Ma place dans un cinéma du Maghreb

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Est-ce que mon but en faisant du cinéma est de représenter un pays, voire un continent, voire une pensée ?? Selon le cadre dans lequel je suis invitée, on m’identifie d’une façon qui de suite va mettre un voile entre moi et mon œuvre. Ce voile est pourtant ce que je souhaite ôter dans mon regard cinématographique.

Je m’interroge en découvrant que le festival de Dubaï a choisi de m’octroyer la nationalité algérienne. Et je me demande si effectivement dans mon cinéma, il y aurait un peu d’Algérie ? Bien sûr ce coin du monde m’a vu naître, il serait donc normal de m’en souvenir dans mon cinéma.
Alors j’accepte cette dénomination le temps d’un festival. Le film que je présente est, quant à lui, répertorié sous le label français.
Quand je suis invitée au salon du livre de Casablanca par le CCME (Conseil de la communauté marocaine à l’étranger), on me colle l’étiquette de Marocaine du Monde. Cette dénomination est très intéressante car elle élargit l’horizon en utilisant le mot « monde ». Je figure comme marocaine mais du Monde. Une appellation très poétique et qui me convient dans cette notion géographique plus spacieuse. On accepte de concevoir que le Marocain puisse être partout dans le monde mais reste marocain. Mon cinéma serait-il l’œuvre d’une Marocaine du Monde ? Le voile se lève un peu ici, et je tente cette expérience de cinéaste marocaine venue rencontrer des Marocains du Maroc, et d’autres cinéastes marocains venant d’un autre pays que la France où moi je vis. Qu’est-ce qui relie alors nos paysages cinématographiques ?
Quel est le point commun entre mon regard et celui de ce réalisateur belgeo-marocain dont je fais la connaissance ? Nous nous retrouvons à projeter nos films, à utiliser la langue française pour parler au public marocain, et l’échange avec la salle, la manière dont les Marocains du Maroc reçoivent notre regard sont instructifs. Les deux films que je présente à Rabat, dans la salle le 7e Art, sont Plus fort que tout le reste ? et Du côté de chez soi.
Je suis surprise par les pleurs de la présentatrice au début du débat, par la passion du public vis-à-vis de mon sujet. C’était ma première projection dans une salle au Maroc et l’émotion est forte dans la salle. Je prends le débat comme une possibilité enfin de parler de nos histoires d’immigration – le documentaire a cette possibilité de rendre le réel plus proche du public. Le réalisateur belgeo-marocain Nabil Ben Yadir présente sa fiction Les Barons et sa présence à ma projection permet de lier la fiction au documentaire. La veille, j’étais également là pour voir son film et j’ai aimé la distanciation avec laquelle il a mis en scène une réalité propre à Bruxelles. Un regard porté sur notre situation d’enfants d’immigrés, sur celle de nos parents et des sociétés qui reconnaissent notre potentiel créatif. Nous sommes bien éloignés de ce pays dont nos parents sont originaires et nous y revenons avec un regard plus distancé, des valeurs mixtes, et des attitudes propres à nous. Marocains du Monde comme si la nationalité de notre vécu était le Monde, un parallèle avec le concept de citoyens du Monde dans cet intitulé qui se trouve réduit à citoyen marocain vivant ailleurs dans le monde.
Toujours au Maroc, lors d’une intervention que je fais à l’université de Rabat, on me présente comme faisant partie de la diaspora marocaine. Ce terme commence à s’utiliser autour de moi et par m’englober dans une sorte de vision très éparpillée. Le terme de diaspora est un mot venu se greffer petit à petit dans mon parcours au fur et à mesure que je présente mon travail et qu’on parle du sujet de l’immigration. J’ai une compréhension de ce terme à la fois précise et à la fois diffuse. Mes sujets de réflexion dans mes films partent toujours d’un souhait d’espace, de voyage, de nomadisme presque, car ce mode de vie m’intéresse et ce n’est pas un hasard si le documentaire m’attire dans ce qu’il ouvre les yeux sur le monde. Une diaspora est pourtant tout ce qui ne me dépeint pas dans le sens où je ne revendique pas un cinéma communautaire, je n’ai pas la sensation d’appartenir à une communauté de cinéastes mais à plusieurs. De par mes trois cultures, marocaine, algérienne et française, je passe d’un sujet à l’autre, d’un pays à l’autre sans souci identitaire. Le terme de diaspora me fait réfléchir étymologiquement, je pars du principe que l’homme s’est toujours déplacé et continuera à le faire à l’avenir, et mon cinéma s’intéresse à ces déplacements d’individus, à leur installation dans un lieu donné.
