidélité, à la tradition, au consensus social, pour exprimer une fidélité à ce que les femmes ressentent comme source de vie pour elles-mêmes, pour les rapports entre les hommes et les femmes et pour l’humanité. Cette opposition aura pour conséquence la fuite, voire la mort.
Les films, faits par les femmes notamment, revendiquent l’égalité. Cette égalité remet-elle en cause l’ordre social ? Là est la question soulevée par exemple par Simone de Beauvoir qui disait : “on ne naît pas femme, on le devient”. Cette vision de la femme forgée par la société mène à une politisation du discours féminin. On la retrouve dans les films de deux façons : d’une part en abordant la condition de la femme elle-même – femme exploitée mais aussi femme immorale ou subversive ; d’autre part dans le dévoilement de rapports politiques là où on ne les voit pas, c’est-à-dire que la femme dit le vrai à ceux qui ne le voient pas encore, au nom de ceux qui ne peuvent pas le dire. Il y a là un changement radical dans la lutte contre les formes de pouvoir : faire apparaître le pouvoir là où il est le plus invisible et insidieux sera le projet d’un grand nombre de films. Cela amène à lever la chape d’inconscient qui pèse sur les actes les plus anodins et les thèmes qui relèvent du tabou, de l’invisible.
Et l’invisible, voilà une question de cinéma ! Le numéro d’Africultures, Féminisme(s) en Afrique, montre que la revendication d’un féminisme universel (façon Gisèle Halimi) est battue en brèche par un féminisme culturel qui a ses expressions différentes selon les pays. On voit ainsi apparaître en Afrique ce que Obiama Nnaemeka appelle le négoféminisme ou féminisme de négociation et sans ego. Un féminisme de compromis et de négociation est nécessaire face à un patriarcat violent, il est contre-productif de s’opposer frontalement. Concession mutuelle, échange, mais aussi ruse, débrouillardise, contourner seront les stratégies nécessaires.
Je me souviens d’une édition du festival des films de femmes de Créteil où était abordée l’évolution du féminisme. Les cinéastes se sont intéressées à la condition de la femme avant d’élargir le sujet à la condition des hommes en général, les injustices de la société, l’inhumanité dans le monde.
Nous pourrions ainsi d’abord parler de votre vécu en tant que femme dans un cinéma encore largement dominé par les hommes, avant d’aborder les enjeux et les atouts d’une écriture féminine. Vous êtes pour la plupart de jeunes réalisatrices : avez-vous déjà été confrontées à une discrimination de genre ?
Nina Khada : J’ai 25 ans et je présente Fatima au festival, qui est un film sur l’exil d’Algérie jusqu’en France de ma grand-mère. J’ai eu la chance d’avoir été entourée par des femmes sur ce projet, touchées par la problématique du film. Je fais partie d’une génération qui n’a jamais pensé qu’on n’y arrivait pas parce qu’on est une femme, alors qu’on l’entend de la part des générations précédentes dont la sensibilité au sujet est donc exacerbée.
Aïcha Macky : Je viens de la sociologie et suis donc tombé dans le cinéma comme un cheveu dans la soupe. En tant que femme, j’ai sans doute eu de la chance car j’ai grandi dans un milieu masculin : mes jeux étaient ceux des garçons et je n’ai jamais été sensible à la poupée par exemple. J’ai en outre évolué depuis toute jeune dans les clubs culturels où les femmes savaient revendiquer leur position. Au Niger, la loi sur le quota de femmes de 2000 s’applique aussi bien pour les postes nominatifs que pour les postes électifs. Cela renforce cependant les préjugés sur le mérite des femmes pour les promotions et je préfère faire du cinéma simplement comme le font les hommes. La principale difficulté est le manque de confiance en soi. La société touarègue est patriarcale et la femme ne peut qu’être gardienne des enfants et du foyer, mais les choses évoluent. La plupart des films sont faits par des femmes. Zalika Souley avait été traitée de tous les noms d’oiseaux à son époque : on arrive maintenant à une période plus ouverte. Le cinéma était considéré comme une distraction faite par des gens dévergondés, mais les films parlent des problèmes sociaux dans les langues locales et la population s’y retrouve vite, si bien que les mentalités évoluent. Les femmes font notamment des films sur des sujets que les hommes ont du mal à traiter correctement.
