Liazéré, un jeune dramaturge qui fait entendre la voix des femmes d’Afrique

Entretien avec Liazéré

Limoges, septembre 1997
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En 1996, le Festival International des Francophonies, où il était reçu en résidence d’auteur avec le soutien d’une bourse Beaumarchais, a révélé un jeune dramaturge ivoirien dont l’écriture a l’originalité de donner la parole aux femmes. Liazéré a en effet choisi d’élaborer un théâtre qui résonne de tous les problèmes inhérents à la condition de la femme africaine. Auteur de La Complainte d’Ewadi où s’expriment les pleurs éternels d’une mère en deuil, Liazéré a déjà signé quelques autres pièces dont notamment Le Système H, créée à l’Hôtel du Golf à Abidjan et qui dénonce le harcèlement sexuel dont les jeunes filles sont victimes jusque dans les écoles. La Complainte d’Ewadi, son premier texte publié et présenté à Limoges en septembre 1996, annonce une écriture musicale qui respire et bat la chamade sans jamais céder au pathos, une écriture dramatique au rythme incantatoire où les actes se font pulsations, mais surtout une écriture poétique qui a l’inflexion brisée d’une voix, celle d’une femme qui n’en peut plus de se taire.

Je parlerai, je discourrai, je conjurerai la fortune diabolique qui entrave notre existence.
Je suis la mémoire vivante des âmes meurtries. Je suis le griot-reporter. Je suis le griot-radio, le griot-téléviseur. Celui qui colporte la vérité jusqu’aux entrailles de la vie. Tous vous entendrez ma voix fluer des cordes constellées, des gorges de toutes les chaînes du monde.(…)
Femmes de partout, levez-vous ! dites non au décret de spoliation sexuelle qui déshumanise et ruine notre féminité.
Amazones des temps nouveaux, levez-vous.
Levez-vous, femmes-fusilliers !
Levez-vous, femmes-artilleurs !
Levez-vous, femmes-archers !
C’est à vous que je m’adresse !
Dites votre indignation !
Filles-canons, filles-mitrailleuses.
Levez-vous pour bâtir la citadelle invincible qui servira de bouclier aux parturientes de la création et de la remise en ordre de l’ordre rompu.
Assumons notre part de violence. Faisons la guerre à la guerre.

Liazéré, La Complainte d’Ewadi, Ed. Lansman, 1996.

