Run, de Philippe Lacôte

Eloge de la diversité

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Sous les sunlights avec sa sélection officielle (Un certain regard) au festival de Cannes 2014, Run est un film inégal mais essentiel dans son propos.
Il sort le 17 décembre sur les écrans français à Paris aux cinémas La Bastille, Le Saint-André-des-Arts, Les 7 Parnassiens – et en Province : Les 400 Coups (Angers), CNP Terreaux (Lyon), Variétés (Marseille), ABC (Toulouse)

Run est une geste. Comme dans la chanson de geste médiévale, on y trouve la parole, le chant, le mime, tout ce qui permet de donner à l’action décrite un caractère héroïque. Car Run (Abdoul Karim Konaté) – ce personnage qui n’arrête pas de courir – est un héros qui choisit son destin à chaque étape. Il tente de s’intégrer, de saisir les opportunités, mais finit toujours par s’enfuir, car ce qu’on lui propose ne lui convient pas : « Je m’appelle Run, et si je m’enfuis, c’est pour défendre ma liberté ». Il fuit la violence de la tradition qui l’obligerait à tuer son maître, il fuit la mangeuse de foire qui l’entraîne dans un cycle sans futur, il fuit l’avilissement des jeunes Patriotes. Toujours il fuit ceux qui se prennent pour Dieu.
En cela, ses trois vies traversent l’Histoire de la Côte d’Ivoire contemporaine : le rêve de grandeur (se rapprocher de Dieu en devenant faiseur de pluie), le miracle ivoirien (assistant de la dévoreuse Gladys) et la décadence (jeune Patriote défendant l’ivoirité). A chaque fois, ce sont les sources de la violence qui sont interrogées et Run court pour ne pas s’y laisser enfermer. C’est ainsi qu’apparaît la magnifique ambition du film : concentrer l’Histoire de la Côte d’Ivoire des vingt dernières années dans un personnage de fiction. Run aurait pu être le Teza ivoirien si cette ambition avait trouvé sa forme. L’exercice est terriblement difficile : déceler la distance poétique et le lyrisme nécessaires pour signifier à la fois le devenir d’un homme et celui d’un pays. Philippe Lacôte s’y essaye dans des plans hypnotiques qui laissent durer les regards et les images, qui convoquent (comme dans la chanson de geste) le fantastique, non sans les alterner avec des scènes d’action où s’exerce la violence. Le récit entremêle les trois vies pour quitter la chronologie qui ferait du film une seule progression initiatique et lui préférer une réflexion transversale à l’histoire comme à l’Histoire : il ne s’agit pas de placer l’Histoire ivoirienne dans des accidents successifs mais de l’interroger dans son entier, dans ce qu’elle dénote de l’Histoire humaine en général. « La violence appelle la violence », dit le vieux militant Assa (Isaach de Bankolé). C’est l’origine de la violence que sonde Lacôte en scrutant son pays qui a sombré dans la guerre civile, pour en proscrire la répétition.
Philippe Lacôte n’est pas Haïlé Gerima et le résultat est inégal. Des moments forts de cinéma sont torpillés par des scènes où l’intention resurgit au détour d’une voix-off ou d’un dialogue trop explicites, voire de la pesanteur d’un plan. Mais si l’on dépasse ces défauts, l’intérêt du film transparaît : Run est une geste instable mais un geste qui ne manque pas de puissance. Car Run réalise ce que peu de films font : visualiser l’unité tout en interdisant de s’y enfermer. C’est toute la Côte d’Ivoire qui défile à l’écran en scope : de la savane à l’océan en passant par la forêt ou des paysages sahéliens. Comme chez Jia Zhangke dans A Touch of Sin, qui s’inspire des peintres chinois classiques qui alliaient les paysages, c’est la diversité du pays qui trouve à l’écran son unité. Mais il ne s’agit pas d’agiter le drapeau identitaire : cette diversité, pour être richesse et non nivellement, se doit de pouvoir exister. Comme le rapport amoureux, elle n’est pas fusion mais différenciation : l’absurde de l’ivoirité posée comme origine dans un pays riche de sa pluralité l’a mené à sa perte, de même qu’un miracle économique géré comme vecteur d’inégalités. Ce mythique éléphant qui gravit les marches du meeting politique, Amiral devenant président dictateur, il faut le tuer pour aller de l’avant, même s’il faudra fuir à nouveau. Et pour cela, il faut passer pour fou, car on ne se méfie pas assez des fous ! C’est pourtant eux qui, au contact des eaux ragoûtantes comme dans le cauchemar de Run, connaissent les tréfonds de l’âme humaine.
« Qui a l’argent a le pouvoir » : dans chacune de ses vies, Run sombre dans la fascination pour un dieu. Mais sa relation avec Assa n’est pas de cet ordre : elle est respect des mentors, de ceux qui ont lutté pour l’Indépendance et contre la corruption des élites qui en sont issues. Assa danse sur Moussio Moussio d’Amédée Pierre, le doyen de la musique ivoirienne qui chantait en bété. Lui qui lutte contre l’éléphant danse sur la musique de celui qui a soutenu Laurent Gbagbo. C’est ainsi que ce film ne peut être taxé de partisan. Sa dénonciation de la dérive des jeunes Patriotes ne fait que décrire le basculement dans la violence, même s’il aurait pu insister sur le fait qu’elle était partagée par les deux camps. Les sources de cette violence sont à chercher dans le dévoiement de la tradition et dans l’accaparement des richesses par des dévoreurs insatiables. Ne reste dès lors comme perspective que l’introspection pour extirper ses déviances. Elle n’est possible qu’en mobilisant le positif : le sens de l’harmonie du monde apprise auprès du faiseur de pluie, sans oublier la liberté, le recul et l’humour de la dévoreuse. Mais aussi en acceptant de se voir en face pour conjurer le cercle vicieux de la violence. Comme dans le final du Xala de Sembène Ousmane, les crachats et les oeufs permettent de chasser le mauvais sort et retrouver ce grain de folie lucide nécessaire pour éviter les bégaiements de l’Histoire et le retour au chaos.

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© Bac Films
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