Les repentistas, images d’un Brésil syncrétique

Entretien de Caroline Trouillet avec César et Marie-Clémence Paes

Marie Clémence et César Paes ont créé Laterit en 1988 pour produire leur premier film Angano. Aujourd’hui société de production, de diffusion et d’édition indépendante, Laterit valorise les cultures africaines à travers la richesse des cultures orales. À partir de leur film Saudade do Futuro (2000), voyage poétique avec les migrants nordestins de São Paulo au Brésil, ils nous peignent un peu du visage afro de ce pays-continent et questionnent le mythe du métissage brésilien. Africultures les a rencontrés dans leur fief, à Paris.

Dans Saudade do Futuro vous décrivez la pratique des repentes, variation du slam urbain occidental, issu d’une tradition de poésie populaire ancestrale au Brésil.
César Paes (CP) : Oui les repentes seraient arrivés au Brésil avec les Portugais en 1500, à travers deux livres, la Bible et la chanson de Roland. C’est une chanson de gestes de l’époque troubadour, très connue en France mais aussi au Brésil dans la région du Nord-Est. C’est une épopée racontée entièrement en vers.
Marie-Clémence Paes (MCP): Ce qui est intéressant est de savoir pourquoi ça a résisté au Brésil. Une des hypothèses serait que de par le fort taux d’analphabétisme au Nord-Est, la fonction du troubadour est indispensable. Il transmet l’information mais il fait aussi une lecture critique de l’actualité. C’est ce qu’on appelle la culture de colportage.
CP : Il faut aussi rapprocher les repentes de la littérature de cordel. Il s’agit de petits livres de 8 feuillets suspendus sur des cordes dans les marchés. Cette littérature est une transcription des joutes musicales chantées. Les troubadours, les repentistas sont eux-mêmes analphabètes et c’est sûrement pour cette raison qu’ils ont une très grande mémoire et une capacité d’association de mots très rapide.
MCP : Et ce que les jeunes rappeurs appellent aujourd’hui le free style a la même origine.
La région du Nord-Est est associée à la pauvreté mais elle est en même temps source de spécificités culturelles, à travers cette littérature justement et des expressions musicales riches comme le forró, on le voit bien dans Saudade do Futuro, ou le carnaval à Salvador de Bahia…
CP : Tout à fait. Le Nord-Est est la première région du Brésil à avoir été exploitée, nous avons été découverts à Bahia. C’est peut-être pour cette raison que ces traditions sont restées, et qu’elles ont évolué avec le temps. Par exemple à São Paulo on appelle encore Nordestins des personnes qui y vivent depuis 50 ans. C’est sûrement dû à une culture riche et résistante, qui s’exprime notamment dans la manière de chanter et de parler. Beaucoup de la musique actuelle du Brésil provient du Nord-Est, le forró par exemple.
MCP: Je pense même que la source d’inspiration de beaucoup de films, réalisés d’ailleurs par des gens qui viennent du Sud du pays, est ancrée dans le Nord-Est. S’il y a un lieu de patrimoine culturel authentique au Brésil ce serait cette région.
Vous avez choisi le prisme de l’oralité pour évoquer des réalités sociales et culturelles. Vous qui avez grandi à Madagascar et au Brésil, avez-vous baigné aussi dans certaines traditions musicales qui ont inspiré vos réalisations ?
MCP : Ce sont en effet deux cultures où la musique fait partie du quotidien. À Madagascar par exemple, traditionnellement tous les rites de la naissance à la mort, sont accompagnés d’un genre musical particulier. Au Brésil aussi. De l’extérieur, je remarque que contrairement au reste du monde, le patrimoine musical se transmet à travers toutes les générations. Par exemple des musiques de carnaval qui ont été créées au début du siècle, et même au XXe siècle, sont toujours jouées par les jeunes de 18 ans. Les chansons des grands-parents ne sont pas ringardes. La musique est transmise, elle fait vraiment partie de l’éducation, comme le football. La mode n’a pas grand-chose à voir avec le patrimoine musical.
Est-ce que cette richesse serait due à un ancrage plus fort de la culture afro dans la culture du Nord-Est ?
