Mais je ne suis pas noire !

Entretien de Anne Bocandé avec Christelle Evita

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Christelle Evita, en poste dans la communication et le management pour une grande entreprise, est par ailleurs artiste le reste de son temps. En 2013, elle montait sur scène avec le texte Mais je ne suis pas noire ! Elle le publie en ce mois de septembre. Un cri de colère transformé en questionnement collectif : comment se construisent les stéréotypes, les préjugés et alors les discriminations. Un texte uppercut plus que nécessaire pour bâtir le vivre-ensemble en 2015, en se parlant sans langue de bois. Interview fleuve de l’auteure.

Mais je ne suis pas noire ! commence par cette phrase écrite des dizaines de fois : « tu es de quelle origine ? ». Une voix off la martèle à la femme noire en scène dans votre pièce et jouée par vous-même. Dans quelle mesure cette pièce part-elle d’un cri de colère personnel ?
Le texte part bien d’un cri de colère qui est l’extériorisation de cette question qu’on me posait sans arrêt. Il y a eu ce besoin de l’extérioriser parce que cela devenait trop lourd humainement. Et puis la réponse que je donnais n’était jamais la bonne.
Donc j’ai eu besoin d’extérioriser par l’écriture de cette pièce. Elle se nourrit de cette question et de mes tentatives de réponses, que ce soit les miennes ou d’autres personnes qui y sont confrontées.
C’est devenu création parce que j’avais suffisamment de matière, entre les témoignages et l’actualité. C’était le moment des propos racistes contre Christiane Taubira. Et aussi le moment où le magazine Le Point avait publié une Une avec Finkielkraut et cette question : « peut-on encore être Français ? »

« Tu es de quelle origine ? » est une question qui vous a été posée depuis votre enfance ?
Oui dès que je n’étais pas dans les cercles « attendus ». Tant que j’étais à Villiers-Le-Bel (NDRL : ville où a grandi l’auteure) on ne me posait pas la question. Quand je suis arrivée à la Sorbonne, on a commencé à me poser la question. Quand je suis allée à Sciences Po on m’a encore posé la question. Quand je suis entrée dans le monde professionnel, en marketing, en communication à des postes élevés, on m’a de nouveau posé la question. Et je me suis rendu compte que cette question m’était posée dans des milieux où il n’y avait pas beaucoup de diversité comme on dit, des endroits je n’étais pas dans les « attendus ».

Vous n’utilisez pas le terme diversité dans le texte mais vous parlez en termes de Blancs et Non Blancs.
Oui parce que le monde tel que je le perçois se divise entre Blancs et Non Blancs. La norme est d’être blanc dans ce pays. Au-delà on est défini en creux. Et cette pièce m’a permis de mettre à jour plein d’impensés dont cette question de Non-Blancs. Voilà comment c’est passé du cri de colère à cette création.

Pourquoi ce titre « paradoxal » ?
Ce titre vient de ma soeur – Céline Evita. Elle avait pris l’habitude de répondre cela quand on lui demandait son origine. Je trouve cela savoureux de pouvoir répondre par l’humour, par l’absurde pour réveiller les consciences et mettre à distance cette question agressante. Merci à elle pour l’emprunt !

Comment avez-vous construit cette pièce Mais je ne suis pas noire ! ?
Pour le Festival Péril Jeune à Confluences, j’ai écrit cette pièce à partir des témoignages, de moi-même, de mes lectures et de l’actualité aussi. Ce qui était très clair c’est qu’il fallait qu’il y ait une voix, qui pose la question « tu es de quelle origine ? » et que cette voix n’est pas incarnée. C’est vraiment l’élément fort de cette création. Et ensuite j’ai joué autour de la notion de traque. Qu’elle soit forte, qu’elle soit insidieuse, qu’elle soit de l’autotraque. Parce qu’au bout d’un moment tu te mets à t’autotraquer en te disant « Christelle il n’y a pas de problèmes, tu vas y répondre à cette question de l’origine ». Donc cette voix qui est toujours là, que tu intériorises, qui fait que tu t’autocensures, que tu veux plaire, que tu réponds comme il faut.
Et puis ensuite il y avait cette femme noire, très présente au plateau, et qui n’est définie que par les questions de la voix ; elle essaie de bien répondre, soit elle va répondre ce qu’elle pense être la bonne réponse, soit elle va essayer d’imposer son identité…
Il y a vraiment une lutte avec la voix, en haut-parleur. Une voix qui ne se tait pas, même si à la fin on ne l’entend plus.