Mon film Je suis chez moi traite justement de ce constat que je fais en me focalisant sur la mobilisation autour des sans-papiers dans mon quartier parisien. Toute une dimension d’accueil et de partage, vis-à-vis de ces familles sans papiers venues de partout dans le monde, que je tente de raconter dans ce film. Les déplacements, les installations, les unions, les rejets, mais aussi les traces d’un conflit se retrouvent dans mon cinéma. Il va de soi que le terme de diaspora est contraire à ma vision sur ces déplacements. Il est dit que garder un contact, quel qu’il soit, avec son pays d’origine crée un lien avec sa communauté ethnique. Or ce lien peut être tout simplement un lien culturel ou familial ou d’origine qui dépasse le sens diasporique. Ce sens est confus dans ce qu’il connote, comme s’il était de fait anormal de s’éloigner de son nid culturel. Le lien que je sens par exemple avec Nabil Ben Yadir est plus cinématographique que culturel. Il est belge de parents marocains. La Belgique a une culture tellement particulière qui marque le cinéma de Nabil. J’ai travaillé en Belgique et je peux dès lors saisir son cinéma et sa particularité. Ce sont donc nos pays d’accueil qui nous marquent dans notre cinéma et qui posent notre conflit quasi intérieur avec ce qu’il fait de nous au quotidien. Notre regard masculin et féminin dit notre impossibilité de comprendre les barrières mises d’un côté ou de l’autre vis-à-vis de nos sensibilités créatives. Car comment faire passer cette histoire de jeunes hommes qui attendent que les jours passent dans Les Barons ? Et comment concevoir ces histoires personnelles que je tente de mettre en scène dans mes films documentaires comme faisant partie du réel et que je traite à la première personne ? Il n’y a pas un regard diasporique mais spontané, actuel et raisonné. Il n’y a pas une situation par rapport à une société donnée ou à une culture donnée tant on peut dire que la culture d’un enfant d’immigré est plurielle. Quand je filme les sans-papiers de Belleville et la mobilisation autour, il ne s’agit pas de diaspora ; il s’agit de prise de conscience et d’une histoire partagée avec tous les migrants du monde.
Dans mon film Du côté de chez soi où je filme mes parents en leur demandant pourquoi ils ont quitté leur montagne du nord du Maroc, je soulève ce questionnement de déplacement, de lien avec son pays d’origine et de son appartenance à celui-ci ou non. Le point initial est-il le lieu d’où on part ? Ce point est-il si visible, si identifiable ? L’homme cherche à comprendre son histoire première, la création du monde, et je tourne autour de ce sujet en focalisant mon interrogation sur un point donné de mon histoire à chaque fois différente. Lorsque ce film est projeté à Utopia Bordeaux, c’est Marie José Mondzain qui me fait le plaisir d’intervenir à mes côtés au débat après la projection. Le thème étant l’errance. Je l’invite pour retenir de mon film un point de vue surtout
philosophique sur le déplacement, sur l’errance et sur l’essentiel de mon interrogation filmique. Quel est ce sens philosophique qui soutient ma recherche et qui me fait m’interroger de film en film si ce n’est ce mode de déplacement que l’homme a toujours eu ?
