Made in Jamaica : le reggae, tremplin vers un monde meilleur

Entretien de Christine Avignon avec Jérôme Laperrousaz

Paris, le 13 juin 2007
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Un quart de siècle après avoir tourné « Third World » en Jamaïque, Jérôme Laperrousaz y revient pour « Made in Jamaica », documentaire sur la musique Reggae, parrainé par Wim Wenders. Du ghetto au star system, le film – sorti en salle le 13 juin – expose le destin d’artistes exceptionnels. Le réalisateur y présente la situation actuelle de cette île au travers des performances des pères du Reggae et de la nouvelle génération.

Comment est née l’idée de ce film ?
Je m’intéresse au reggae et à la Jamaïque depuis très longtemps. J’avais déjà réalisé en 1980 un film sur ce thème, « Third World, prisonnier de la rue » qui avait été sélectionné au festival de Cannes. Je devais aussi tourner un documentaire sur Bob Marley. Il nous a malheureusement quittés avant que le projet ne se fasse. Plus récemment, en 2004, j’ai écrit et réalisé le film « Stand up for reggae » qui a été diffusé sur France 5 et sélectionné au FIPA 2005. (1)
Qu’est ce qui vous intéresse dans le reggae ?
Le reggae est une musique universelle, porteuse d’un message de paix. Bob Marley est mort depuis plus de 25 ans et l’on écoute encore sa musique aujourd’hui dans le monde entier. On devient adulte en chantant Marley. Aujourd’hui, trois générations sont réunies par l’amour du reggae. A 10 ans, 20 ans ou 50 ans, le reggae provoque le même engouement, suscite la même passion par la qualité exceptionnelle de son rythme sur lequel dansent les adolescents du monde entier aussi bien que leurs parents. C’est aussi le cri d’un peuple issu du ghetto. Tous les artistes que j’ai interviewés (et la plupart des artistes de la scène reggae et Dancehall) sont originaires des ghettos de Kingston : Gregory Isaacs, Tanya Stephens, Bounty Killer… tous ont eu une enfance difficile ; la musique leur a permis de s’en sortir. Elle leur permet aussi de prendre soin de leurs familles, de les rendre heureuses, d’aider les autres Jamaïcains.
Ce qui m’intéresse enfin dans le reggae, c’est que c’est une musique qui fait un commentaire social, un commentaire de la vie quotidienne et en même temps un commentaire historique, par exemple sur le peuple africain déporté qui a subi l’esclavage pendant quatre siècles. Le reggae raconte l’histoire de la Jamaïque, une histoire très lourde. Bunny Wailer l’exprime très bien dans le film : « Les chaînes au cou et aux chevilles des esclaves se sont vues remplacées par les armes à la ceinture de leurs descendants ».
Comment avez-vous écrit le script du film ?
En fonction des textes des chansons. Dans le film toutes les chansons sont sous-titrées, on sait donc exactement ce que ces gens disent. Ensuite le film avance par thèmes : la violence, l’enfance, l’esclavage, etc.
« Made in Jamaica » est un film sur le reggae, mais c’est aussi (et surtout !) un film sur les Jamaïcains. Il s’adresse au plus grand nombre, pas seulement aux amateurs de reggae.
Absolument. Aujourd’hui les réalisateurs ont peur de tourner en Jamaïque à cause de la violence, il y a donc peu de documentaires sur ce pays et sur ses habitants. J’ai voulu m’attacher aux artistes, bien sûr, mais aussi à leur vie quotidienne, dans cette île à la fois merveilleuse et dangereuse. J’essaie de faire entrer les spectateurs dans l’univers des personnages, de les mettre dans une position d’intimité avec eux. Le but n’est pas de s’adresser aux spécialistes, mais bien de toucher le maximum de personnes. Les artistes jamaïcains, à travers le reggae, parlent de tous les problèmes auxquels ils sont confrontés.
Pour que le film soit vu par le maximum de personnes, il faut lui en laisser le temps…
Et oui, malheureusement avec le système de distribution actuel, si un film ne fait pas suffisamment d’entrées dès la première semaine, on le retire très vite de l’affiche, et les gens n’ont plus qu’à attendre la sortie du DVD… mais je suis optimiste. Pour le moment les personnes qui ont vu le film, et notamment les artistes, en ont fait des critiques très élogieuses.
Dans ce film vous offrez un espace de paroles à de nombreux artistes jamaïcains. Certains sont célèbres, d’autres moins. Vous donnez aussi la parole aux femmes.
Les femmes jouent un rôle très important en Jamaïque, la cellule familiale est complètement éclatée. La plupart des enfants grandissent sans père (comme Bob Marley). Ils sont élevés par leur mère ou leur grand-mère. Nadine Willis par exemple, que l’on voit beaucoup dans le film, a été abandonnée par sa mère lorsqu’elle avait trois ans. Plus tard, son père a abusé d’elle. C’est ce qu’elle raconte. La vie est difficile en Jamaïque. Tanya Stephens explique à un moment donné qu’elle a sept frères et sœurs, et que tous sont de pères différents.
Les femmes représentent l’espoir d’un monde meilleur. C’est pour cette raison que j’ai choisi de commencer le film par des images de Lady Saw, et de le terminer avec Nadine, qui a des mots très durs lorsqu’elle découvre son amie enceinte : « Tu as quel âge ? 18 ans… Ça aurait pu être pire, tu aurais pu en avoir 12… ! ». Le ghetto est un endroit terrible pour grandir, surtout pour une femme. C’est un endroit dangereux, les armes circulent, et il y a les « Don », ces parrains qui veillent sur les familles et en profitent pour abuser des enfants. Aujourd’hui, en Jamaïque, le Premier ministre est une femme ; mais il y a encore quelques années les femmes ne pouvaient pas dire ouvertement ce qu’elles ressentaient.
Nadine, comme d’autres artistes, se confie à vous très naturellement, on a l’impression parfois qu’elle a oublié la caméra.
J’ai longtemps vécu en Jamaïque, une partie de ma famille est jamaïcaine. Je connais bien les artistes que j’ai filmés. Ils me font confiance, la plupart sont de véritables amis. Et ce film a quand même pris trois ans de ma vie.
Wim Wenders a dit de votre film que c’était « Un véritable chef-d’œuvre, une référence ultime sur le reggae. Un pur diamant. »
J’en suis très flatté. Wim Wenders est le parrain du film, il l’a déjà vu trois fois.
Diriez-vous que « Made in Jamaica » a une valeur patrimoniale ?
Tout à fait. Cette valeur patrimoniale se retrouve d’ailleurs dans la musique jamaïcaine, qui lie à la fois le reggae Roots et les aspects futuristes du Dancehall. Il y a dans cette musique une inventivité très particulière, et en même temps, si vous écoutez bien, ces sons ressemblent vraiment aux rythmiques africaines des premiers temps : la boucle est donc bouclée. Il est amusant de voir comment l’Histoire est revisitée, comment les artistes conservent leur identité africaine tout en la reconstruisant pour mieux la transmettre ; et comment cette musique s’adresse à nous, les sociétés occidentales privilégiées.

1. FIPA : Festival International de Programmes Audiovisuels.www.madeinjamaica-lefilm.com
www.myspace.com/madeinjamaica_lefilm///Article N° : 5973

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Made in Jamaica, de Jerome Laperrousaz © MK2 Diffusion
Made in Jamaica, de Jerome Laperrousaz © MK2 Diffusion





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