Loin du formatage télévisuel

Entretien d'Olivier Barlet avec César Paes à propos de "Songs for Madagascar"

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Le documentariste César Paes revient ici sur sa démarche de cinéma pour « Songs for Madagascar » et sur l’esprit du groupe Madagascar All Stars qu’il suit dans le film. Lire la critique du film sur : critique n°14155

Vous aviez réalisé Mahaleo à deux mains avec Raymond Rajaonarivelo. Cette fois, c’est d’une seule main : une volonté ? Une impossibilité ?

La co-réalisation avec Raymond Rajaonarivelo était ponctuelle pour le projet du film Mahaleo. Dès le départ, notre parti pris avait été d’adopter une double approche, un double-regard : à la fois du dedans (Raymond est malgache), mais aussi de l’extérieur (ma rencontre avec Madagascar date de « Angano…Angano », tourné avec Marie-Clémence en 1989).

Mahaleo a ainsi été tourné souvent à deux caméras et nous avons poussé la performance collective jusqu’à monter le film … à « trois » ! Ça a été une expérience très enrichissante tout au long des quatre années que nous avons mis pour faire le film ensemble. Après, chacun a repris sa route et est revenu à ses projets personnels. « Songs for Madagascar » est ainsi déjà le deuxième film que je tourne à Madagascar depuis le film « Mahaleo » (2015). Entre temps, il y a eu « l’Opéra du bout du Monde » (2012), qui raconte l’histoire des premiers habitants de l’île de La Réunion, venus du Sud de Madagascar au XVIIe siècle.

Le groupe Mahaleo, formé en 1972 lors des soulèvements étudiants qui ont mené à la fin du régime néo-colonial de Philibert Tsiranana, a perdu Raoul le 3 septembre 2010 et Nono le 29 aout 2014. Le groupe Madagascar All Stars, où l’on retrouve Dama, en est-il la suite, l’héritier ? On retrouve en effet l’ancrage populaire et traditionnel ainsi que la radicalité de l’engagement et de la liberté de ton.

Mahaleo existe toujours et Dama en fait toujours partie. Ils continuent de se produire, à Madagascar et ailleurs. C’est justement Dama (Zafi) Mahaleo, qui en 2008 m’a m’invité à suivre avec ma caméra, les premiers enregistrements des Madagascar All Stars : un collectif ouvert, nouvellement créé, réunissant d’autres grands noms de la musique malgache. Ils partaient à Antananarivo enregistrer leur premier album. J’ai eu donc le privilège de documenter cette rencontre musicale au sommet !

Dama, Régis Gizavo, Erick Manana, Justin Vali , Marius Fenoamby à l’époque, et Olombelo Ricky, ont pendant dix jours en studio, du matin au soir et parfois toute la nuit, composé, arrangé, les paroles et les musiques de l’album « Masoala », du nom de la forêt au nord-est de Madagascar, si menacée par le trafic de bois de rose. Ils prenaient un plaisir fou à jouer la musique les uns des autres, ou à écouter leurs chansons interprétées par l’autre, parfois dans un genre musical complètement différent de celui pour lequel elles avaient été composées à l’origine. Les chansons se créaient au fur et à mesure devant mes yeux (et mes oreilles !). Parfois l’un cherchait encore les paroles pour une chanson, pendant que l’autre enregistrait déjà la rythmique à la « kabosy » pour le même morceau. L’alchimie entre ces six artistes, venant de régions si différentes de la Grande île, chacun avec sa musique, son parler, ses rythmes, semblait néanmoins toute naturelle, évidente !

A l’instar du groupe Mahaleo, on retrouve, en effet, l’ancrage populaire et traditionnel ainsi que la radicalité de l’engagement et la liberté de ton.

Madagascar All Stars est un collectif ouvert, car sa formation a été à géométrie variable depuis sa création. Au départ ils étaient cinq : Dama, Régis Gizavo, Justin Vali, Erick Manana et Marius Fenoamby, qui était alors, le « représentant » du Nord. Olombelo Ricky, le percussionniste, les a rejoints à l’enregistrement de l’album Masoala. Il y a deux ans pour le concert à Antananarivo, c’est Jaobojy, le roi du « Salegy », qui a repris le flambeau du Nord !