À Amsterdam, je suis invitée dans le cadre du festival du documentaire Beeld voor Beeld qui a choisi de réunir les femmes cinéastes du Maroc. Toutes natives du Maroc et connues pour leur travail de documentaristes. Je me suis donc retrouvée dans cette autre dénomination très intéressante à mon sens car elle connote une idée d’émancipation. Je comprends qu’il prend une tournure assez féministe dans le regard occidental mais aussi dans le monde maghrébin car il tend à me présenter comme une femme courageuse, et qui a sans doute rejeté tout un mode de pensée pour en arriver à faire des films. Cette dénomination de femme cinéaste, on la retrouve assez souvent pour démarquer l’univers féminin de celui masculin qui est prédominant dans l’industrie du cinéma. Je constate cette différence évidemment dans ce que nous avons à dire et à partager avec le public, mais je me demande si ce regard est à opposer à celui de mes collègues hommes.
Dans mon dernier film documentaire musical Tagnawittude, je filme essentiellement des hommes et en faisant ce sujet je n’envisageais pas du tout cette dichotomie. J’avais envie de filmer la musique gnawa et son rituel en repensant à mon enfance. Je me suis aperçue au fur et à mesure que la femme était centrale, certes, mais que cette musique était pratiquée essentiellement par des hommes. Le public qui s’intéresse à ce film est majoritairement masculin parce que la musique gnawa connaît un certain engouement actuellement auprès des jeunes qui s’initient à cette musique. Les femmes y trouvent autre chose que l’aspect purement musical et se tournent vers cette culture pourtant de la même manière que les hommes.
Cette dénomination de femme cinéaste m’intéresse car elle est juste mais je la réfute dans le sens où cela crée encore plus un fossé entre notre besoin de reconnaissance et la manière dont on est considéré.
La dénomination qui manque dans toute cette liste est cinéaste française. On a décidé de revenir sur le terme cinéma beur qui devient de moins en moins utilisé et qu’on rejette car on le trouve dérangeant et disons réducteur. On ne le remplacera pas. Et à sa place on utilise le terme diaspora. Je m’interroge alors sur ce cinéma beur qui pourrait donc identifier mon cinéma et qui engloberait tous les autres. Le côté français est encore une fois inexistant.
Le terme Cinéma du Monde serait-il envisageable ?? Il me vient cette appellation à l’esprit en repensant à celle de Musique du Monde pour nommer le travail de certains musiciens issus de l’immigration. Mais le cinéma et la musique ne fonctionnent pas de la même façon dans leur diffusion.
Cette course aux étiquettes me dépasse non pas parce que ma culture est plurielle mais parce que le cinéma que j’envisage de construire film après film se place dans une configuration plus large que celle d’un pays. Il est intéressant de constater la manière dont les festivals classent les cinéastes et leur film. Il y a un catalogue par pays, et par genre. Les films représentent les pays, les cinéastes également et derrière l’œuvre il y a une volonté de se retrouver donc derrière un drapeau. À la manière d’une équipe de foot dont la victoire, l’obtention d’un prix est une fierté nationale.
Le choix d’un cinéaste dans son désir de création se fait souvent parallèlement avec un choix, donc d’exil ou de convention avec le ou les pays dont il est issu.
Ma démarche
Pour parler de ma démarche filmique il faut que je me replonge dans un parcours personnel où j’ai appris minutieusement à travailler mon approche, à l’imposer aux autres, et à la faire mienne.
Lorsque j’ai commencé à faire des films, je venais d’une filière de Communication et de Sciences du langage. Mon parcours universitaire a toujours été jalonné par des expériences professionnelles que je voulais absolument formatrices, en vue d’une entrée à l’école de journalisme.
Et après plusieurs années en radio libre où je me suis entraînée à la prise de son direct, j’ai décidé d’ajouter de l’image à ma sensibilité sonore. Je n’avais aucune référence cinématographique, j’avais surtout des envies de traiter des sujets sociaux ou culturels dont on ne parlait pas en France.
Petit à petit la difficulté pour moi était de prendre conscience, après un stage à l’AFP, que l’on me demandait d’être arabophone pour traiter des sujets dans les pays arabes qui faisaient parler d’eux dans l’actualité à la fin des années quatre-vingt. Évidemment, je souhaitais travailler sur des sujets qui me concernaient directement en France. J’ai appris donc sur le tas à gérer des entretiens, de la prise de son, à animer une émission, à la réaliser, à monter mes sons sans aucune formation première. La technique, il fallait s’y coller aussi et c’est là que j’ai tout appris.
