L’imaginaire parodique de Germano d’Almeida

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Germano d’Almeida est considéré comme le représentant le plus important de la génération d’écrivains apparus sur la scène éditoriale depuis l’indépendance du Cap Vert le 5 juillet 1975.

Il incarne en effet un renouveau surprenant si on compare la thématique de ses livres – il en a publiés dix à ce jour – avec celle des Claridosos, fondateurs de la revue Claridade. Référence obligée en matière de littérature nationale, ceux-ci s’étaient donnés pour mission de décrire le vécu matériel ou imaginaire de leurs congénères autour des années 60. Ils disaient la misère engendrée par une sécheresse endémique, le désir d’émigration qui s’en suivait et pour ceux qui le réalisaient, le mal-être qui en découlait. Historiquement, le revue fut le terreau de la littérature nationale et le support de maints travaux d’ethnographie locale menés par des autochtones. La fiction comme la production poétique était un moyen de cerner l’identité culturelle de l’archipel en exprimant les conditions de vie et l’univers mental de l’individu par la description la plus fidèle possible du milieu géographique et humain.
Sur le plan littéraire, l’indépendance politique de l’archipel n’avait rien changé puisque Xaguate (1897), roman de Teixeira de Souza et premier texte fictionnel cap-verdien d’après l’indépendance, se situe dans la droite ligne de ceux de ses aînés : son héros Bejamin da Costa revient au pays après un demi-siècle passé aux Etats-Unis et se heurte à des situations inédites pour lui. Le thème traduit donc ce même besoin de décrire les aspects négatifs de l’émigration – un thème déjà effleuré dans Chiquinho de Baltazar Lopes (1936, traduction française de Michel Laban, Actes Sud 1990).
Germano d’Almeida procède à une formulation radicalement neuve de la thématique comme des procédures formelles caractéristiques de la littérature des décennies écoulées. Le geste constant de l’auteur consiste à en prendre le contre-pied grâce à une stylistique axée sur la parodie, elle-même reposant sur une série d’antithèses volontairement grossières. Un exemple parmi bien d’autres : Le Testament de monsieur Napumoceno (traduction française aux éditions Sépia) raconte la vie d’un commerçant de l’île de Sao-Vicente qui fit preuve d’une remarquable astuce lorsqu’au mois d’août il décida d’acheter un parapluie pour se préserver de la chaleur torride. N’en trouvant pas chez ses confrères, il passe commande de 1000 articles dans l’espoir de les vendre à bon prix le moment venu. Comme il se met à pleuvoir une pluie fine, la radio, grossissant l’événement, annonce qu’un véritable déluge s’abat sur le pays. En un rien de temps, le stock de parapluies de M. Napumoceno est épuisé alors que, par suite d’une erreur de commande, il en avait réceptionné 10 000 !
La volonté d’ironie touche à la caricature délibérée ; le testament qui relate ce fait est si long qu’il nécessite une journée de lecture !
Sur le plan de la technique fictionnelle d’Almeida se montre aussi novateur. Alors que ses prédécesseurs privilégiaient la linéarité du récit, son dernier livre intitulé As memorias de um espirito (ediçoes Caminho, Lisbonne 2001) est construit sur un va-et-vient entre passé et présent : à partir de la succession des familiers venant rendre hommage au défunt José Alirio de Souza, un narrateur inventé (l’esprit du protagoniste) raconte les amours du personnage avec ses diverses conquêtes. C’est l’occasion pour l’auteur d’écrire autant de micro-récits de vie qui, par le biais de retours en arrière et d’anticipations, dessinent non seulement l’existence du défunt mais aussi (et essentiellement) la relation au plaisir charnel qui règne à Mindelo au sein de la petite bourgeoisie.
Car le héros s’enorgueillit de ses conquêtes féminines et n’est pas insensible aux plaisirs de la table (de nombreux plats sont énumérés et certains sont décrits avec une évidente délectation dans le roman). « J’ai chauffé mes deux mains dans le feu ardent de la vie ; je m’en vais sans remords« , dit Alirio. Là encore, le registre thématique de l’écrivain : il élude constamment les problèmes matériels des insulaires pour ne retenir que les bons côtés et les aspects ludiques de la vie bouillonnante de la ville. De plus – et la différence est notoire avec les représentants de Claridade – ses livres ne sont pas ceux d’un militant politique, ils ne défendent aucune cause ; tout au plus se réserve-t-il un regard critique vis-à -vis de certaines options choisies par le pouvoir en place. (1)
C’est en creusant le sillon de la différence avec les deux générations précédentes d’écrivains que Germano d’Almeida est devenu un porte-drapeau de la nouvelle littérature cap-verdienne.

(1) Dans un roman antérieur, 0 dia das calças roladas (le jour des pantalons retroussés, ediçoes Caminho 1999) d’Almeida dresse un tableau comique des tiraillements qui se sont fait jour entre paysans et représentants locaux du pouvoir en place après l’indépendance, montrant le dogmatisme et la bêtise des membres du Parti en matière de réforme agraire.Lire l’entretien de Babacar Sall avec Germano d’Almeida dans Africultures 26. ///Article N° : 2640

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