Les chansons du groupe, comme celles de Mahaleo, touchent autant à l’amour qu’à la vie sociale. Le film en rend compte et se fait volontiers documentaire en harmonie avec les textes des chansons. De même, certains musiciens racontent face caméra combien leur travail puise dans leur vécu populaire. Le film semble suivre de bout en bout une volonté de manifester combien ces textes s’ancrent dans le vécu malgache ?

Les chansons d’amour sont des vecteurs d’émotion. Elles permettent de toucher les gens autrement que par le discours. Elles peuvent aussi bien évoquer l’amour pour une femme, une mère, la terre, ou les trois à la fois.

Car leur engagement est surtout pour la terre, « notre mère à tous ». Ils militent pour la protection de la bio-diversité, et font la promotion de la diversité culturelle malgache. Ce qui me plaît dans leur démarche écologique, c’est que l’Homme est toujours au centre de leur réflexion. Il fait partie de l’environnement. Les ONG qui protègent les lémuriens, les tortues, les baleines et autres animaux endémiques de Madagascar sont nombreuses, mais aucune ne semble vouloir « protéger », « défendre » ou « préserver »… le citoyen malgache.

Les « fokonolona », ces communautés de base locales sont confrontées au quotidien aux questions environnementales, et c’est auprès d’eux que les compositeurs vont chercher l’inspiration qui nourrit leurs chansons. Ils sont conscients que leurs chansons « portent » plus que les discours politiques.

Beaucoup de répétitions et peu de concerts, jusqu’à ne pas suivre les musiciens sur scène à la fin du film : renoncez-vous à l’effet d’apogée souvent utilisé en documentaire ? Est-ce pour privilégier la force du témoignage et la réflexion sur les enjeux ?

Le spectacle vivant, doit être vu, vécu live ! On ne filme pas un concert de six musiciens avec une seule caméra. Il faut pour cela une captation multi-caméra, un enregistrement multi-pistes, etc. Ce n’est pas le propos ici. Songs for Madagascar est entièrement filmé à une seule caméra (un regard) et enregistré par un ingénieur du son. Dans le film, j’ai privilégié les moments où les musiciens se retrouvent entre eux, loin de leur fan club, loin du show-biz et des studios d’enregistrements, dans l’intimité de leurs répétions. C’est cette musique en train de se faire, cette recherche d’arrangements encore en train de se trouver, qui me passionnent. Comme je les filme depuis bientôt dix ans, ils m’ont complètement intégré dans le décor. Ils ne me « voient » plus… Et pourtant je ne suis jamais caché, je ne vole pas des images par « le trou de la serrure ». C’est la qualité de cette proximité, de cette confiance établie avec ces immenses artistes, que j’essaie de partager avec les spectateurs. Le privilège de cette intimité toute acoustique.

A la fin du film, je montre ce qu’on ne voit jamais quand on assiste à un concert : les artistes dans les moments qui précédent leur entrée en scène.

Pour moi l’apogée du film c’est quand les Stars, « étoiles », descendent sur terre rencontrer ceux qui sont devenus «des paysans sans terre », qui reboisent la forêt originelle la journée et se battent la nuit contre les incendies.

Les initiatives et solidarités populaires dans la culture ou face à la déforestation sont effectivement mises en exergue par d’émouvantes rencontres. Parallèlement, les croyances et coutumes sont respectées comme parties prenantes d’un être au monde qui s’oppose à l’obsession de l’argent. C’est tout un programme que le film met ainsi en place et qui donne sens au combat culturel du groupe de musiciens. N’est-ce pas cet exemple pour le monde d’une musique comme expérience et « manière de vivre » qui vous a poussé à faire ce film ?

Au départ il y avait la musique, ma passion pour la musique et aussi une grande admiration pour ces musiciens. Le Madagascar All Stars réunit des musiciens professionnels, habitués aux scènes internationales. La moitié de ses membres vit toujours à Madagascar, l’autre en Europe. C’est peut-être ce déracinement qui leur a fait prendre conscience de l’importance de leur propre culture. Or la mondialisation avec ses dommages collatéraux que sont l’accaparement des terres et l’exode rural menace autant l’environnement que leur « exception culturelle ».

