D’autres esclavages à fouetter !

Entretien de Sylvie Chalaye avec Elie Liazéré (Limoges 1998)

Abidjan, août 1998
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Homme de théâtre ivoirien récemment primé par RFI pour Le Pari de Dizô et lauréat du prix Kilimanjaro 98, Elie Liazéré enseigne les Lettres au Lycée moderne de Treichville à Abidjan. Boursier Beaumarchais, il a bénéficié d’une résidence d’écriture dans le cadre du 13e Festival International des Francophonie en Limousin. Il est l’auteur d’une dizaine de pièces dont La Complainte d’Ewadi publiée chez Lansman en 1996 et présentée la même année au Festival de Limoges dans une mise en scène de Fargass Assandé.

L’esclavage et la traite sont des sujets très peu présents dans la littérature et surtout la littérature dramatique. En France cette occultation est liée à des raisons politiques, les lobbies coloniaux ayant empêché pendant très longtemps que le sujet soit porté à la scène et ainsi soumis à l’opinion publique… Mais on constate la même occultation dans le théâtre africain, sans doute pour des raisons différentes. En tant que jeune dramaturge, comment vous situez-vous par rapport à ce sujet ?
Je crois que nous n’occultons pas l’esclavage. Il y eu simplement des étapes. Avant les indépendances, on a vu des auteurs, comme Césaire ou Senghor, fustiger l’esclavage et dénoncer la colonisation. Mais après les indépendances, on ne pouvait pas continuer indéfiniment de parler de l’esclavage et de la colonisation, puisque de nouveaux problèmes se présentaient à nous, des problèmes d’une autre nature. Les colons étant partis, des chefs ont pris le pouvoir, ont pris la place des colons, et pour certains se comportent encore aujourd’hui comme les colons. Nous subissons une forme de colonisation qui ne dit pas son nom mais qui est perpétrée par les nôtres. Ce sont ces formes de dictatures qui se sont imposées comme les thèmes de notre écriture. Voilà véritablement notre souci aujourd’hui.
C’est en quelque sorte parce que des problèmes plus immédiats se sont présentés qu’il a fallu laisser de côté ce qui appartenait à l’histoire. D’abord s’occuper du présent avant de revenir sur le passé ?
En fait l’esclavage continue sous une autre forme. La lutte doit donc elle aussi prendre une autre forme. Il faut pouvoir cibler l’adversaire, l’ennemi. Nous ne voulons pas occulter l’esclavage. Mais ce que nous vivons aujourd’hui de manière charnelle, ce sont ces problèmes économiques, ces problèmes politiques, ces problèmes sociaux. Nous nous devons de les dénoncer. Maintenant que nous avons le pouvoir, que nous avons les moyens de recréer notre société, qu’est-ce que nous en faisons ? L’aliénation des enfants des rues soumis à la prostitution n’est qu’une nouvelle forme d’esclavage et c’est nous qui en portons la responsabilité car elle relève de la mauvaise gestion économique.
La traite a laissé le continent africain exsangue et les problèmes que connaît aujourd’hui l’Afrique ne sont-ils pas la conséquence de ces cinq siècles d’odieuse ponction ?
Il n’y a pas de rupture. Nous vivons encore sous le joug des grandes puissances. Le néocolonialisme est la continuité, mais à chaque étape il y a des transformations.
Le passé prépare l’avenir. On ne peut pas construire le futur si on ne revient pas sur le passé, si on n’accomplit pas un devoir de mémoire. N’y a-t-il pas une nécessité de faire ressortir cette histoire de la part des Africains, par solidarité aussi avec ceux qui ont été déportés et qui se trouvent de l’autre côté de l’océan à présent ?
On peut pardonner, mais on ne doit pas oublier. Nous avons le devoir de rappeler l’histoire pour qu’elle ne se répète pas. J’ai un projet d’écriture, une espèce de fresque historique de l’esclavage jusqu’à aujourd’hui. A ma manière, je souhaiterais participer à un rappel de l’histoire. Nous n’oublions pas notre passé, c’est le socle. Et ce socle est en creux, il est celui du manque. Nous avons perdu en hommes, nous avons perdu en culture… cela a créé un certain nombre de complexes mentaux, qui continuent parfois de nous persuader de notre infériorité.
Mais cette priorité que vous donnez aux sujets actuels ne traduit-elle pas une certaine culpabilité vis-à-vis du passé ? La culpabilité de la mère qui perd son enfant et qui ne le retrouve pas.
La responsabilité existe véritablement. Beaucoup d’entre nous ne parviennent pas à dépasser ces choses ; nous les avons intériorisées ; elles occupent l’inconscient collectif.
Il y a là quelque chose qui est de l’ordre de la psychose de toute un peuple, il y a là quelque chose de très profond.
Quatre siècles, ça vous colle à la peau ; c’est un combat de chaque jour qu’il faut mener.
L’Afrique n’est-elle pas prise dans un paradoxe ? D’un côté c’est cette honte, cette culpabilité qui fait qu’il y a une retenue à en parler. Mais d’un autre côté comme l’Afrique est toujours associée à des sujets misérabilistes, n’y a-t-il pas aussi la fierté des Africains qui se disent :  » on cesse de parler de cette époque où nous étions des esclaves ; c’est aujourd’hui terminé et on s’affirme droit et fier  » ?
Peut-être. Mais on ne peut pas faire un trait sur son passé, il vous rattrape toujours. Et je suis convaincu que c’est en veillant avant tout à ne pas reproduire aujourd’hui le comportement de nos tortionnaires d’antan que nous affrontons avec le plus de lucidité notre passé.

///Article N° : 935

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