Le cinéma est entré dans ma vie par une autre porte, plus tard à Lille. J’ai décidé en 1995 d’écrire un scénario sur l’immigration en France et je cherchais quelqu’un pour le réaliser. Ne trouvant personne à mon sens qui pouvait le faire, vu que tout ce que j’avais écrit était le fruit de constatations personnelles, j’ai alors décidé de faire un premier film documentaire à Vaulx en Velin autour de la troupe de théâtre Quartier Libre. Ce film deviendra une courte création vidéo Émotion
d’une rencontre.
À l’époque, il n’existait pas de caméra légère et je n’avais eu aucune formation filmique, à part des discussions avec des amis qui eux poursuivaient des études de cinéma à Bruxelles avec une volonté de fer. Ma formation allait alors être celle d’une autodidacte. Je trouve rapidement un producteur qui malheureusement allait me décevoir. Une fois sortie de cette déception, je prends l’initiative de créer une association de production de films pour ne pas attendre de retrouver un producteur tant
la première expérience avait été décevante. J’ai compris que les sujets sociaux que je voulais traiter pouvaient l’être de différents angles et que je n’étais pas forcément à même d’imposer mon point de vue si je n’arrivais pas à le défendre avec force et caractère.
Des années de lectures, de visionnage de films, de discussions et puis enfin des subventions qui, même si elles ne sont pas énormes, me permettent de réaliser mon second film documentaire Tais-toi et parle. Je suis à l’époque animatrice dans la radio libre installée dans un collège ZEP, en plein bassin minier. Je forme les scolaires à la radio et j’écris ce film. Je travaille avec une équipe à l’image et au son. Je me sens lourde, pas assez spontanée dans la prise de vue. Je ne suis pas satisfaite par le résultat. La production qui est la radio elle-même m’étouffe également et je n’arrive pas à mon but. Encore une fois, les sujets d’actualité assez délicats m’intéressent et je m’en approche d’une façon très personnelle. Dans ce film, il s’agissait d’élèves en échec scolaire repêchés grâce à la pédagogie communicative.
Je décide alors de me former à l’image rapidement et de passer à la production dans le but de retrouver la légèreté et la liberté que j’avais en radio lorsque j’avais commencé. Mon point de vue était là, je désirais poursuivre ma recherche filmique en étant moi-même impliquée dans le sujet. Petit à petit je vais aller vers le subjectif du narrateur. Je me refusais d’apparaître à l’image au début lorsque mon collègue cadreur me le proposait ou que mon producteur me le suggérait. Je commence alors à me dire qu’il faut que mes sujets soient pris en charge d’une façon encore plus forte par ma personne.
Mon troisième film Du côté de chez soi est le fruit de cette recherche. Le sujet s’y prêtait aussi car je raconte l’histoire de mes parents. J’obtiens des subventions qui dépassent mes espérances. J’écris, je fais lire à mon amie monteuse de Bruxelles avec qui j’avais déjà travaillé. Ma monteuse comprend mon cinéma, elle répond à mon attente, à ce besoin de légèreté. Ni producteur à qui je dois expliquer pendant des heures mon point de vue, ni une équipe que je dois diriger à chaque instant. Une monteuse et un caméraman qui me donnent des conseils, un ingénieur du son qui tente de répondre à mes questions et Du côté de chez soi prendra alors corps grâce au regard de Jean-Pierre Dardenne qui saura me conseiller pendant le montage en coproduisant ce film au moment de la postproduction. Du côté de chez soi, c’est l’histoire de Marocains d’Algérie et de cette douloureuse histoire de conflit entre les deux pays à travers le témoignage de mes parents et de leur immigration. J’ai tenté de renouer avec mon pays natal, l’Algérie, que j’avais quitté à l’âge de 6 ans et que je désirais revoir. En faisant ce film sur mes parents, je leur disais à ma manière de me raconter mon histoire et celle de toute cette communauté marocaine d’Algérie vouée au silence. Je pense que c’est pour sortir de ce silence que j’ai décidé de prendre une caméra.
