Les Misérables, de Ladj Ly

Pour Gavroche, la banlieue n’a pas changé

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Présenté le 4 mai en compétition officielle au 72ème festival de Cannes et en sortie le 20 novembre 2019 sur les écrans français, Les Misérables du réalisateur d’origine malienne ayant grandi au même endroit qu’une bonne partie du roman remet 150 ans plus tard le personnage de Gavroche en lumière.

Première image : Issa dévale les escaliers, un grand drapeau français sur les épaules. L’image est frappante : on est français, on est chez nous, et on s’enthousiasme comme les autres pour l’équipe de France. Le générique alterne avec des scènes habilement reconstituées et d’archives de liesse sur les Champs Elysées de ce moment de grâce nationale du 12 juillet 1998 où une équipe bourrée de diversité française gagne la coupe du monde de football.

Puis retour au quartier, où chacun est de nouveau à sa place : les flics, les dealers, les éducateurs, les frères musulmans, et tous ces gamins qui peuplent les bas d’immeubles. Cette « bande des microbes », Ladj Ly y est particulièrement sensible : lui qui habite encore à Montfermeil, qui n’a cessé de tout filmer dès qu’il a pu avoir une caméra, qui a maintenant lui-même des enfants, s’inquiète de la catastrophe en cours côté école et éducation. Un jeune de banlieue est défavorisé par le lieu et encore plus par le cadre scolaire. « Ecoutez-nous, on n’est pas entendus », répétait-il durant sa conférence de presse, invitant le président Macron à voir le film pour comprendre la dimension des dégâts.

Et le film est fort, très fort. Le réel est là mais il n’a rien des clichés du genre « film de banlieue » qui a fleuri sur les écrans. Le rythme est soutenu mais pas excité, la musique n’est pas du rap mais plutôt électro. On suit Issa durant tout le film, un jeune Gavroche de 14 ans comme un autre, qui se lâche pour exister, au point d’aller piquer un lionceau dans un cirque gitan pour se faire un selfie. Réaction communautaire immédiate, menaces, montée d’adrénaline, bavure policière… Mais ce n’est pas là que débute le film : Ladj Ly voulait d’abord mettre durant une quarantaine de minutes le spectateur en immersion, et poser ainsi la complexité des personnages. Tout tourne autour d’un flic qui vient de Province rejoindre une équipe de quartier, la BAC (brigade anti criminalité), les « bacqueux » ! Il découvre les méthodes pour le moins limite et la violence du contrôle permanent qu’elle exerce sur les jeunes du quartier, mais aussi les connivences avec les caïds locaux pour le réguler.

On retrouve ainsi avec plaisir dans le rôle du « Maire », un « éducateur » qui gère tous les Noirs du quartier, Steve Tientcheu, découvert dans La Mort de Danton d’Alice Diop, un documentaire réalisé en 2011 alors qu’il suivait un cours huppé pour devenir comédien, à l’insu de ses camarades de banlieue. Il a depuis tenu plusieurs rôles et est parfait ici en éducateur de quartier.

Il n’y a pas ici de bon ou de méchant mais chacun est à sa place. Stéphane (Damien Bonnard, un acteur confirmé) est un flic républicain qui a fait ses armes avec police secours, empêché de respecter la déontologie par les comportements de ses congénères. Eux-mêmes campent des personnages attachants aux méthodes critiquables ! Gwada (le mannequin et acteur Djebril Dzonga), appelé ainsi car les policiers noirs venaient tous des Antilles au départ, est lui-même issu de cette banlieue mais est passé « de l’autre côté », dès lors considéré comme un traître. Son chef, Chris (Alexis Manenti, qui a coécrit le scénario et fait partie du même collectif Kourtrajmé que Ladj Ly a rejoint à 17 ans) est une vraie crevure antipathique mais a aussi ses faiblesses. Ils sont humains, mais désespérément dans leur rôle face à une adversité qu’ils ne savent comment gérer. Un des grands moments du film les montre chacun retourner chez eux après une journée d’enfer.

C’est cette humanité qui fait la différence et permet à Ladj Ly de citer Victor Hugo : « Il n’y a pas de mauvaises herbes ou de mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs ». Le film converge ainsi vers une bataille incroyable, la révolte des gamins face à toutes les formes d’autorité. Leur ras-le-bol vise aussi bien les éducateurs, les petits chefs, les dealers que les flics. Seuls les Frères musulmans ne sont pas attaqués. C’est un avenir floué, sans espoir, qu’ils rejettent. Ils veulent tout casser, mais ce n’est sans doute pas la solution…

Cela, la fin ouverte du film ne le dit pas mais le suggère avec subtilité, comme un appel à la responsabilité. Il est profondément actuel : « Cela fait plus de vingt ans qu’on est gilets jaunes et qu’on réclame nos droits, disait Ladj Ly à sa conférence de presse cannoise. Les violences policières, on les découvre aujourd’hui mais nous on a tous des marques sur le corps ! » La banlieue n’y est pas un cliché mais un lieu vivant, complexe, explosif certes mais humain. Ladj Ly ne s’en érige pas porte-parole mais témoin pour que tous soient entendus. Il a créé il y a six mois une école de cinéma gratuite tenue par des bénévoles d’où sortent déjà des courts métrages. Il n’oublie pas sa longue pratique de la caméra pour documenter son vécu. C’est cet ancrage qui fait la valeur de ce film coup de poing que l’on n’est pas prêt d’oublier.

 

 

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