Les Noirs au cinéma et à la télévision : stéréotypes et second rôles

Entretien de Sylvie Chalaye avec Ruth de Souza

Rio de Janeiro, février 1999
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Quel est votre itinéraire dans le cinéma brésilien ?
Depuis toute petite, j’ai toujours été passionnée par le cinéma. Je me souviens de la joie que j’ai eu lorsque j’ai vu pour la première fois un film avec Grande Otelo – O Moleque Tiao. Puis, j’ai vu le film Aves Sem Ninho de Raul Julian ; une jeune Noire y jouait un rôle très fort et dramatique. Plus tard, après avoir fondé le Théatre Experimental du Noir, j’ai joué dans Somos Todos Irmaos, une production Atlantida, avec Grande Otelo et Aguinaldo Camargo qui était lui aussi un comédien du T.E.N. J’ai revu ce film récemment : c’était un film courageux, vraiment intéressant… et j’y ai joué ! Après, toujours pour Atlantida, j’ai joué dans Terra Violenta, une histoire basée sur le roman de Jorge Amado. Puis, il y eut Falta Alguém no Manicomio avec Oscarito. Si bien que lorsqu’Alberto Cavalcanti est venu au Brésil pour fonder la production Vera Cruz, il a vu mon travail et m’a invité à en faire partie. J’ai fait six films avec Vera Cruz : Terra Sempre Terra, Angela, Candinho, Sinha Moça, Ravina e Roça, Amor e Papagaios. Après, pour la production Maristela, j’ai fait Dona Bela, puis A Bruma Seca pour des producteurs indépendants. C’est alors que Roberto Faria m’a invitée à faire Assalto ao Trem Pagador. Mais je trouve que dans le cinéma brésilien, le Noir évolue encore très lentement parce qu’on ne lui propose que des petits rôles. Parfois, les producteurs ne choisissent même pas des acteurs professionnels – ils ne veulent que des types particuliers, des physiques…
Des stéréotypes…
Oui. Ce sont toujours les mêmes histoires. Les rôles pour les Noirs sont très limités – il y a très peu d’opportunités.
Et à la télé, au théâtre ?
Au théâtre, il y a davantage de rôles pour les Noirs mais là aussi il y a peu de productions. Si vous n’avez pas votre propre compagnie, ça ne marche pas. Au théâtre, c’est un rôle tous les deux ans, quelque chose comme ça ! J’ai fait de la télé avec Haroldo Costa. Nous étions les premiers Noirs à faire de la télé. C’était pour la Tupi à ses débuts, il y a plusieurs années. Et ensuite ça a été pour la TV Globo. J’y ai travaillé 32 ans. J’ai eu des rôles merveilleux, d’autres pas tellement, ça dépendait de l’histoire. Parfois, l’auteur pense à donner un bon rôle à un Noir mais c’est toujours un second rôle. Je ne me souviens pas d’avoir vu un Noir dans un rôle principal. Moi, j’ai eu un premier rôle avec la Globo dans No cabana do Pai Tomas de Sergio Cardoso. Ensuite, j’ai fait A Vida de Carolina Maria de Jesus, un travail que j’ai bien aimé, et puis Sinha Moça, avec Grande Otelo, qui a eu beaucoup de succès.
C’était une autre histoire que celle du film du même nom ?
C’était basé sur le même roman mais avec d’autres acteurs.
C’est avec ce film que vous avez été nominée pour un grand prix…
Oui, avec Sinha Moça, j’ai été nominée pour le Lion du Festival de Cinéma de Venise en 1952. J’ai perdu par 2 voix contre Lili Palmer, la comédienne anglaise qui avait un rôle important avec Rex Harrison dans The Imposters. Les nominées étaient Katherine Hepburn, Jane Morgan Lili Palmer et moi. Je suis très fière, c’est déjà recevoir un prix que de concourir avec de telles actrices !
Et maintenant, que faites-vous ?
L’année dernière, j’ai joué dans une telenovela : Quem é Voce ? Et j’ai fait un film, Copo de Cólera – un petit rôle, comme toujours… Et maintenant je fais du théâtre, dans Fazendo As Oito Mulheres.
Trouvez-vous que la situation des acteurs s’est modifiée depuis le début de votre carrière, qu’elle s’est améliorée ?
Ça n’a pas beaucoup changé. Aujourd’hui, il y a seulement plus de productions, il y a aussi la télé qui de temps en temps offre un bon rôle à un Noir. Mais je ne crois pas que ça ait changé grand chose. Nous ne sommes encore qu’au début. On est très loin du moment où l’acteur noir pourra vraiment se déployer.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu de dramaturges noirs, plus de réalisateurs ou d’écrivains. Il y aurait eu plus de rôles à jouer…
Vous connaissez les Brésiliens : ils ne sont pas très attachés à la littérature ni au théâtre, surtout les Noirs, et aujourd’hui, je me rends compte que même dans les églises, à la messe catholique, les Noirs se comptent sur les doigts de la main. Je ne peux pas expliquer pourquoi. Il y a très peu d’auteurs noirs, à part le grand poète des années 50 Solano Trindade. Ceux qui écrivaient le plus pour les noirs c’étaient Janete Clair et Dias Gomes. Et maintenant il n’y a pas un écrivain qui cherche à montrer au moins un personnage noir vivant normalement, comme n’importe qui dans la société. Ce sont toujours des êtres compliqués – l’enfant pauvre qui est un voleur, l’homme noir qui est un chauffeur, un bandit, un policier… C’est toujours la même thématique.
On dirait que les auteurs ne voient pas ce qui se passe autour d’eux…
Je trouve que les auteurs de telenovelas sont très coincés dans leur propre monde. Ils n’en sortent pas, ils ne voient pas. On retrouve toujours une famille pauvre et une famille riche : ceux les gens de la famille pauvre sont presque toujours mal élevés, tout le monde hurle ! Jamais quelqu’un qui pense, qui réfléchit. Les Noirs ne vont pas au théâtre mais ce n’est pas une question d’argent : ils ont de quoi siroter une bière au bar ! Par exemple, j’ai fait une pièce qui s’appelle Requiem por uma negra de William Faulkner. Ça a été un très grand succès. J’ai concouru avec Fernanda Montenegro et Marieta Severo pour le prix de la meilleure comédienne de l’année à cette époque là. Une fois une copine m’a fait remarquer « La pièce s’appelle Requiem pour une Noire et les Noirs ne vont pas la voir » et j’avais honte… Ils vont beaucoup aux Pagodes et aux danses bien populaires…
Pourquoi, à votre avis ?
C’est surtout le manque de connaissance, d’information. Je crois que j’ai appris ça toute petite. La musique à la maison c’était les chansons, les sérénades, les valses… Ma mère avait une petite radio et quand il y avait des opéras au Théâtre Municipal, on les écoutait toujours. Elle branchait la radio et me racontait l’histoire du spectacle. Elle aimait la guitare, elle aimait chanter les modinhas comme on appelait les sérénades de l’époque. Cela a poussé ma curiosité. C’est vrai que l’éducation est importante. Si ils enseignaient la musique à l’école…

///Article N° : 1680

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