White Material

De Claire Denis

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À une vingtaine d’années de distance, Claire Denis revient tourner au Cameroun, terre de son enfance. Dans Chocolat, son premier long-métrage, Protée (Isaach de Bankolé), le boy de la plantation coloniale, refusait les avances d’Aimée (Giulia Boschi), la maîtresse de maison, affirmant ainsi son autonomie. Dans White Material, le Boxeur (Bankolé), officier rebelle lourdement blessé, se réfugie dans la plantation à laquelle s’accroche Maria (Isabelle Huppert) dans une Afrique secouée par la guerre civile. Ce qui était mémoire et consécration de l’indépendance s’actualise dans White Material à travers la peur du déracinement et le meurtre du patriarcat.
Le cinéma de Claire Denis procède de petites touches, conjuguant une atmosphère signifiante à partir d’une attention particulière à des détails, gestes, regards, objets, lumières, ambiances, le tout dans une extraordinaire fluidité. Il suffit à des chiens de traverser la route dans le noir et à une lampe torche d’éclairer les objets d’une maison pour installer une tension qui ne nous quittera plus. Plongé dans la guerre, le film ne se fait jamais thriller. Les premières images nous laissent augurer du dramatique dénouement et le pitoyable retour en car d’une Maria traumatisée ouvre un entremêlement du temps. Cet enchevêtrement du récit permet de se dégager d’une dramaturgie pour valoriser l’ampliation de la vision. C’est l’énergie féminine qu’évoque Maria, une détermination telle qu’elle risquera la vie de sa famille pour tenter de terminer la récolte de café. Son corps frêle a la virilité de sa musculature. Elle s’accroche autant à sa terre, sa raison d’être, qu’aux barreaux de l’échelle du car. Mais elle ne néglige pas non plus sa féminité, robes d’été, sandales ouvertes et rouge à lèvre l’aidant même à faire face au danger.
Le subtil tourbillon de flash-backs magnifiquement raccordés tourne toujours autour de la méditation de Maria et de sa prise de conscience de l’énormité de son erreur. De quelle erreur peut-il s’agir ? Avoir voulu sauver la récolte, certes, mais bien plus encore, avoir fait le jeu des hommes, à commencer par ce beau-père malade qui est à l’origine de tout, de la plantation coloniale, de la folie de la domination. Mais les hommes ce sont aussi le maire, le prêtre, le politique qui, en dehors du premier, n’apparaissent que sous la forme de slogans sur de surréalistes banderoles : « Dieu ne baisse pas les bras », « Le maire tient bon », « On reste ferme »… L’erreur de Maria, c’est d’avoir fait leur jeu pour finalement les imiter, imposant sa volonté à ses ouvriers face au danger alors qu’ils voudraient fuir la guerre, sans vouloir entendre que  » ce n’est que du café « , qui ne vaut pas la peine de sacrifier des vies.
Dénué de psychologie, White Material regarde ses personnages plutôt qu’il ne les analyse, selon une partition distanciée que souligne sa saisissante musique. Leur complexité est davantage campée par l’inattendu de leurs comportements. Lorsque le fils atteint dans sa puérilité vire dans une folie animale, il participe du naufrage général, tant de ses adversaires que de son propre clan. Lui qui est né en Afrique, c’est son appartenance qui est remise en cause lorsqu’il est dénudé par des gamins. Il continuera leur geste en rasant ses cheveux blonds, symbole de son statut de maître, et en allant désormais à moitié nu, comme ces chiens jaunes errants du premier plan. Il perd dès lors toute morale et tout repère, se rattache à la tribu qu’il peut et ne pense même plus à appartenir au monde. L’aveuglement de sa mère procède du même imaginaire : le départ que veut orchestrer son mari, auquel elle s’oppose contre toute logique sécuritaire, est une dépossession telle qu’elle se focalise sur son contraire.
Elle est alors à la merci de ceux qui ne possèdent rien, la « marmaille » de la forêt, les enfants-soldats venus de nulle part, sortes de lutins dépenaillés qui s’introduisent chez elle sans que s’opère la rencontre, tant tout les sépare. C’est lorsqu’elle prend conscience qu’ils se sont appropriés ses affaires qu’elle mesure son erreur : son monde a perdu toute protection. Car le marquage et la défense du territoire participent de son identité. Et c’est là que le néocolonialisme s’exprime. La plantation est gardée et clôturée, ses grilles d’entrée sont cadenassées, mais ces grillages sont vulnérables. Comme la mère d’Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, qu’incarnait également Isabelle Huppert dans le film de Rithy Panh, Maria s’obstine à défendre une terre qu’elle identifie à son propre corps : la perdre, c’est perdre la vie. Enfermée dans sa mentalité coloniale, elle ne peut cependant en aucun cas envisager l’abnégation mise en scène par Coetzee dans le magnifique Disgrâce, que Steve Jacobs a récemment porté au cinéma : en situation minoritaire, conserver sa terre implique de perdre son intégrité.
Contrairement à Lucie dans Disgrâce, Maria refuse d’accepter le cours de l’histoire. En mettant sa famille en danger, elle condamne son dernier recours à un territoire. Alors que sa gestion de la récolte est parfaitement professionnelle, son rapport à son fils est là aussi très semblable à celui de la mère d’Un barrage contre le Pacifique, pénétré d’inconscience. Rien d’étonnant dès lors que Claire Denis ait écrit le scénario de White Material avec Marie Ndiaye : toute l’œuvre de la lauréate du prix Goncourt 2009 est marquée par la dispersion du lien familial et social, traitée de façon fantastique aussi bien que fantasmatique. C’est bien sous ces deux rapports qu’à travers le personnage de Maria, le film aborde la guerre et les relations entre Blancs et Noirs, entre patrons et ouvriers. C’est également sur le mode fantastique que Claire Denis filme la « marmaille » qui sort de la forêt et s’introduit sans bruit dans l’habitation des maîtres pour, à l’aide des objets qu’ils trouvent, du confort des fauteuils à la beauté des bijoux, vivre leurs fantasmes.
Si le film est dédié à toutes les marmailles, c’est bien que ce sont eux les victimes de l’effondrement des pyramides d’antan, que c’est à eux qu’il faudrait penser en priorité aujourd’hui. Déjà, dans 35 rhums, Claire Denis les faisait défiler avec un lampion dans la nuit, petite troupe en quête d’avenir mais qui porte la lumière. Si les œuvres de Marie Ndiaye et Claire Denis se retrouvent dans la description d’un univers aussi sombre, ce n’est pas pour nous accabler : seule la lucidité pourra nous sortir du piège d’un monde qui a cessé de préparer l’avenir de ses enfants.

Sortie en salle : 24 mars 2010///Article N° : 9280

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