Les musées africains sont-ils sans objet ?

Contribution au débat sur la restitution des butins de guerres coloniales

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La situation est unique dans l’histoire de l’humanité où la quasi-totalité du patrimoine d’un ensemble de sociétés vivantes est possédé par d’autres sociétés. Mais pourquoi restituer ces butins à des représentants d’États sanguinaires et obscurantistes ? Pour les sortir de leur engourdissement muséal et de leur ankylose post-coloniale, faudrait-il inscrire les objets de la polémique sur la liste du patrimoine universel ?

« Il est urgent de trouver des réponses permettant d’atteindre les trois objectifs incontournables pour qu’un semblant de paix puisse s’installer dans ce XXIe siècle multiculturel : l’établissement de la Vérité, la Réparation et la Réconciliation »…
Wole Soyinka, The Burden of Memory and the Muse of Forgiveness, Oxford Up, 1999.

Les musées africains sont rares. Quand ils existent, ils sont vides, ou presque. Non pas que les objets qui pourraient s’y trouver n’existent pas… Les objets existent, et tout le monde sait où ils sont… Pourtant, quand les responsables des musées africains essaient de remédier à ce vide qui donne le vertige en venant frapper à la porte des immenses réserves des musées d’Europe pour obtenir une ou deux pièces qui appartiennent aussi à leur histoire, on leur adresse sans autre forme de procès un cinglant avis de non-recevoir. Il s’agit d’une situation unique au monde et dans l’histoire de l’humanité où la quasi-totalité du patrimoine d’un ensemble de sociétés vivantes est possédé par d’autres sociétés ; et cela dans une proportion étonnamment déséquilibrée puisque, comme le rappelait récemment (1) Alain Godonou, le directeur de l’École du Patrimoine africain (www.epa-prema.net), « 95 % du patrimoine du continent se trouvent sur d’autres continents. Cette déperdition massive s’est produite essentiellement durant les périodes de colonisation. Résultat : les jeunes Africains ne savent pas d’où ils viennent ». Pour comprendre cet état des choses, il est nécessaire de se plonger dans l’histoire de la collecte (2). La grande majorité des objets conservés dans les réserves des musées où se trouvent les objets qui pourraient être dans les musées d’Afrique a été collectée entre 1870 et 1914, période recouvrant aussi celle de la conquête coloniale. Bon nombre des objets conservés dans les musées des anciennes puissances coloniales ont d’ailleurs très logiquement été saisis au cours des campagnes militaires coloniales. Il est alors difficile de comprendre en quoi la restitution des butins des guerres coloniales – qui seraient explicitement reconnus comme tels – poserait un problème inextricable, un précédent qui ouvrirait la boîte de pandore des restitutions ; alors que par ailleurs les affaires de restitution liées à la Seconde Guerre mondiale, qui continuent à défrayer la chronique, n’ont pourtant pas vidé les musées concernés de toutes leurs collections !
Cette différence de traitement tient sans doute au statut des objets : ainsi si le statut des prises de la Seconde Guerre mondiale est juridiquement clair, on est en revanche frappé par l’ambiguïté qui caractérise le statut des butins des guerres coloniales, qui ne sont en réalité pas reconnus comme tels. Ce flou est sans doute lié à celui qui caractérise aussi plus largement et plus généralement le sens même du projet colonial, de la manière dont il s’est mis en place et de sa portée pour la compréhension du monde actuel. Et cela explique sans doute pourquoi le dossier des butins coloniaux prend du temps à s’ouvrir. Moralement, les deux démarches – celles qui sont liées à 1939-1945 et à 1870-1914 – sont à n’en pas douter également légitimes. Ou alors oserait-on soutenir que les campagnes coloniales n’avaient pas tout à fait pour objectif de soumettre une population, de renverser ses chefs, et ne seraient donc pas tout à fait des guerres ? L’idée que la colonisation soit d’abord un projet militaire est-elle une idée aujourd’hui dangereuse ou difficile à assumer ?