CP : Pas forcément. La culture afro est présente partout au Brésil. Mais en effet, par exemple dans l’État du Ceará, au Nord-Est, il y a beaucoup de quilombolas. Ce sont des noirs marrons qui ont fui l’esclavage et qui ont monté leur petite communauté. Au Nord-Est il y a aussi les caboclos, issus de métissages entre les noirs et les Amérindiens.
MCP : L’apport portugais au Brésil est quand même très important. Je ne pense pas que la culture africaine, musicale notamment, ait pris le pas. C’est un vrai métissage au sens où il y a eu un apport de toutes ces cultures, ce qui a formé la musique brésilienne originale.
C : Oui, au Brésil existe un syncrétisme très fort. Il y a le candomblé de Bahia, qui s’appelle autrement au Ceará. Aussi, un rite congolais est aujourd’hui pratiqué à Minas, un état du centre-sud du Brésil. Ce syncrétisme s’est produit dans tous les sens mais il n’y a pas moins de préjugés ou de racisme pour autant.
Le Brésil peut être perçu comme un pays de métissage serein où les populations d’origine indienne, africaine et européenne vivraient dans une sorte de “démocratie raciale” comme l’avait dit l’écrivain et sociologue Gilberto Freyre. Est-ce une vision tronquée de la réalité sociale et culturelle du Brésil aujourd’hui ?
CP : Il y a un très beau métissage, mais rien de serein. Cette image d’un Brésil où toutes les couleurs sont en harmonie, c’est ce qu’un auteur, Cleusa Turra(1), avait appelé un racisme cordial, avec beaucoup d’ironie. Ce sont des erreurs commises par de grands auteurs brésiliens. Mais il y a encore beaucoup de préjugés. Certains disent que la question n’est pas raciale mais sociale, or il y a une énorme coïncidence. Pour le dire vite un Noir risque davantage d’être issu des classes sociales les plus basses. Un artiste noir, reconnu, riche, ne vivra pas les mêmes préjugés. Mais tout le monde n’est pas Gilberto Gil ou Pelé.
MC : Néanmoins, Gilberto Gil a été ministre à plusieurs reprises et le Brésil a quand même opté pour la discrimination positive dans un certain nombre de domaines.
C : Oui. Un exemple très concret : Au Brésil, les meilleures écoles primaires et secondaires, les plus chères aussi, sont privées. Par contre les meilleures universités sont publiques. Or pour y entrer, il faut passer un concours. Donc les élèves les mieux formés, ceux qui ont été dans le privé, accèdent plus facilement au public. Par contre, ceux qui n’ont pas les moyens vont se retrouver dans les universités privées, très chères. Il y a donc un certain nombre de places réservées aux minorités noires, quilombolas et indiennes, pour rééquilibrer cette injustice.
César, vous étiez invité en février 2014 à la 7e “Mostra de cinema Africano” à Fortaleza. Quels regards sur la culture afro au Brésil ce festival a-t-il projeté ?
César Paes (CP) : Oui j’étais invité par l’Université centrale du Ceara et par l’Unilab, l’université d’intégration de la lusophonie brésilienne. Elle a été créée par Lula pour amener des étudiants et des professeurs de l’Afrique lusophone au Brésil. Tous les pays étaient représentés : la Guinée-Bissau, l’Angola, le Cap Vert, le Mozambique, le Timor, Sao tomé et Principe. L’objectif de cette université est de développer des études “africanistes”, à partir du constat de l’ignorance qu’a le Brésil de l’Afrique, et vice-versa. Actuellement, les pays d’Afrique lusophones reçoivent beaucoup la télévision brésilienne. Or qu’est-ce qu’elle produit en majorité ? Les télé novelas, souvent vecteur de clichés. Ceci dit, à travers ces novelas, la langue portugaise du Brésil s’immisce en Afrique. Il y a des expressions, de l’argot populaire notamment, qui prennent vie au Mozambique par exemple. Ce ne sont pas les Portugais du Portugal mais les Portugais du Brésil qui influencent ainsi l’Afrique. Le Brésil devient aussi un nouvel impérialiste, parce qu’il y a des enjeux économiques énormes avec le pétrole qu’on peut trouver en Angola mais aussi en Mozambique. Cela fait partie du jeu, le Brésil a ses intentions là aussi.
Quel accueil y a eu votre film Saudade do Futuro ?
