Mahaleo

De Cesar Paes et Raymond Rajaonarivelo

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Deux cinéastes confirmés s’associent : le Brésilien César Paes, qui déjà offrait dans Saudade do futuro une vision musicale de São Paulo à travers les poètes de rues, et Raymond Rajaonarivelo, que ses deux longs métrages Tabataba et Quand les étoiles rencontrent la mer ont hissé comme le plus important cinéaste malgache.
Quel résultat ! Quelle beauté ! Tout converge dans ce film vers une émotion véritable. Bien sûr et avant tout, grâce au blues des Mahaleo, ce groupe de sept enragés musiciens qui a maintenant plus de 30 ans d’âge et avait contribué par ses chansons à la chute du régime néo-colonial en 1972, alors qu’ils n’avaient tous que 18 ou 20 ans. Des images d’archives ouvrent le film mais il ne s’y attarde pas : ce n’est pas dans le souvenir qu’il cherche à s’ancrer mais dans le temps présent. Les Mahaleo continuent d’être des agitateurs. Ils ont tous des métiers qui poursuivent leur engagement : Dadah et Nono sont chirurgiens, Raoul est médecin, Fafa est dans l’administration, Charle anime une ONG pour le développement, Bekoto est spécialisé dans la défense des droits des paysans et Dama est même député à l’Assemblée nationale ! « La nuit ici n’est pas sereine« , dit leur chanson. « Chacun pour soi, on s’en sortira pas » : contre les « dahalo », les brigands, ils continuent de chanter la solidarité.
Mais la politique est bien décevante dans la grande île. Ils s’y sont engagés et restent amers. « J’aimerais, j’aimerais, de tout mon cœur, que tu deviennes mon amie, que tu me tendes la main, hélas, hélas, je demande l’impossible, parce que toi, Liberté, tu refuses mon amitié. Je reste là, au bord des larmes, plein du désir que je n’assouvirai jamais. Et pourtant, mon amour pour toi, Liberté, est violent et obstin酠» Ce n’est pas pour autant qu’ils baisseraient les bras : on les sent de la trempe des battants, au point que certains de leurs textes sont interdits d’antenne. Et on devine bien que c’est ce qui intéresse avant tout Paes et Rajaonarivelo : ils les suivent dans leurs débats autant que leurs concerts, mais aussi dans leur quotidien et nous livrent ainsi une extraordinaire photographie du Madagascar d’aujourd’hui. Extraordinaire parce que leurs images sont toujours belles et jamais cartes postales, parce qu’ils s’attardent volontiers sur les visages pour magnifier les êtres, parce qu’ils prennent le temps, même en filmant un concert, sans zapper sans cesse, parce que cette poésie et cette douceur fusionnent avec la profondeur des textes des Mahaleo. Comment dès lors ne pas vibrer, autant avec cette musique si humaine qu’avec ce peuple qui s’anime en tous sens, et notamment durant ce concert où jeunes et moins jeunes dansent ensemble et reprennent en chœur les chansons qu’ils connaissent par cœur et qu’ils se sont depuis longtemps appropriées.
Ce groupe est en phase avec son public et la maîtrise sans prétention de Paes et Rajaonarivelo fait que nous ne pouvons que l’être avec le film : il reste gravé comme un inoubliable moment d’émotion. Leur dernière parole, « Soyez bons et soyez forts« , sonne alors comme un bol d’énergie pour que ne s’éteigne pas la bougie finale.
Rien n’est en trop et rien n’est mièvre dans cette évocation de ce groupe qui a refusé le show-business et le succès international pour rester proche du peuple. Sans cesse, la caméra est à la juste distance. Jamais le documentaire ne se plombe de didactisme ou de volontarisme. Aucun commentaire n’est nécessaire : les images parlent d’elles-mêmes, redessinant les mélodies dans de somptueuses harmonies de lumières et de couleurs. On en sort non seulement riches de ce beau portrait de Madagascar aujourd’hui, mais aussi avec une furieuse envie de mieux connaître ce peuple et ce pays.

///Article N° : 3682

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