La Complainte d’Ewadi , présentée au 13° Festival International des Francophonies, met en scène une mère de famille africaine. Comment s’est imposée à vous cette voix de femme et pourquoi une femme seule en scène ?
La pièce m’a été inspirée par la comédienne elle-même, Ouhé Ida. Sa prestation dans une pièce m’avait plu. Par ailleurs j’avais moi-même très souvent joué avec des femmes. C’est à partir de là que je me suis familiarisé avec cette sensibilité féminine que je pense capable d’apporter beaucoup au théâtre. Ce qui n’est pas toujours le cas dans de nombreux spectacles en Afrique où les femmes sont toujours au second plan.
Ewadi est donc une anagramme d’Ouhé Ida ?
Oui. En fait le premier titre c’était La Rive des misères car je voulais traduire la misère provoquée par le phénomène de la guerre au centre de laquelle se trouvent les femmes et les enfants. D’une manière générale, ce sont eux qui pâtissent le plus de la guerre. Mais Monique Blin qui m’a fait comprendre que ce titre manquait de mystère : j’ai finalement choisi La complainte de Ouhé Ida qui est devenu Ewadi.
Est-ce que c’est une complainte de femme africaine ou celle de toutes les femmes ?
C’est une complainte proférée par une femme africaine qui tend à l’universel dans la mesure où la guerre elle-même est universelle. D’ailleurs, comme elle le dit à un moment, c’est la complainte de toutes les Ewadi de la terre.
Parce que dans Ewadi il y a aussi Eve ?
En effet. Sans être féministe, j’ai beaucoup joué avec les femmes et j’ai surtout joué des rôles de femmes dans la vie. A la mort de ma mère c’est moi qui ai tenu auprès de mes frères et soeurs le rôle dévolu à notre mère : j’ai cuisiné, j’ai fait la lessive, je me suis occupé de mes frères et soeurs. J’ai donc vécu dans ma chair cette sensibilité, les souffrances mais aussi les joies que peuvent vivre les femmes. Mon théâtre tente de sauver ce qu’il reste d’humain en nous et je crois que c’est auprès des femmes qu’il faut aller le chercher.
N’est-ce pas, en Afrique, une sorte de défi de montrer un seul personnage sur scène et de surcroît une femme ?
Au départ, cela ne constituait pas un défi pour moi. C’est après que le défi est né à travers les réactions que suscitaient cette femme seule sur scène. Mais bon Dieu, une femme seule sur scène apporte autant sinon plus qu’un homme ! Pour moi il n’y avait pas de défi, mais une évidence, c’est d’ailleurs pour cela que la pièce a coulé de source ; je l’ai écrite pratiquement en trois semaines.
Les femmes ont-elles senti en Ewadi un porte-parole ?
Oui, à tel point qu’on finit souvent par confondre la comédienne et l’auteur. Finalement, Ewadi c’est Liazéré et Ouhé Ida.
Avez-vous d’autres projets avec des femmes ou autour des femmes pour le théâtre ?
Le plus sûr en ce moment est une pièce qui met en exergue l’existence d’une comédienne ou une chanteuse. J’ai déjà le synopsis, seule reste la profession de cette femme. Il s’agit de la chute d’une étoile.
Quel est votre regard sur la place de la femme africaine dans la société ? Voyez-vous une évolution de la condition de la femme aujourd’hui en Afrique ?
Pour le moment les choses n’évoluent pas énormément parce qu’il y a encore beaucoup à faire surtout au niveau même des femmes. Parce que s’il faut attendre les hommes pour donner des places aux femmes, elles n’auront que les strapontins ! Le vrai combat est donc une affaire qui revient aux femmes, c’est à elles de se battre. Il ne s’agit évidemment pas d’une guerre au sens propre, mais elles doivent revendiquer leurs places et faire ce qu’il faut pour atteindre la place qu’elles méritent dans les rapports professionnels et dans tous les autres domaines.
Et qu’en pense l’enseignant puisque vous êtes professeur de Lettres et enseignez le français au Lycée moderne de Treichville ?
La scolarisation des femmes n’est pas encore entrée dans les mentalités, sans compter le harcèlement sexuel dont elles sont victimes de la part des enseignants. J’ai d’ailleurs créé l’année dernière un spectacle sur le harcèlement sexuel. C’est un véritable fléau dans la mesure où les filles-mères sont généralement perdues pour l’école. Il est donc inutile d’afficher un optimisme de bon aloi. Néanmoins, il n’est pas question pour les femmes de baisser les bras.
Cette révolte, c’est un peu ce qu’incarne le personnage d’Ewadi ?
Voilà. Ewadi est une militante de la cause féminine, et d’une manière générale si tout va du côté de la femme, les humains iront mieux !

La Complainte d’Ewadi, texte de Liazéré, mise en scène de Fargass Assandé, avec Ouhé Ida. Créée au Festival International de Théâtre pour le Développement en 1996, la pièce a été présentée en première française à Limoges le 28 septembre 1996 à l’occasion du Festival des Francophonies et en première belge à Liège le 17 octobre 1996 dans le cadre des Rencontres d’Octobre. Une production de la Compagnie Ojiwa Théâtre, avec le soutien du Ministère de la Coopération, du Ministère de la Culture, de l’ACCT, du CCF d’Abidjan, des Rencontres d’Octobre à Liège et de la Communauté Française de Belgique.///Article N° : 285

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