CP : C’était une belle surprise parce que beaucoup de ces étudiants africains, qui ne connaissent pas du tout le Brésil, arrivaient directement dans la région du Nord-Est. Alors que la plupart des films diffusés concernaient l’Afrique. Avec Saudade, ils ont pu apprendre sur ce Brésil inconnu, et puis les Afro-Brésiliens sont assez présents dans le film, avec les scènes de danses notamment. Alors qu’elle était méprisée il y a 10 ans, il y a une véritable redécouverte et une fierté de cette culture afro. Beaucoup de musiciens revendiquent vivement leurs racines africaines. C’est la force et la caractéristique du Brésil. On intègre des cultures autres, on les digère et ce qui ressort est différent, ce n’est pas forcément africain, c’est du brésilien, même très africanisé.
MC : En tant que Malgache, je trouve que les Brésiliens revendiquent et adoptent, quelle que soit leur classe sociale, un certain nombre de traits culturels qui viennent d’Afrique. Je pense notamment aux religions syncrétiques du type candomblé. Ce n’est parce que vous êtes de la haute bourgeoisie ou que vous avez fait une thèse aux États-Unis que vous allez abandonner et mépriser cette culture. Au contraire de beaucoup de sociétés africaines où le fait d’avancer vers la modernité du point de vue social amène à renier les croyances.
CP : Le syncrétisme a vraiment bien fonctionné et fonctionne encore au Brésil. On est soi-disant le plus grand pays catholique du monde mais rien n’empêche que des gens très croyants posent une petite feuille derrière leur oreille pour lutter contre les mauvais regards, un exemple de pratique qui vient directement de l’Afrique. C’est même branché de pratiquer cela. Une utilisation et une appropriation des cultures africaines, parfois amérindiennes, qu’il n’y a pas forcément en Afrique.
Vous êtes tous les deux des enfants de métissages, franco-malgache et franco-brésilien. Comment vit-on cette expérience dans un pays comme le Brésil, métissé par essence ? Les considérations sociales pèsent-elles davantage que les questions raciales ?
MC : Au Brésil la question de la discrimination est sûrement plus pertinente que celle du métissage. Un Nordestin qui vient de débarquer du fin fond du Ceará vers le Sud vivra une discrimination aussi violente qu’un habitant de Bahia qui est noir de peau. Ce n’est pas nécessairement une question de couleur de peau, c’est une question culturelle et de niveau de vie. La vraie différence est au niveau de la mobilité sociale. Au Brésil c’est possible d’évoluer à l’intérieur d’une même famille et d’une vie, on n’a pas besoin d’attendre deux ou trois générations.
C : Mais la couleur de peau joue aussi. Par exemple à Rio, certains habitants des quartiers riches, depuis que le métro et de nombreuses routes ont été construits, se plaignent d’une invasion des gens de la zone nord, or cette invasion est colorée. Comme si certains diraient que les gens de banlieue envahissaient Paris le week-end.
Pourquoi avez-vous choisi de diffuser et promouvoir vos productions en France principalement ?
C : Déjà, si on trace une ligne entre Rio et Antananarivo, Paris se trouve au milieu. Nous vivons entre ces trois cultures, nos enfants sont nés en France. Ensuite, on a décidé de diffuser en France parce qu’il y a un manque réel. On ne trouve pas facilement des films comme les nôtres sur le marché de la culture.
MC : Nous avons envie de partager des regards, des écritures de collègues cinéastes qui racontent une Afrique échappant aux clichés. D’ailleurs l’image de l’Afrique dans les médias est un problème très sérieux. Pas seulement dans ce cliché de l’Afrique associé à la guerre et la pauvreté mais aussi dans l’image que les médias renvoient de l’Afrique à elle-même.
C : Il y a une vision très ethnocentrique de l’Europe. Tout partirait d’ici, la solution serait ici. Mais nous avons plus de chance de trouver la solution aux problèmes actuels au Brésil, en Afrique, en Inde, voir en Chine. Pourtant on continue de voir le monde depuis l’Europe, depuis la France et en France depuis Paris. Nous sommes dans le nombril du nombril, du nombril, du nombril du monde.

Racismo Cordial ([Un racisme cordial] – Cleusa Turra, Editora Ática. 1998, p. 208///Article N° : 12869

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