J’aime quand un film contient divers niveaux de lectures. Chaque spectateur construit son propre film selon qu’il connaisse ou pas le pays, la langue, ou la musique. Selon qu’il soit Malgache, Français ou Allemand, et selon qu’il ait été confronté ou pas à des réalités similaires…

« Songs for Madagascar » ne sera pas perçu à Madagascar et en Europe de la même manière. Le fait que des musiciens originaires de différentes régions de l’île jouent ensemble dans un même groupe, peut paraître anodin vu de l’extérieur, mais ça prend une grande importance à Madagascar, où les tentations ethnicistes font des ravages. Erick Manana en parle dans sa chanson Inona no mahaory : « Pourquoi on se lamente ? Pourquoi ne tisse-t-on pas des liens ? / Changeons la musique. Le racisme nous démolit. / Pourquoi on se lamente… On ne s’aime pas On ne s’entraide pas / Ça fait trop longtemps Que notre terre devrait être un bien commun. »

Le film est construit comme un road-movie, non seulement à Madagascar mais aussi à l’étranger. Est-ce parce que cela vous permet d’ouvrir vers la dimension universelle de la musique et de ce qu’elle exprime, tout en ouvrant à la présence de la diaspora malgache ?

Oui, c’est comme si c’était un road-movie de Madagascar à Andafy (au-delà des mers). Ces musiciens sont connus en dehors de l’île, et leur public à l’extérieur est bien plus large que celui de la diaspora malgache. Régis Gizavo par exemple a accompagné Cesaria Evora, ou les groupes corses I Muvrini et Alba. Il est reconnu au Brésil grâce à mon compatriote Lénine, et est considéré là-bas comme étant parmi les dix meilleurs accordéonistes au monde. Jaojoby, le Roi du Salegy, a déjà fait le tour du monde avec sa musique. Justin Vali a fait partie de l’écurie Real World, le label de Peter Gabriel. On découvre dans le film le quartet de cordes allemand Lokanga, qui accompagne Erick Manana. Et en effet cette notoriété internationale peut par ricochet faire bouger les choses au pays. La musique a ce pouvoir extraordinaire de pouvoir toucher aussi bien l’oligarque de la ville que le paysan dans la rizière.

Prises sur le vif, les rencontres et répétitions posent des problèmes techniques difficiles à résoudre, notamment la prise de son. Comment avez-vous pu résoudre ces problèmes ?

N’ayant pas tourné dans un studio, la prise de son est faite dans les conditions du documentaire, du direct. Gabriel Mathé, l’ingénieur du son, a réalisé une belle performance avec sa perche, souvent dans des conditions sonores difficiles. Comme à la conférence de presse improvisée au centre ville devant la « maison du peuple » et sa sono précaire, qui ouvre le film, mais cette précarité se voit à l’image, elle est contextualisée. La plupart des musiques, elles, sont enregistrés en acoustique pendant les répétitions. Sans amplifications, les instruments nus, les voix !  Et même si la sonorité des murs de la cuisine n’est pas celle d’un studio, ce qui compte c’est l’énergie et l’émotion qui passent dans ces conversations musicales ; les improvisations, les échanges entre les musiciens, qui se découvrent et se révèlent réciproquement dans des dialogues complices.

Un tel film se fait sur la durée, ce qui suppose un certain budget : était-il difficile à produire ?

Le projet est né pendant les enregistrements de l’album en 2008 à Tana. Depuis j’ai continué à les suivre au gré de leurs résidences d’artistes et de leurs rares concerts, quand les musiciens du groupe ou les organisateurs trouvaient de ci de là, un billet d’avion, un logement, pour que je puisse les accompagner.

En France aujourd’hui les financements d’un documentaire sont subordonnés à la diffusion télévisuelle. Or les diffuseurs sont frileux, et ont horreur de ce qu’ils appellent le « cross-genre ». Soit on fait un documentaire musical, soit on fait un documentaire sur l’environnement… Sinon ils ne savent pas dans quelle « case » le programmer. Or c’est précisément l’intérêt du projet : comment éveiller les consciences en faisant appel au divertissement, à la musique. L’originalité de cette production c’est que, à défaut de diffuseur intéressé en France, nous avons finalement pu faire le film grâce au soutien du Centre for Transnational Studies de l’Université de Southampton en Angleterre. Ils ont intégré le film dans un programme de recherche : « Madagascar in the World : The impact of music on global concerns ». Et c’est ainsi que le film a obtenu le soutien du AHRC (Arts and Humanities Research Council) – en plein Brexit , un comble !

Ce n’est pas aussi confortable matériellement qu’une production avec une grande chaîne française et le soutien du CNC, mais l’alternative du financement universitaire nous a permis d’aller au bout de notre projet : aborder des sujets importants, donner à réfléchir, tout en « séduisant »  par la musique. Loin du formatage télévisuel.

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