Les demandes de restitution connaissent une croissance importante depuis les années 1980. Et l’Unesco de constater : « Un nombre sans cesse grandissant de pays demande le retour d’objets conservés dans des collections étrangères » (Unescopresse, 2007). Ce mouvement s’accélère ces temps-ci. Et il semble assez raisonnable de pronostiquer qu’il augmentera parallèlement à la visibilité gagnée dans les musées. On se souvient que le Nigeria demande depuis le début des années 1980 la restitution au Royaume-Uni des plaques historiées du royaume Edo de Bénin saisies durant l’expédition punitive de 1897. L’Éthiopie réclame au même pays les objets saisis en 1868 durant le siège de Magdala. Les descendants de Gbéhanzin demandent, par l’intermédiaire d’une « Question Écrite au Gouvernement », le 18 novembre 2005, formulée par la députée française Christiane Taubira, la restitution du trésor d’Abomey (actuelle République du Bénin), saisi lors de la conquête française en 1892. Une association internationale demande au gouvernement autrichien le retour de la couronne de Montezuma emportée par les soldats de Cortés en 1519, conservée au Museum für Völkerkunde de Vienne. L’Égypte demande à l’Allemagne le retour du buste de Néfertiti. La Chine demande le retour des objets pillés durant le Sac du Palais d’été, pillage opéré conjointement par les troupes anglaises et françaises durant la Seconde Guerre de l’Opium en 1860. La Corée réclame la restitution d’archives dont la Marine française s’était emparées en 1866 lors d’une expédition de représailles et qui sont déposées à la Bibliothèque nationale de France (l’affaire semble encore en être à la négociation). Le Japon doit aussi faire face à de nombreuses demandes de restitution émises par les gouvernements de leurs anciennes colonies. Il vient d’ailleurs de restituer à la Corée du Nord le « monument à la grande victoire de Pukgwan » qu’il avait emporté en 1905 lors de la conquête de la péninsule. Etc., etc., etc.
Une « Déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels »
La réponse des musées d’Europe à la multiplication des demandes de restitution est sans équivoque. La « Déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels » qui a été rédigée en décembre 2002, et signée par 19 directeurs de quelques uns des principaux musées du monde (notamment le British Museum, le Louvre, le Metropolitan Museum of Art de New York, le Prado de Madrid, le Rijksmuseum d’Amsterdam, l’Hermitage de St Petersburg) est édifiante. Les signataires vont même jusqu’à ne mettre l’accent que sur « la nature essentiellement destructrice de la restitution des objets », en ajoutant ensuite que « les musées sont les agents du développement culturel, dont la mission est d’encourager la production de la connaissance en entretenant un processus permanent de réinterprétation. Ils ne sont pas seulement au service des citoyens d’une Nation, mais au service des peuples de toutes les Nations » (3). Il s’agit d’affirmer l’irrecevabilité des demandes de restitution en rappelant toutefois la responsabilité qu’appelle le principe d’universalité, d’inspiration humaniste, qui fonde les musées.
Ne pas feindre une repentance de bon ton
Pourquoi ne pas rendre ces objets à ceux qui les demandent ? Ce geste aurait certainement un incroyable effet de décompression. Sa signification serait reçue comme l’expression d’une authentique volonté de coopération universelle, véritablement humaniste, ouvrant le chantier d’un imaginaire encore en ébauche. Toutefois, pour faire sens, ce travail de mémoire ne doit pas feindre une repentance de bon ton, mais impliquer activement tous les acteurs, et de la traite négrière et de l’exploitation coloniale. Le retour sur le passé ne doit pas seulement venir des pays occidentaux, mais aussi des pays arabes (notamment pour la traite négrière) et des relais locaux de la mécanique d’exploitation, dont les avatars sont bien souvent à la tête de dictatures d’aujourd’hui… Il serait donc ridicule de formuler des excuses ou de restituer des butins à des représentants d’États sanguinaires et obscurantistes ! L’imbroglio colonial reste en effet bien emmêlé, parsemé de pièges, tant que les contours du différend resteront flous. La question n’est pas seulement de légitimer – ou pas – les demandes de restitution en cours ou à venir, mais de comprendre ce que canalise ce regain d’intérêt pour l’histoire coloniale et ce désir de justice, a posteriori, et d’y répondre en fonction d’enjeux contemporains.
