Lire en été 1 : Traversée des apparences sud-africaines

La Sourde violence des rêves, de K. Sello Duiker

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L’été est souvent l’occasion de prendre davantage le temps de lire. Africultures, jusqu’en aout, vous conseille chaque semaine, quelques oeuvres parues ces derniers mois et de grands entretiens. Belle lecture.

Considéré comme l’un des plus grands romans post-apartheid, La Sourde violence des rêves de K. Sello Duiker (1974-2005) vient d’être traduit en français aux éditions Vents d’ailleurs. Une errance hallucinée au cœur d’une Afrique du Sud pétrie de paradoxes, où de jeunes paumés s’inventent des stratégies de survie.

Pour se raconter, Tschepo aurait aimé pouvoir utiliser les outils sécurisants du roman traditionnel. Pouvoir dire simplement que « tout était laid », qu’il lui fallait « s’accrocher à la vie par les dents ». Et décrire sa lutte contre le sordide Sud-africain, celui du Cap où, en tant que Noir, il fait partie d’une minorité. Mais il a basculé. « Troubles psychotiques induits par le cannabis », diagnostiquent les médecins de l’asile psychiatrique lorsqu’on le trouve en train d’errer nu dans le centre-ville. Lui, il n’y croit pas trop, à cette théorie. « Je suis devenu fou parce que j’ai été trop curieux. Fasciné, j’ai volé trop près du soleil et la chute a été très sévère », pense-t-il plutôt. La Sourde violence des rêves de K. Sello Duiker est l’histoire de cette fêlure. Ou de cette traversée des apparences.
Roman choral de la « folie saine »
Rempli d’incertitudes, le récit de ce jeune à la dérive est régulièrement interrompu par d’autres voix qui, loin de renseigner sur son état mental, en accentuent le mystère. Même la parole d’abord pleine d’assurance de Mmabatho perd peu à peu de sa netteté. Derrière sa figure de femme forte, cette amie de Tschepo qui s’empare souvent de la narration se révèle tremblante. En quête de sens. Avec Zebron le cinglé au passé criminel, Chris devenu maniaque après dix ans en tôle, West qui voit dans la prostitution une « confrérie de la deuxième chance » et une dizaine d’autres narrateurs, elle participe à un roman choral à la mélodie dissonante.
Avec pour motif de base le parcours de Tschepo, cette dernière offre de nombreuses variations autour de l’idée de « folie saine ». Comme ce personnage qui, au début du roman, parle d’entre les murs d’un asile, la plupart des protagonistes ont leur propre théorie du complot. Pour se convaincre de leur santé mentale ils s’isolent, attribuent aux autres toute la folie du monde. Leurs délires se croisent sans jamais dialoguer. Et de ce refus de confronter son point de vue à celui du voisin naît le roman. Roman de l’incommunicabilité entre des êtres frappés par le malaise post-apartheid.
Dans La Sourde violence des rêves, si chaque personnage commente le mal-être de Tschepo, théorise sur ses comportements déviants, c’est avant tout pour rechercher un certain équilibre. Et une définition. Comment s’arranger avec l’identité, une fois officiellement abolie la séparation raciale et ethnique ? Une question qui sous-tend l’ensemble de ce long roman fragmentaire, et qui en fait une œuvre majeure de l’ère post-apartheid.
Dérèglement générationnel
Si dès sa publication en 2001 chez Kwela Books, La Sourde violence des rêves devient un livre culte, et ce, grâce à la finesse de sa peinture d’une jeunesse sud-africaine qui peine à exister hors des cadres jadis imposés. En s’attachant aux paradoxes et aux bizarreries psychologiques de cette génération, K. Sello Duiker a su, dans ce roman, excéder la question de la couleur, centrale dans la littérature de cette époque. Ce jeune écrivain noir – un des rares de la génération Mandela – auteur de deux autres romans (The quiet violence of dreams, Kwela Book, 2001, et Thirteen Cents, publié en France aux éditions Yago en 2010) a dit dans toute sa complexité le sentiment de déshérence, d’absurde qui régnait alors parmi les siens. Et qui l’a lui-même poussé au suicide à l’âge de trente ans.
Un destin similaire à celui du ColombienAndrés Caicedo, qui avant de se suicider à l’âge de vingt-cinq ans décrivit lui aussi dans Que viva la musical (1)! la descente aux enfers d’une bande de jeunes. Celle de María del Carmen, surtout, une petite bourgeoise de dix-sept ans qui découvre le monde de la nuit et s’y perd à force de danse et de drogues. Tous deux considérés comme des chefs-d’œuvre, ces romans sont écrits dans une langue très orale, pleine de l’inventivité qui court sur le bitume. Bien sûr, chaque prose a son caractère. Dans celle de Caicedo, le langage spécifique de la salsa transpire le désenchantement des années 1970, où les espoirs révolutionnaires sont déçus. Et chez Sello Duiker, un mélange de termes afrikaans et d’argot des townships traduit l’idéal sud-africain d’une nation arc-en-ciel, que tout dans la société du Cap dément.
Reste que ces œuvres sont aussi proches que peuvent l’être deux romans issus de cultures différentes. C’est sûr, le destin tragique des auteurs y est pour quelque chose. Pour quoi exactement, impossible de le dire. En tous cas, cette comparaison invite à considérer l’étroitesse des rapports entre La Sourde violence des rêves et la biographie de Sello Duiker. Comme son Tschepo, ce dernier est passé par toutes les drogues. Il s’est brûlé, et avant de disparaître prématurément a déposé dans son texte un peu de cette brûlure. D’où un caractère organique, qui passe entre autres par un traitement particulier de la sexualité.
Le sexe, miroir d’un trouble
Plus qu’une simple étape dans un roman d’initiation, l’amour physique est dans La Sourde violence des rêves le révélateur de tout ce qui déraille. Entre les métis, les Noirs et les Blancs, entre les quartiers riches et les bidonvilles de Cape Flats… Bref, entre toutes les composantes d’une société patchwork. Deux manières d’aimer traversent le roman : celle de Tschepo, mélange de libertinage et de prostitution, et celle de Mmabatho, plus conventionnelle. L’écriture morcelée de K.Sello Duiker élève ces différences au statut de schizophrénie sud-africaine. En gagnant progressivement l’ensemble du texte, les deux récits de sexualités opposées prennent en effet un tour pathologique qui dépasse leurs auteurs.
D’autant plus que les amours dans lesquels ils se perdent sont intimement liés à la structure sociale sud-africaine. Celui de Tschepo, surtout, qui se prostitue au sein d’une « confrérie » essentiellement vouée au plaisir des hommes blancs. Dans de nombreux discours plus ou moins ésotériques, lui et ses collègues qui s’emparent par moments de la narration présentent leur métier comme un moyen d’exploration de l’Afrique du Sud. Comme une forme de révolte sociale, même. « Je crois que les gays vont jouer un rôle plus important dans le futur. Tu sais pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas de femme. Ils n’ont pas d’enfant, du moins, en théorie. Les hétéros s’épuisent, se carbonisent, à élever des enfants sans arriver à leur donner tout ce qu’ils voudraient », affirme par exemple l’un d’eux.
Mais la sexualité de La Sourde violence des rêves est aussi le remède aux troubles qu’elle exprime. « Explorer le corps d’un homme ? C’est comme apprendre à connaître intimement sa propre ombre », fait dire l’auteur à Tschepo. Lequel est décidément un personnage ambigu, capable de se perdre en même temps que de se retrouver. En lui, les contraires s’abolissent. Et l’Afrique du Sud redevient terre de tous les possibles.

///Article N° : 12272

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