Olivier Barlet : Dans le cas du Niger, l’émergence du cinéma documentaire change-t-il la donne sur les sujets ?
Aïcha Macky : Les mentalités changent effectivement. Mon film parle de la fertilité, sujet tabou, comme le film d’Amina qui traite des conséquences de l’exploitation de l’uranium. Ce sont des situations que les gens vivent. L’Etat a compris l’intérêt de l’art pour faire bouger les mentalités. Le ministère de la Culture est devenu “de la renaissance culturelle”.
Olivier Barlet : Dans le cas d’Amina, on est dans un sujet politique qui va sans doute moins plaire au gouvernement…
Amina Weira : Je voudrais d’abord revenir sur ce que dit Aïcha : on en est là parce qu’on s’est battu. On a montré qu’on était capables de faire un métier que font les hommes. Quand j’étais avec Aïcha au master de réalisation de documentaire de création à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal, nous étions huit : quatre filles et quatre garçons. Nous réalisions à la fin un film collectif où il y avait un passage en pirogue de mer. Les garçons nous ont dit de rester à surveiller le matériel pendant qu’ils allaient tourner… comme si nous ne pouvions pas y arriver ! Le sujet de La Colère dans le vent est l’exploitation de l’uranium par Areva au Niger : beaucoup de gens m’avaient déconseillé de faire ce film, que je mettais ma vie en danger, etc. Aujourd’hui, on me déconseille encore de projeter le film à Arlit alors que c’est pour les habitants d’Arlit que je l’ai fait. Si on est arrivé à ce stade, c’est qu’on a fait nos preuves : on a montré qu’on est capable de changer le monde.
Hinde Boujemaa : Je ne peux parler que du contexte tunisien où je travaille. En tant que réalisatrice, je n’ai aucun souci d’égalité. Je n’ai jamais senti de différence. Avant d’être réalisatrice, j’étais technicienne et ai travaillé avec la plupart des réalisateurs et réalisatrices tunisiens : je n’ai pas non plus eu de problème discriminatoire. Le paramètre du genre ne joue pas non plus dans les commissions. Je ne pense pas non plus que la génération précédente ait eu beaucoup de problèmes à ce niveau. Il y avait simplement peu de femmes qui avaient choisi la voie du cinéma. Par contre, dans d’autres pays arabes, j’ai senti le machisme lorsque je présentais mes films. La situation tunisienne est particulière. On parle de notre société et le positionnement est là : c’est dans l’observation de ce qui nous touche, ou nous révolte en tant que femme qu’on va retranscrire cela dans nos films. C’est là que se situe la réaction, avec le regard d’une femme et pas d’un homme. Il y a matière dans la société mais en tant que professionnelles, nous avons la chance de ne pas être confrontées à des discriminations. Après la révolution, il y a eu un engouement pour le documentaire, qui venait du fait de son moindre coût et le fait qu’il permet de ne pas devoir chercher du financement à l’étranger. Sinon, l’ambition politique des financeurs est d’encourager les femmes, ce qui ouvre des portes. Les formations le permettent aussi. Mais aux commissions, c’est le projet qui importe. Tout n’est pas idéal, les problématiques existent bien, mais ce n’est pas au niveau technique du métier. Ce serait plutôt au niveau des thèmes.
Olivier Barlet : Avec Aïcha et Amina, on est dans le système Africadoc qui organise la coproduction Nord-Sud des films à travers des rencontres professionnelles à Saint-Louis du Sénégal, où la question du genre ne se pose pas non plus en termes discriminatoires. Par contre, j’imagine qu’elle peut se poser de façon plus insidieuse dans les relations personnelles, notamment avec les producteurs.
Aïcha Macky : Au Niger, nous n’avons pas de financement public pour faire du cinéma. C’est cette coproduction Nord-Sud qui nous permet de faire nos films, qui bénéficient ainsi des aides du CNC français. Les films se font ainsi en nombre, mais le circuit est un peu long : il faudrait que notre Etat s’implique. Certains guichets encouragent les candidatures féminines : nos chances d’en profiter sont ainsi décuplées.
