Les Misérables de Ladj Ly : un court-métrage oppressant sur les violences policières

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Présenté lors du 39ème Festival International du Court Métrage qui s’est tenu du 3 au 11 février à Clermont-Ferrand en France, Les Misérables est le dernier opus du réalisateur Ladj Ly révélé dans les années 2000 au sein du collectif Kourtrajmé et auteur du documentaire 365 jours à Clichy-Montfermeil. Celui-ci relate l’année qui a suivi la mort des jeunes Zyed et Bouna à Cichy-sous-Bois (93). Produit par Les films du Worso,  Les Misérables met en scène une équipe de la brigade anti criminalité, le temps d’une journée de violence quotidienne. C’est le baptême de feu pour Laurent, baptisé Pento par ses co-équipiers de la Brigade Anti Criminalité (BAC) de Seine-Saint-Denis (93). Le temps d’une journée  dans la cité des Bosquets à Montfermeil, Pento va s’initier à l’art de la « vraie interpel’ ». Mais le rite de passage tourne au drame. Ici, la violence commence dans la voiture de la BAC, un huis clos dans le huis clos. Nerveux, inquiétants, à l’affût d’une interpellation qui calme leurs ardeurs zélées, les co-équipiers se parlent mal. Alors forcément, quand ils sortent de la voiture avec flashball, matraque télescopique, SIG-Sauer et Tonfa, ils parlent encore plus mal aux habitants de la cité « – Tourne-toi, mets-toi droit, enlève tes chaussures, enlève ta capuche. »

Au gré du rodéo, la cité se métamorphose : grand ensemble, labyrinthe, souricière… Et la « vraie interpel’ » finit par arriver, dans les règles de l’art : contrôle au faciès, course poursuite et coups portés au corps d’un mineur menotté au sol, derrière des poubelles. Des coups portés par Pento, désormais initié à « l’esprit BAC ». « L’esprit BAC », c’est … dire à une adolescente de 15 qui fume du shit : « – C’est l’état d’urgence si je veux j’ai même le droit de te mettre un doigt dans le cul ».

« Esprit BAC »

Harcelé pendant plusieurs heures par ses co-équipiers, « – Qu’est-ce qu’y a ? T’es pédé ? T’as pas l’esprit BAC, tu bouges ! », Pento est donc passé à l’acte. Le film de Ladj Ly prolonge à sa manière la scène de garde à vue du film de Mathieu Kassovitz  La Haine : des bourreaux torturent leurs victimes émissaires pour initier un jeune policier mutique à l’intimidation et aux clés d’étranglement…

22 ans après La Haine, Les Misérables témoigne aussi de l’efficacité des nouvelles technologies et du « copwatch » face à l’impunité des violences policières : le passage à l’acte de Pento est intégralement filmé à l’aide d’un drone par les amis du jeune homme passé à tabac. D’ailleurs en 2008, Ladj Ly avait filmé une bavure policière, conduisant à une enquête de l’Inspection générale de la Police nationale. Et puis l’image du drone évoque les hélicoptères de la police envoyés par Nicolas Sarkozy pour « restaurer le calme » dans la cité des Bosquets, suite à la mort de Zyed et Bouna.

No justice, no peace. Longue durée d’un slogan.

Mais si ce drone rappelle qu’une surveillance panoptique s’exerce désormais des deux cotés, il reste cependant impuissant face à l’appareil d’État qui permet l’impunité des crimes policiers. Prêts à tout pour effacer les traces de leur crime, Pento et ses co-équipiers vont traquer le propriétaire du drone, « le petit Diallo du B11 » : « – On est ensemble, on te lâche pas. Esprit BAC » :

Faut-il punir ou couvrir Pento ? Punir le coupable, c’est livrer les habitants de la cité à la BAC, c’est fragiliser leur quotidien en imposant « descentes », « contrôles » et « GAV »… Si la vérité sort, c’est la fin de la paix. Parce qu’il n’a pour issue qu’un dilemme, Les Misérables est un film tragique comme un vieux slogan.

Avec ses dialogues ciselés, Ladj Ly déconstruit la « haine du flic » et situe la production de la violence policière là où on ne l’attend pas. Dans une voiture grossièrement banalisée, dans un commissariat de quartier, dans le bureau d’un préfet. C’est une violence sui generis : elle s’engendre d’elle-même et précède le crime.

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