L’important est de sortir de leur carcan autant ethnologique et esthétique, en rendant possibles diverses et contradictoires réappropriations, en encourageant la multitude des angles de vue. La remise en jeu que permet le détours artistique est sans doute l’un des plus fertils qui soit car il contribue à dépasser une opposition binaire et pour un temps les conflits qu’il porte en germe, en donnant en quelque sorte l’histoire coloniale et le momentum que constitue la prise des butins de guerre en pâture à des alchimistes et bricoleurs de l’imaginaire d’aujourd’hui, à l’instar (à l’inverse ?) de l’esprit qui préside au projet « Broken Memory ».
Une commission internationale déciderait du destin des objets
Mais cela n’est pas suffisant. Pour véritablement les sortir de leur engourdissement muséal et de leur ankylose post-coloniale, il faudrait inscrire les objets de la polémique sur la liste du patrimoine universel, en les sortant des collections nationales, de manière à ce que juridiquement ils appartiennent à tout le monde. Cette collection inédite, la première me semble-t-il qui serait attachée à une institution universelle, pourrait être gérée par une commission internationale qui déciderait de manière collégiale du destin des objets. Cette commission inclurait bien évidemment les représentants des mandants, les conservateurs des musées des pays « sources » autant que des pays qui ont aujourd’hui les objets, auxquels viendront s’ajouter les acteurs de la scène culturelle des pays concernés. Elle devrait alors – fatalement et nécessairement – envisager certaines restitutions, mais surtout mettre en œuvre des projets culturels, organiser des expositions itinérantes, envisager des programmes pédagogiques, des modules de formation pour les personnels des musées, etc., de manière à faire découvrir aux publics les pans d’une histoire trop souvent ignorée ; et pourtant centrale à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Cette démarche devrait accorder une grande importance à la diffusion des informations inhérentes à l’objet : archives, bases de données, publications, etc., qui restent trop souvent inaccessibles, notamment en Afrique. Ainsi, pour rester crédibles les « musées universels » doivent se donner véritablement les moyens de la circulation de leurs collections dans les pays « source » à l’occasion de projets muséographiques forts qui permettraient d’écrire un nouveau chapitre dans la biographie de ces objets au destin tortueux, dont l’avenir annonce encore des rebondissements.
Il faut agir vite, avant que l’intérêt des jeunes générations ne s’émousse complètement, le vide laissé dans la mémoire collective par l’absence de ces objets n’en devenant que plus béant, au point de les engloutir toutes, et le monde avec. Réconcilier les générations postcoloniales avec elles-mêmes, dans ce qui fut l’empire et dans ce qui reste de la métropole. Assumer cette histoire comme un héritage partagé, intrigués que nous sommes par le sens impénétrable du projet colonial, par son absurde inanité… Voilà donc l’objet véritable des musées d’Afrique, un dessein fondamental, permettant d’envisager sous un angle nouveau le lien ambigu qui unit les citoyens des nations contemporaines, dans un monde explosif où certains reconnaissent déjà – à tort ou à raison – un « clash des civilisations » (4).

1. Lors d’un débat public qui s’est tenu à l’Unesco le 5 février 2007, « Mémoire et universalité : de nouveaux enjeux pour les Musées ».
2. Nanette Jacomijn Snoep, « La production et la transformation d’un objet ethnographique africain. Le cas de la collecte des minkisi à la fin du XIXe siècle », in Les cultures à l’œuvre. Rencontres en art. Sous la direction de Michèle Coquet, Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini. Paris, Biro éditeur et les éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2005
3. « Museums are agents in the development of culture, whose mission is to foster knowledge by a continuous process of reinterpretation. They serve not just the citizens of one nation, but the people of every nation ».
4. Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997 [1993].
///Article N° : 6749

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