Olivier Barlet : Nous sommes ici dans un festival fondé par Dominique Wallon, qui lorsqu’il était directeur du CNC a mis en place des accords bilatéraux permettant aux films de certains pays africains d’accéder à l’avance sur recettes française. Constatation a été faite que les femmes étaient peu nombreuses à pouvoir en profiter car il s’agissait de longs métrages et qu’on fait moins confiance aux femmes pour gérer des projets aussi lourds en équipes et financements.
Chloé Aïcha Boro : Je n’ai jamais été confrontée à un regard vertical parce que je suis une femme de la part d’un producteur ou d’un technicien. J’ai le sentiment que cette question est un peu dépassée. Nous filmons par contre des réalités sociales où les femmes ne sont pas dans les milieux élitistes où ce rapport a changé. Farafinko est une immersion dans une famille polygame où se côtoient plusieurs générations. Mon idée était de montrer comment on est forgé dans le berceau familial. J’étais dans les maisons avec les femmes. Je ne pense pas qu’une femme peut réussir un sujet plus que les hommes. Il faut le temps d’immersion nécessaire pour tisser des liens. Par contre, pour entrer dans la maison des femmes, il faut l’accord des hommes qui ne laissent pas entrer d’autres hommes. Par ailleurs, les femmes n’ont pas souvent l’occasion d’être confrontées à autre chose que ce qu’on leur a inculqué. J’ai filmé durant près de deux ans. Le fait pour elles de voir une femme qui a voyagé et qui revient avec une caméra n’était pas neutre : même les petites filles comprenaient qu’il y a du possible si on fait bouger les lignes. Mais dans notre milieu élitiste, j’ai l’impression que ce n’est plus ce combat que nous avons à mener. Au contraire, mon producteur m’a souvent dit : tu es une femme et on aura plus de chance ! Je ne dis pas que la question ne se pose jamais mais c’est à nous de répondre avec force et d’affirmer à nos petites sœurs qu’il y a autre chose que de courir après l’homme pour lui cuisiner du riz et lui faire des enfants !
Aïcha Macky : Cela dépend des sociétés. Il y a des thématiques que les femmes peuvent aborder et pas les hommes, et vice-versa. Jamais un homme ne pourrait interroger des femmes sur leur sexualité comme j’ai pu le faire. Dans mon film, on voit que je ne pouvais pas aller au cimetière en tant que femme pour tourner sur la tombe de ma mère. De même, au Niger, un garçon ne peut pas entrer dans la chambre des femmes.
Hinde Boujemaa : Je n’ai pas pu entrer dans la prison des hommes alors que j’ai passé 48 heures dans des cellules de femmes…
Chloé Aïcha Boro : Il y a des images de mosquée dans mon film mais je n’ai pas pu les tourner : j’ai dit aux techniciens ce qu’il fallait faire… Il faut quelques compromis !
Aïcha Macky : Mais il faut dire aussi qu’il m’a été difficile d’imposer le titre de mon film : on me disait que ce n’était pas à une femme de le faire… De même pour les choix de montage ! C’est à où il faut se battre.
Amina Weira : Mon équipe était masculine. Le cadreur, le preneur de son et le producteur étaient des hommes. A Arlit, la police contrôle tout de suite les tournages. A chaque fois, ils interrogeaient le cadreur algérien. J’intervenais toujours pour dire que j’étais la réalisatrice mais on me bloquait : ce n’est pas à toi qu’on parle !
Chloé Aïcha Boro : Etait-ce parce qu’il est homme ou parce qu’il a la peau blanche ?
Amina Weira : Pour les deux ! Mon producteur africain était obligé de prendre les papiers pour leur expliquer : on ne m’écoutait pas. Pourtant, j’étais dans ma ville ! J’avais seulement le droit de traduire car le cadreur ne comprenait pas la langue !
Chloé Aïcha Boro : C’est souvent le chauffeur qu’on interroge car c’est un homme, ou bien le technicien.
Hinde Boujemaa : Il faudrait faire un film quand vous filmez !