J’ai un souvenir assez ancien : lors de mes vacances au Maroc, nous sommes coincés avec d’autres à la frontière espagnole, nous sommes nombreux, il fait chaud, des familles entières venues de toute l’Europe sont là stationnées pendant des heures, sans aucun renseignement sur ce qui se passe. Ma conscience filmique est née à ce moment-là. J’ai commencé à prendre des photos, à avoir cette curiosité et ce besoin de raconter, de transmettre. J’ai commencé à écrire sur le Maroc que je découvrais pendant mes vacances. L’écart avec ma campagne bordelaise était fort et c’est cette différence qui allait aussi m’intéresser et ancrer mon regard sur l’autre jusqu’à aujourd’hui. Les découvertes dans la médina de Fez où nous habitions, les ambiances sonores, les déplacements, les rythmes, ces heures interminables au moment de la sieste… allaient nourrir mon besoin de création déjà à cette époque et ce sont ces ambiances que j’ai tenté de retrouver et de mettre dans Du côté de chez soi.
À partir de Du côté de chez soi et même si Jean-Pierre Dardenne a coproduit ce film qui m’a encouragé, je me suis pourtant sentie très seule. De la légèreté d’un côté, de la solitude de l’autre. Dans la mesure où ce film n’a pas, à ce jour, été diffusé ailleurs qu’au Maroc, je n’ai pas été satisfaite. Cette histoire intéressait le public lors de projections dans des festivals ou dans des salles en France mais aussi en Hollande en Belgique, et également au Maroc. Par exemple il a été projeté à Utopia et à la bibliothèque municipale de Bordeaux. Le public était heureux de se déplacer pour partager cette histoire qui a été filmée en partie dans la région bordelaise. J’ai été surprise par la réaction des gens, et par l’accueil de cette ville où j’ai grandi et où j’ai étudié. Il est difficile de comprendre alors pourquoi ce genre de film n’est pas diffusé à la télé, par France 3 régionale par exemple.
Ce film reste celui qu’on me demande le plus encore aujourd’hui et surtout depuis que le conflit algéro-marocain reprend de plus belle. J’ai compris que mon cinéma allait être difficile à montrer. Je rentrais dans une sorte d’engagement filmique qui me dépassait. Au CRRAV (Centre régional de ressources audiovisuelles du Nord-Pas-de-Calais) on nommait mon travail cinéma militant. Pourtant ce film est une histoire personnelle, qui ne prend pas partie et qui laisse surtout le public prendre conscience que la petite histoire souvent fait la grande.
J’ai continué à travailler avec des coproducteurs, cette fois-ci avec un français, pour terminer un film sur une femme-taxi en Picardie Je suis sur la route : beaucoup de temps auprès de cette femme âgée de 70 ans, veuve et grand-mère, qui avait à sa charge sa petite fille. Je vis, derrière ma caméra, des moments difficiles avec cette femme, toujours seule, sauf quelques prises où il fallait être deux. J’ai continué à aimer cette légèreté, à écrire d’autres films. Je suis sur la route n’est pas assez marqué par ma culture maghrébine, pas assez exotique, une vie qui se regarde en prise directe, avec la thématique de la retraite et une certaine condition de la femme au travail. Pourtant ce film reste sans être ni vendu ni projeté.
Au même moment se faisait Une femme-taxi à Bel-Abbés qui a connu un beau succès. Et je constate alors que ma vision de la France, dans ses inégalités sociales et dans ses difficultés, n’est pas prise en compte. Les rares projections m’ont prouvé à quel point ce portrait parlait au public.
Mon coproducteur me demandera une version courte pour la télé mais jamais la télé ne s’y intéressera.