Vous avez ensuite mis en scène avec Hélène Poitevin de la Compagnie Petits formats avec qui vous travaillez tous vos projets de théâtre.
C’est Hélène qui a eu cette idée de mêler les témoignages, d’être vraiment dans le mixe en termes de forme. Je voulais une pièce courte et forte. J’avais besoin de faire résonner de l’écrit issu de mes lectures. Il y a notamment un texte de loi qui prévoit de pouvoir changer de noms si votre nom n’a pas la bonne consonance. C’est quoi une consonance française ? Est-ce qu’on peut m’expliquer ? Donc même l’administration te dit qu’il y a une bonne façon d’être français par le nom. Ce texte existe toujours. Cela veut dire, dans la loi, que tu peux franciser ton nom ou ton prénom s’il n’est pas suffisamment français. C’est pour ça que j’ai aussi besoin de mettre ces inserts, pour montrer qu’il y a plein d’impensés même au niveau de l’administration. Alors évidemment on va te dire que c’est pour faciliter la recherche d’emploi, de logements etc. Mais donc ça veut dire en amont qu’il y a une bonne façon d’être français. J’avais aussi besoin de ces inserts visuels avec Taubira, Finkekraut parce que cela faisait aussi écho à la violence médiatique. La médiatisation journalistique avec des propositions de réflexion il n’y en a plus ou peu. Il y a surtout des infos que tu te prends en pleine figure. Donc j’avais aussi envie de mettre cette notion d’impact dans cette pièce.

Quelle est l’actualité à l’époque de votre écriture ?
Ministère de l’identité, discours de Dakar… après Taubira pour ne parler que des informations très médiatisées. En fait, il y a eu une accumulation qui rencontre mon histoire. Et quand je la relis, j’aimerais me dire que c’était un coup d’humeur, mais il y a encore des choses pour alimenter cette pièce. Et je me pose toujours cette question : la couleur noire est-elle si problématique que ça ?
Et entre-temps il y a eu la tuerie à Charlie Hebdo. Nous intervenions à l’époque auprès de gamins à Villiers Le Bel sur la question des préjugés et des discriminations. Et dans un jeu de rôle, nous demandions : « qui est français ? Qui n’est pas français ? Qui se sent français ? » Et pour cette question il y a des gamins qui s’asseyaient par terre, d’autres qui se levaient à moitié, qui nous disaient : « moi je ne sais pas si je dois me sentir français, on me renvoie toujours à mon origine ». Et alors tu comprends que ton questionnement a des échos au-delà de toi.

Vous intervenez donc dans les écoles à partir de ce texte Mais je ne suis pas noire ! ?
Oui en novembre 2014 et de janvier à mars 3015 nous sommes intervenus à Villiers Le Bel et dans des écoles de la 2e Chance, en jouant d’abord la pièce puis en animant des séances de médiation avec les gamins sur ce qu’est un stéréotype, comme ça conduit à un préjugé et aux discriminations. Et ce, à travers les outils du théâtre, de la vidéo, de la photo. Cela s’est très bien passé avec les élèves, ça a été plus compliqué avec le corps enseignant parce qu’on est tous pétri de stéréotypes et c’est très difficile de les déconstruire.
Et donc nous avons travaillé à produire du contenu pédagogique pour expliquer que c’est une construction. Par exemple certains jeunes disent « les Blancs sont comme ci », pour eux c’est de toute éternité, c’est une vérité. Et quand tu leur demandes « et toi tu es victime de quel stéréotype ? » Il va te dire « j’en ai marre qu’on dise que les Maliens ont plein d’enfants et qu’ils aiment le poulet ». Et donc là tu peux leur expliquer que « tu vois bien que tes parents sont maliens et qu’ils n’ont pas beaucoup d’enfants et qu’ils n’aiment pas forcément le poulet etc.' ». Mais c’est toujours la même chose ; personne n’aime se dire intolérant ou raciste. Personne ne se dit raciste. Donc c’est bien leur parler des notions de projections ; toi tu projettes et d’autres aussi projettent sur toi. Nous travaillons cela à partir des jeux de rôles : par exemple « si tu étais rousse, quels préjugés sur toi, quelle serait ta vie » ou « si tu étais un geek » pace que c’est eux aussi qui choisissaient. Des fois des préjugés positifs et négatifs ressortent. Et donc la notion de construction ils arrivaient à le penser si on ne passait pas la théorie. Alors évidemment c’était fou quand on disait « et les blancs ? alors là on avait toute la litanie : « les Blancs sont intelligents, ils portent des lunettes, ils parlent bien français ». Et les noirs ? « Ils sont séducteurs, ils aiment le poulet, ils sont toujours en retard etc ». Il n’y avait que des préjugés négatifs. Les femmes ? « Elles aiment les enfants, elles aiment l’argent ». Les hommes ? « Ils aiment le foot, ils sont intelligents ». Et pour eux c’était comme ça. Et donc moi je leur répondais en parlant de moi aussi, de mes études, de mon parcours. Il faut vraiment passer par l’expérience personnelle et non par le concept. En leur disant on est tous un modèle d’expérience particulier. Et travailler chacun sur la construction, la déconstruction, le regard de soi et de l’autre. Dire que l’identité n’est pas immuable. Pour moi la richesse de cette pièce est à cet endroit : comment on arrive à faire des prolongements avec ces approches avec des scolaires.