Olivier Barlet : Etre une femme n’est donc pas neutre ! Ce qui frappe est que vous avez tendance à dire que les choses ont beaucoup évolué dans le milieu du cinéma. Au début des années 2000, les cinéastes ont réagi à l’enfermement dans un genre en disant qu’ils n’étaient pas des cinéastes africains mais des cinéastes “tout court”, alors même qu’il est difficile de revendiquer une essentialité du cinéaste : on sort toujours de quelque part. Peut-on transposer la question aux femmes : vous définissez-vous comme un cinéaste tout-court ou bien voyez-vous une certaine spécificité dans le fait que vous êtes des cinéastes femmes ?
Chloé Aïcha Boro : Toute étiquette est réductrice car si on a une étiquette, on n’a pas les autres. Je ne me demande pas en filmant comment faire parce que je suis une femme. Je ne vis pas comme une cinéaste africaine ni comme une cinéaste femme.
Aïcha Macky : On étudie sur les mêmes bancs que les hommes et souvent on les bat ! Pourquoi un genre de cinéma porté par une femme ? C’est juste un art qu’on apprend. Par contre, il peut exister des spécificités africaines au cinéma, un regard culturel. On fait un cinéma politique, militant, qui aborde plein de thématiques. L’Afrique est une diversité. Il y a huit ethnies au Niger, huit manières de penser.
Chloé Aïcha Boro : Les Occidentaux faisaient un cinéma condescendant sur l’Afrique mais je ne crois pas qu’on puisse faire quelque chose qui soit représentatif d’une culture : on filme un moment, tout bouge. Il y a des constantes observables : on cuisine par exemple souvent sur trois foyers au Burkina.
Hinde Boujemaa : Cela pose l’universalité de ce qu’on raconte. Ma première volonté est d’être cinéaste, point, sans que je sois mise dans un tiroir de continent, de religion ou de quoi que ce soit. Je raconte une histoire, qu’on peut éventuellement trouver ailleurs dans le monde.
Aïcha Macky : La question identitaire me semble cependant importante : la perception des choses varie selon les pratiques culturelles, et c’est ce que nous transmettons dans nos films.
Hinde Boujemaa : Je crains qu’on ne cherche à nous forcer à nous mettre dans une case identitaire. Une distributrice m’a dit que mon film n’était pas assez “arabe”. Nos films sont universels : j’ai eu des retours du monde entier qui parlaient des similitudes décelées.
Aïcha Macky : Mon film est universel au sens où tout le monde s’y retrouve, mais il part d’une singularité.
Chloé Aïcha Boro : Il faut se détacher des films ethnographiques d’autrefois : le piège serait de valider cela. Le problème est de ne pas rencontrer beaucoup de films sur
Olivier Barlet : C’est la fameuse phrase de Sembène à propos du cinéma de Jean Rouch “qui nous regarde comme des insectes”. Précisons quand même que le festival d’Apt ne se concentre pas sur les cinémas d’Afrique pour recréer un ghetto. La société française est travaillée de façon brutale par la question de l’identité nationale. En mettant en valeur des films africains et en réfléchissant dessus ensemble, nous cherchons à retourner le regard colonial encore si présent. On pourrait le comparer au patriarcat qui est aussi un rapport de domination. Ce festival n’aura plus de sens le jour très lointain où la question des discriminations sera réglée et où le déni ne dominera plus notre vision de notre Histoire. Mais l’urgence est encore d’écouter les voix de la diversité culturelle et leur apport au monde. Vos films ont une singularité à portée universelle. On ne va pas enfermer l’Afrique dans une catégorie car si on n’entre pas dedans, on n’est pas africain !
Chloé Aïcha Boro : Dans des festivals, des réalisateurs africains m’ont reproché de montrer nos visages sombres : “tu veux encore tendre le bâton pour qu’on nous frappe ?”
Aïcha Macky : Il nous faut filmer le réel pour qu’il bouge : c’est un devoir. Il faudrait filmer nos leaders !
Chloé Aïcha Boro : L’Occident vit une Afrique fantasmée où tout le monde est solidaire, de même que l’Afrique vit un Occident fantasmé où tout le monde serait riche. On voit dans Farafinko une animosité très palpable entre les femmes.
Hinde Boujemaa : Le pourcentage de femmes réalisatrices en Occident n’est sans doute pas supérieur à l’Afrique. Jean-Claude Carrière disait : “les femmes devraient faire de la politique et les hommes du cinéma”. Il critiquait ce qui se passe en France.