Ce portrait raconte une certaine France en Picardie, et renvoie aussi tout un chacun à l’idée de vieillesse, de solitude, et de l’activité dans un monde vieillissant. Ce regard est une rencontre avec une femme qui me renvoie à ma condition de femme cinéaste, à ma condition de jeune femme et à celle que j’aurais avec l’âge. Il n’y a aucun recul dans ce portrait, je décide de filmer des moments difficiles, je ne l’aide pas à porter son fardeau ouvertement mais je le fais via ma caméra. Ce film aura été long à réaliser parce que la souffrance de cette femme a ralenti la réalisation.
Il n’y a eu aucun jugement d’un côté ni de l’autre de la caméra et, comme à mon habitude, je porte un regard sur ce qui me touche tout simplement. Ma distance va être dans la production au moment de la postproduction. Je n’ai eu que très peu de financement et l’assistante de ma monteuse va me demander de faire ses premières armes en montage en m’aidant à le terminer. On va donc pouvoir boucler ce film sans financement pour la postproduction et avec la participation d’énergies et de personnes avec qui j’avais travaillé auparavant. Dérives l’ASBL des frères Dardenne, Hibou Production (Paris) comme producteur délégué et Plein Cadres, ma structure de production, se mettent sur ce projet. Et grâce également au distributeur des ateliers de productions belges CBA et WIP, nous arrivons à la fin de ce film. Cette école belge m’aura apporté énormément dans ma recherche de légèreté.
Mon premier court-métrage fiction Plus fort que tout le reste ? est marqué par une envie de m’entourer ; nous nous retrouvons trop nombreux, j’ai choisi de tourner en studio avec une lumière particulière, un choix esthétique proche de la chorégraphie et de l’expérimental. Là aussi, le choix de produire moi-même ce film m’a évidemment contrainte dans ma mise en scène. Aucun financement, à part des prestataires de service qui vont me permettre de réaliser cette histoire sur l’opposition à un mariage mixte. Je me rends rapidement compte que mon sujet fâche, qu’il est politiquement incorrect et je choisis une mise en scène adaptée : du symbolisme, beaucoup de dialogue. Ce court-métrage se fera au studio le Fresnoy à Tourcoing, avec des moyens techniques importants. L’équipe, assez nombreuse, sera surtout composée d’anciens étudiants en BTS audiovisuel de Roubaix et de comédiens professionnels. Personne ne sera payé. J’avance l’argent pour la régie et les quelques cassettes. Tout le reste sera le travail d’un engagement de l’équipe, encore une fois. 2005 sera l’année où je bouclerai mes deux films qui traînaient depuis quelques années à cause de manque de moyen : Je suis sur la route et Plus fort que tout le reste ?
Après ces films, je commence deux documentaires musicaux qui vont se répondre et me permettre de renouer définitivement avec mon pays natal, l’Algérie. Mes années radio avaient laissé des traces, j’avais animé des émissions musicales et avais donc une ouverture sur la musique et sa pratique, et je ne sais comment je basculais des sujets liés à l’immigration vers le monde de la musique. J’écris alors beaucoup, je refuse pour une fois de partir tourner de suite avec ma petite caméra. Mon premier sujet musical commence en 2005 avec le virtuose et guitariste Pierre Bensusan.
Et puis je me retrouve mise sur un autre sujet musical presque malgré moi et c’est Tagnawittude qui voit le jour en juin 2010.
Je me tourne alors vers l’Algérie, je continue à filmer au Maroc et surtout en France. À travers ce film documentaire musical, Tagnawittude, j’apprends à lier mes trois cultures. Je suis enfin entière. Ma démarche filmique reste la même. Je filme les repérages, j’écris, je produis, et je fais de longues pauses.