Vous organisez également des débats après les représentations publiques de la pièce.
Oui, et pour faciliter la parole je travaille avec des amies qui bossent autour de la diversité, qui facilitent les débats avec des techniques de non-confrontation. Ce sont des sujets sensibles. La pièce apaise les choses en amont, elle ne donne pas de leçons. On sent que les gens ont besoin de parler. Certains me disent « je ne me rendais pas compte que c’était délicat de poser la question « tu es de quelle origine » ? Je pensais que c’était sympa ». Sauf que non, deux minutes après une conversation alors qu’on ne s’est jamais vu, ce n’est pas sympa, c’est agressant. D’autres aussi me disent « mais Christelle quel est le problème ? ». Une personne comme ma mère née en Martinique hors hexagone ne comprend pas la problématique autour de « Mais tu es de quelle origine ? ». Et d’autres pour qui ce n’est pas un problème peuvent comprendre pourquoi ça l’est pour moi. D’autres qui n’avaient pas identifié que c’était un problème pour eux. Or ça crée des relations bizarres. Une personne me disait « je ne comprenais pas j’avais toujours un malaise avec les non blancs et j’ai compris que c’était à cause de cette question ». Et je lui ai dit « les gens qui ont envie de parler de ce qu’ils considèrent comme leur origine, ils te le diront, mais il ne faut pas que ce soit capilotracté, que ce soit la première question ».

Vous envisagez également de jouer la pièce en entreprise et de travailler dans ces lieux sur les discriminations.
C’est mon prochain axe : les écoles de commerce, là où on forme les managers de demain. Parce que je les côtoie moi au quotidien. Et ne pas fréquenter ce qu’on appelle « la diversité » c’est la meilleure façon d’être bourré de préjugés. Et c’est dramatique. Les gens font comme ils peuvent avec leur représentation du monde. Quand on ne t’outille pas, tu fais avec ta représentation. Ce n’est pas dans une idée de mal faire. Donc c’est mon prochain cheval de bataille : jouer auprès de managers de demain pour les sensibiliser à la diversité, pas nécessairement ethnique mais à la diversité du quotidien. Comment on fait attention à nos projections parce qu’on en a tous. Et notamment les représentations racialisées. Dans les univers que je fréquente, on est vraiment sur des représentations raciales très fortement : les Arabes, les Noirs, les Blancs. C’est d’autant plus important de faire ce travail dans l’entreprise car il est pour moi le lieu où les gens différents se rencontrent. Tu ne choisis pas avec qui tu travailles. Les gens doivent se côtoyer, c’est le creuset, ça l’a toujours été. C’est là où peuvent exister et vivre les intersections.

Quels ont été vos outils à vous dans vos périodes de construction identitaire justement face à ces préjugés ?
Sois parfaite, conforme-toi au rôle de la bonne noire qui doit réussir. Ça a été l’autocensure absolue. Et puis j’étais beaucoup dans la pédagogie ; je suis antillaise, non en fait c’est ma mère qui est antillaise. Donc continuer à réussir pour surtout ne pas donner crédit à ce que je croyais que l’autre pensait c’est-à-dire « tu es une noire qui réussit mais tu es une exception ». Donc ça ça a été mes outils. Et puis quand j’en ai marre j’ai beaucoup lu, fait du théâtre et du slam. Mon premier slam c’était après la remarque de Finkelkraut sur l’équipe de France : « ce n’est pas une équipe black blanc beur c’est une équipe black black black ». Mon premier texte s’intitulait « Les raisons de la colère », et il finissait par « je ne suis pas black black black, je suis triste triste triste ». Je me réfugiais dans le théâtre et le slam.

Et vos lectures ?
A cette période Baldwin m’avait beaucoup marqué avec « La prochaine fois le feu » avec cette phrase terrible : « est ce que j’ai envie de m’intégrer dans cette société qui est déjà en train de brûler ? ». Mais paradoxalement à l’époque, maintenant ça va mieux, j’avais du mal à lire des ouvrages historiques ou sociologiques pour déconstruire les questions identitaires parce que ça ne me calmait pas, ça me mettait plus la rage. Je préfère extérioriser par le théâtre et le slam.

Sur quels sujets avez-vous également travaillé en théâtre ?
La souffrance au travail sur celle des cadres particulièrement. Et ma prochaine création sera sur l’avortement et les relations père/fille. Ce sont des sujets qui sont traités qui existent mais où il y a toujours des zones d’impensés, et ce sont ces zones que je vais questionner parce que j’y ai été confrontée à un moment donné. Et après j’extrapole, je fais des interviews, je me documente. Mes créations partent toujours de quelque chose que je n’arrive pas à métaboliser intellectuellement. Je suis donc obligé de faire le détour par le théâtre pour décortiquer cela.

Vous envisagez la suite de Mais je ne suis pas noire ! ?
Oui un cri de colère où pour le moment je n’ai pas d’apaisement à la fin. Je travaille à partir de ce qui se passe aux Etats Unis, les tueries de personnes non blanches. Et du mouvement des jeunes qui en est né « i cant breathe ». Car je me dis que moi aussi je sens ça parfois, cet empêchement de respirer normalement. Une pièce qui mûrit. Mais j’ai même peur de l’écrire. Rien n’était résolu avec Mais je ne suis pas noire !.

///Article N° : 13204

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