L’inanga, carrefour de cultures

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Mbacciire umugani mbabaambuze umugani n’uuzaava i Kaamugani azaasaange ubukoombe bw’umugani buziritze ku mugaanda w’inzu. Haarabaaye ntihakabe. Haapffuuye imbwa n’imbeba haasigaye inka n’ingoma. Ubusa bwaaritse kuu maanga umuyaga urabwaarurira agaca karacuraanga uruvu ruravugiriza nyramusaambi issabagirira inaanga.
Haabaaye ho…
Que je vous débite un conte, que je vous réveille par un conte et que même celui qui viendra du pays des contes trouve un conte adulte et vigoureux attaché au pilier de la hutte. Il y avait, qu’il n’y ait plus ! Morts sont les chiens et les rats, restent la vache et le tambour. Le néant a niché sur l’abîme et le vent l’a déniché, l’épervier a joué de la musique, le caméléon a sifflé et mère grue couronnée a dansé au son de l’inanga.
Il était une fois…

…trois cultures très anciennes se rencontrant au pays des mille collines. Ces siècles de rencontres ont largement fusionné les différents modes musicaux pour donner un seul répertoire que l’on symbolisera volontiers dans l’image du  » fil à trois cordes « . Métaphore de la cohésion des Banyarwanda, cette allégorie transposée sur le plan musical dévoile l’héritage multiple d’une musique unique au monde.
Elle seule intègre et magnifie la beauté aurorale de la polyphonie des premières communautés de silvicoles autochtones, la puissance rythmique de l’univers culturel bantu et l’enchantement mélodique propre aux images sonores des civilisations pastorales jaillies de la préhistoire de l’humanité.
Toutes ces expressions ne subsistèrent jamais plus séparées : même s’il n’est pas impossible de distinguer les trois répertoires, chacun d’eux présente en fait aujourd’hui des formes résultant d’emprunts mutuels.
L’Inanga, selon Cécile Kayirebwa
 » L’inanga est l’instrument par excellence de la musique du Rwanda, le premier qu’il faut vraiment écouter, bien qu’il soit devenu très rare, car on en fabrique presque plus : l’inanga fait partie des instruments et du répertoire de la musique rwandaise qui ont subi d’innombrables restrictions depuis plusieurs années.
Il s’agit d’une sorte de cithare  » à bouclier « , à six cordes (on en trouve à neuf cordes), de la longueur d’un mètre environ : plus il est grand et creusé, plus il est beau et performant, surtout grâce à une caisse de résonance plus ample…
Les deux bouts ont des entailles yahamano ( » orteils « , en kinyarwanda), à travers lesquelles une corde unique (de boyaux de vache antan, de nylon aujourd’hui), très serrée, fait le tour du bouclier.
Il était notamment utilisé dans la musique de la Cour, pour chanter les louanges des rois ou des chefs, mais aussi les poésies et les berceuses que l’on peut chanter.
Pratiqué dans le  » haut  » milieu des BaTutsi, il n’était pas joué que par eux, les BaHutu et les BaTwa s’en servaient aussi (introduit par les Tutsi), mais cela restait un instrument de haute classe. Traditionnellement, il était l’emblème des BaTutsi et son origine pastorale ne fait pas de doutes.
A l’heure actuelle, il est encore joué et son usage est devenu plus populaire.
Il est possible que l’inanga était construit par les Twa, mais je sais également que les BaTutsi savaient le construire. En tout cas, ce qui est étonnant est qu’on trouve des spécialistes d’inanga qui ne sont pas capables de l’accorder. Il y avait des accordeurs BaTutsi tellement prisés que l’on devait marcher une journée entière pour leur amener l’inanga à accorder !
Cet instrument est également présent au Kivu, au Burundi et en Ouganda.  »
Discographie de l’inanga
Si l’on s’en tient au marché français, les ouvrages en distribution se comptent sur les doigts d’une main mais sont d’une rare et précieuse qualité.
Le label bruxellois Fonti Musicali, dont les parutions sont diffusées en France par Musidisc, nous propose deux laser dont le premier Rujindiri, maître de l’inanga – musique de l’ancienne Cour du Rwanda, innove considérablement par rapport à l’utilisation traditionnelle de la harpe à sept (ou à neuf) cordes, que l’on considère être l’instrument par excellence de la musique rwanda. Son répertoire classique, lié à l’histoire officielle et aux généalogies de la noblesse mututsi, et datant du royaume de Yuhi III Mazimpaka (1700-1730), est devenu plus populaire et les textes font maintenant référence à la vie des gens des collines.
Ainsi, si les enregistrements présentés ici (réalisés par Jos Gansemans lors de missions organisées par le Musée Royal d’Afrique Centrale en collaboration avec l’Institut National de Recherche Scientifique de Butare) sont tributaires du style des Ibyivugo – genre littéraire des BaTutsi à l’origine de la musique inanga – Rujindiri y introduit des adaptations de chants de danse twa ou des apports mélodiques burundais.
Mais la variation la plus importante demeure qu’ici, l’inanga n’est pas accompagnée par une seule voix (Rujindiri) mais aussi par celles de Semahe et Nyrashirambe. Ce qui donne aux structures vocales des effets d’hétérophonie, inhabituels dans le jeu de cet instrument.
Le second CD, Rwanda : polyphonie des Twa, a été enregistré entre 1973 et 1986 et laisse stupéfaits les auditeurs par la beauté incomparable et la complexité d’un art vocal qui, partiellement comparable à celui des autres tribus autochtones d’Afrique centrale (appelées  »  Pygmées  » après l’arrivée des colonisateurs), a dû influencer les divers styles de chants des BaHutu et BaTutsi.
Signalons également l’opus de la chanteuse Cécile Kayirebwa, Music from Rwanda (Distr. Média 7), qui représente la seule tentative récente à notre connaissance de mélanger instruments, rythmes et mélodies traditionnels avec des techniques modernes d’enregistrement.
Une tentative bien réussie – la voix de Cécile nous emmène vraiment loin et semble riche d’un grand pouvoir d’apaisement – et qui aurait mérité une attention majeure de la part des professionnels.
Sur l’inanga encore, Rwanda, Médard Ntamaganya, Chants de cour à l’inanga et chants populaires (Indédit/Maison de Cultures du monde, distr. Auvidis). Les chansons accompagnées à la cithare-sur-cuvette inanga appartiennent au répertoire courtois ou rural qui ne se distinguent pas de façon aussi rigide que dans le clivage musique savante / musique populaire, inconnu en Afrique. L’inanga est autant pratiqué dans les veillées familiales que dans les liturgies sacrées ou les louanges dédiées à la noblesse.
Médard Ntamaganya, membre des communautés des Batwa autochtones, est un musicien polyvalent, excellent dans le jeu de nombreux instruments à cordes, à vent ou à lamelles. Chantant, dansant et frappant ou pinçant les cordes de sa cithare, il nous montre les subtiles différences rythmiques entre les chants d’apaisement ibihozo et d’autres motifs populaires (plages 5 ou 7, par ex.) à l’allure plus rapide. On remarquera l’usage de la technique vocale guhogoza ( » le travail de la voix dans la gorge « ), typique de plusieurs pays de l’Afrique de l’Est.
Musique à remonter le temps par ses images sonores puissamment évocatrices, l’art vocal et instrumental des Banyarwanda garde probablement le secret de sa beauté aurorale dans la rencontre de trois cultures très anciennes qui, dans le pays des mille collines, sont restées à l’écart de l’influence occidentale jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier.

///Article N° : 344

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