L’Europe des festivals

Une étape parmi d'autres

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Depuis le mois de mars, la France des cultures du monde renoue, comme à son habitude, avec le temps des festivals et des sons d’été. Ses usages et ses rites. Bains de foule et mixité, en veux-tu en voilà. Insouciance, partage et découverte. Les plaisirs se conjuguent au pluriel et la musique se consomme sans retenue. Après avoir stagné, le nombre de festivaliers est en hausse, passant de 2 024 800 à 2 191 000 entre 2013 et 2014. Les artistes africains ont-ils une place légitime dans ce paysage ? Comment s’articulent leurs présences avec les enjeux économiques et culturels qui dessinent les programmations ? Dans ce dossier, Africultures explore cet univers à l’aune de ses dynamiques et de ses évolutions.

Une chose importante pour les artistes africains programmés dans les festivals en Europe, c’est l’effet vitrine. Etre à l’affiche d’un festival en France, en Espagne, en Suisse ou en Angleterre, c’est espérer être vu par un public plus large, qui a besoin de croquer de nouveaux sons dans sa tête, de voyager vers un ailleurs improbable l’espace d’un concert, de vivre une expérience live où la fascination se dope à coup de transpiration et d’extase collective. Mais c’est aussi l’occasion de séduire des pros. Une faune particulière d’hommes et de femmes sans qui l’artiste ne pourrait poursuivre son ascension sur les scènes du monde. Ils sont journalistes, programmateurs, tourneurs et managers, et ont la confiance de ceux qui mettent les sous à table pour que les scènes se remplissent. La plupart vous diront que c’est le public qui paie et qui décide par souci de rester humble, à leur place. Rares sont ceux qui vous avoueront la vérité, à savoir qu’ils imposent les tendances émergentes par leurs choix, aveugles ou inspirés. Ils ont du crédit dans la profession, parviennent à insuffler au public ce qu’il faut aimer ou détester, font et défont les réputations comme des petits dieux à qui les artistes doivent rendre la bise, sous peine de.

Pour ce qui est de l’Afrique, les choses ont cependant pas mal changé dans cette arène. Car la crise continuant de plomber les économies des festivals les plus importants, certains de ces messieurs-dames ne peuvent plus se rendre sur le terrain, comme jadis. Plus personne ne leur donne le moyen d’y jouer les rabatteurs ou d’y repérer de futures têtes d’affiches. Trop cher le voyage sous les tropiques ! A moins d’être invité – tous frais payés – par ceux-là même qui espèrent être programmés. Autant dire une affaire impossible ! D’autant que se rajoute à cela la prise en charge des voyages dans le sens inverse pour l’artiste et son groupe, sans oublier les galères de visa. Car la diplomatie d’influence dans les ambassades européennes présentes sur le Continent aime à trainer les pattes. Les artistes étant considérés comme d’éventuels migrants, et donc comme des « dangers potentiels », cette diplomatie se demande toujours si elle ne va pas encourager les candidats à la clandestinité. Elle oublie que ces artistes sont d’abord une économie profitant aussi bien à l’Afrique qu’à l’Europe, à la seconde bien plus qu’à la première. Du coup, journalistes, programmateurs, tourneurs et managers, ne sont plus nombreux à se ruiner pour aller quérir des talents dans les pays concernés. Alors qu’il fut un temps où ils furent tous assez fous pour se risquer à l’inconnu sous les tropiques, en misant sur l’avenir et la puissance des répertoires.

Les temps sont gris pour tous. Les économies faites dans les festivals français ces dernières années – pour l’exemple qui nous occupe – vous refroidissent toute velléité d’aller à l’encontre d’une tendance en hausse. En deux mots, un artiste qui réside déjà en Europe rassure son monde. Celui qui ne peut partir de son pays au dernier moment, faute de visa, est un fiasco annoncé qu’aucune autorité ou institution ne voudra assumer. Sauf si la même diplomatie d’influence, via ses réseaux culturels, se mouille la chemise, en exhibant ses protégés, qui ne sont pas toujours les meilleurs d’entre tous sur les scènes locales. Dans ce cas, et seulement dans ce cas, le processus devient fluide sur les allers et retours. Nous ne jetterons la pierre à personne. Le phénomène explique en partie que les scènes rêvées par les journalistes, les programmateurs, les tourneurs et les managers d’hier ne soient plus garanties, aujourd’hui. Il y a de moins en moins d’artistes qui viennent de là-bas, de moins en moins de découvertes, de moins en moins d’artistes phares aussi pour des questions de coût évident, de moins en moins de choix donc, malgré les mises en réseaux de la profession, les mutualisations de programmation, les militances pour la diffusion des musiques africaines en Europe. Une époque est passée. En même temps, il est essentiel de dire que tout n’est pas fini.

Car il y en a encore qui se battent, tel José Bell à Fiest’à Sète, pour qu’à l’affiche apparaisse des guest d’Afrique. Vivent-ils ici, vivent-ils là-bas, le public ne fait pas toujours la différence. Et il y a longtemps que l’authenticité ne se joue pas sur une adresse de résidence. A Fiest’à Sète, grande messe des musiques du monde du côté de l’Hérault, dont la dernière édition s’est tenue du 24 juillet au 8 août dernier, il y a donc eu une belle brochette d’artistes du Continent. La Malienne Fatoumata Diawara en conversation avec le Cubain Roberto Fonseca, l’Algérien Aziz Saghmaoui en dialogue transméditerranée avec l’Espagnol Juan Carmona, le Nigérian Keziah Jones partageant la scène avec le british poet from Trinidad, Antony Joseph. Il y a également eu la présence de la Malienne Mamani Keïta, des Réunionnais de Zoreol, des westaf de Debademba. On peut s’en réjouir. Sans doute que la diminution des listes d’artistes africains à l’affiche en Europe signifie aussi que de nouvelles pratiques doivent être mises en place, promues. Pour que l’on comprenne dans les administrations publiques et dans les institutions de soutien de France ou d’Angleterre qu’au final, ils ont beau venir du Continent, ils sont des artistes comme les autres, et doivent pouvoir circuler, comme les autres. Sans doute aussi que l’économie des musiques africaines ne doit plus compter seulement sur la diffusion de ses artistes en Europe. Les expériences menées depuis des années, au Sénégal, au Maroc, au Mali, en Afrique du Sud ou encore au Cap-Vert, doivent être soutenues plus que jamais, se pérenniser d’une manière assez forte pour que l’Europe des musiques du monde ne soit plus qu’une étape parmi d’autres pour l’Afrique.

///Article N° : 12368

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© Pierre Nocca




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