Pendant ma pause qui dura un an et demi, en partie à cause de la production et du manque de subventions, je me retrouve entièrement concernée, un matin que je dépose mon fils à l’école, par la réalité des enfants de parents sans papiers. Je décide de filmer cette mobilisation du RESF (Réseau éducation sans frontière) et pendant plus de six mois je filme non-stop, je fais des rencontres humaines importantes et marquantes. Je m’engage pour les enfants de parents sans papiers et je deviens caméra militante. Je choisis, comme d’autres cinéastes l’ont fait par le passé, de prêter mon art à une cause. Ce film Je suis chez moi, paradoxalement, sera bien financé. Il reste le témoignage d’une mobilisation dans mon quartier à cette époque. Ce film est évidemment difficile à placer, mais il tourne dans quelques circuits et il fait surtout parler de ces enfants et de leur condition en France. Il a été projeté en avant-première dans le 20e arrondissement et ma surprise a été totale devant les nombreuses personnes du RESF parisien. Je suis satisfaite alors d’avoir pu transmettre cette histoire de nombreux parents français qui se sont engagés auprès des migrants. Le film ira également au festival de Tetouan au Maroc, au forum social d’ATTAC avec un débat avec la ligue des droits de l’homme, sera aussi relayé par la CIMADE et sera diffusé à Utopia Bordeaux où la salle était pleine. À chaque nouvelle projection, je suis accompagnée par un membre du RESF. Je conserve donc mon rôle de cinéaste dans le débat qui suit la projection du film. Je reste la passeuse d’histoires.
J’ai repris le tournage de Tagnawittude avec un caméraman à mes côtés cette fois-ci. Je me concentre, quant à moi, sur la prise de son. De temps en temps, je filme avec une deuxième caméra des séquences précises. Diriger un caméraman en documentaire est une tâche difficile, je reste convaincue que rien ne doit s’expliquer, mais qu’il faut que chacun sente l’instant et le moment crucial. J’ai filmé moi-même par moments parce que justement je ne pouvais pas tout expliquer.
Tagnawittude raconte la musique gnawa dans son aspect à la fois rituel et spectacle vivant. Ce film est sorti, il y a à peine quelques mois et il rencontre un franc succès pour l’instant en Algérie où nous avons projeté le film en avant-première et où le film a été très bien accueilli et médiatisé. J’ai créé un événement ciné-concert Tagnawit-session que je propose aux salles et aux festivals musicaux ainsi qu’aux collectivités. Je continue à produire mes films mais en sachant qu’il y a toujours beaucoup à faire. L’association est devenue une SARL, je travaille avec une directrice de production qui m’aide à monter les dossiers. Je continue à travailler avec des coproducteurs. Par exemple, pour Tagnawittude, il y a en tout une production algérienne Lotus films, une production marocaine Awman et un coproducteur français All Cuts Studio qui a pris en charge la postproduction jusqu’aux envois de DVD. Cet ami d’All Cuts Studio s’engage en tant que coproducteur délégué sur mon prochain film musical Oranie, commencé en écriture en 2005 avant Tagnawittude.
Je me pose des questions quant à la réalisation d’Oranie, un film musical docu-fiction qui rend hommage à la région ouest de l’Algérie, riche musicalement et culturellement. Je suis en repérage depuis longtemps sur ce projet. Renouer avec mon pays natal a été le fruit d’une longue maturation et recherche, et depuis 2006 je travaille sur cette culture qui est mienne et qui sommeillait. Je ne veux pas perdre ma légèreté, tout en sachant qu’une équipe plutôt locale me ferait du bien. J’aime cette tradition du documentaire qui intègre les principaux intéressés à la réalisation et à la technique.
Mon documentaire Je suis chez moi m’a permis de me plonger dans la communauté chinoise de mon quartier mais je n’ai pas pu garder ces séquences au montage final pour des raisons de narrations. J’ai alors écrit une fiction sur une femme chinoise La Chute de Chunlan et je l’ai présenté au festival de Carthage où il a été sélectionné pour le Producer’s Network. Je ne veux pas produire ce film toute seule. Je suis à la recherche de producteurs pour m’alléger et me concentrer sur ma mise en scène et direction d’acteur. Je travaille avec une collaboratrice chinoise avec qui je discute à propos de la culture et de ce que j’ai pu écrire.
Je pense à un autre sujet de fiction, Le Transsaharien, sur une histoire personnelle au Maroc cette fois-ci : celle de mon grand père paternel qui a participé à la construction du chemin de fer appelé le Transsaharien. Je suis éprise de mouvement, de départs, et cette histoire se construit dans la même mouvance.

///Article N° : 11207

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