Olivier Barlet : Calixthe Beyala disait qu’elle parlait de l’homme africain avec les tripes et avec les esprits. Nina a par exemple un film sur la mémoire familiale qui développe une attention au corps, une sensibilité qui se manifeste par une série de détails. Il n’y a sans doute pas là une spécificité féminine mais les hommes n’y ont pas un accès aussi rapide. N’y a-t-il pas dans vos films une vision ou au moins une volonté.
Nina Khada : C’est un peu la question piège et j’ai envie de dire non. On ne parle pas de cinéma masculin. Il n’y a pas de festival du film d’homme. On est posées comme une minorité. On a besoin des festivals de films de femmes pour exister dans une normalité, mais c’est paradoxal : on apporte son vécu, biculturel dans mon cas, mais j’ai envie de refuser de dire que parce qu’on est une femme, on verrait les choses différemment.
Olivier Barlet : Cependant, pour les femmes qui sont dans un système dominé par les hommes, la prise de parole est politique : c’est un acte qui change la société.
Nina Khada : Oui, mais pas par rapport à moi, plutôt par rapport à ma grand-mère. Il y a beaucoup de films sur les Chibanis, sur les vieux travailleurs immigrés, mais les femmes en étaient relativement absentes.
Amina Weira : Je dirais que dans mon film, c’est une question de génération. Jai fait appel à mon père pour avoir accès aux anciens travailleurs. Il m’a servi de fil rouge, d’ouverture parce que ces vieux ne seraient pas à l’aise pour me dévoiler certaines choses.
Hinde Boujemaa : Je pense aux cours d’Histoire des écoles. Ben Ali au pouvoir, la période Bourguiba avait singulièrement rétrécie. C’est un phénomène général un peu partout. Je ne voudrais pas qu’on fasse de même avec le féminisme. Notre vie facile dans nos métiers est le résultat des luttes de nos aînées. J’ai ressenti cela assez fortement au festival de films de femmes de Créteil. Nos aînées ont construit les fondations. Chacun apporte sa pierre à la construction globale. Je tenais à le dire avant qu’on nous prenne pour des ingrates : je tenais à dire merci pour la liberté que nous avons aujourd’hui. C’est certes fragile mais nous continuons à construire. Sur le regard, je suis une femme et je ne me pose donc pas la question. Ce regard est bousculé par ce que je ressens et ce qui me révolte. J’ai fait deux films qui sont sur des femmes abîmées, et le troisième est sur l’adultère. Je fais cela parce que je ne sais être juste que dans ça ! Ceci dit, dans mon expérience actuelle d’écriture, j’ai deux personnages masculins et j’avoue rencontrer une limite dans la construction de ces personnages. Je me suis demandé si je ne les faisais pas penser comme moi, qui suis une femme. Je travaille donc avec coscénariste homme. Je ne peux qu’imaginer ce que ressens un homme. Cela m’a apporté beaucoup d’équilibre.
Débat avec la salle
Question : Le festival Films Femmes Méditerranée de Marseille est venu du désir de mettre en lumière le travail des femmes au cinéma, pas forcément sur des problèmes de femmes. Pour programmer depuis onze ans ce festival, je constate que les films sont graves et qu’il y a peu de comédies et peu de films de genres. Pourquoi pas plus de légèreté ?
Hinde Boujemaa : Le monde des femmes est encore bourré de problèmes… Il y a encore cette gravité dans l’Histoire de la femme. On est tellement touchée qu’on en parle avec sérieux. Ce n’est pas une différence de sensibilité avec les hommes. Je pense à une comédie américaine que j’ai vue quand j’avais 14-15 ans sur un Blanc qui ne pouvait pas entrer à l’université car il y avait des quotas pour les Noirs. Du coup, il se peint en noir et est soumis au racisme à tous les échelons. Quand il en parle, un Noir lui dit qu’il peut enlever la peinture et redevenir un Blanc, ce qui n’est pas le cas d’un Noir. Je crois que c’est la même chose pour les femmes. On est des femmes ! Il y a toujours des choses qu’on ne comprendra pas chez l’Autre car on n’est pas l’Autre.

///Article N° : 13948

Partager :