Maître Harold

D'Athol Fugard

Mise en scène : Hassane Kouyaté

Quand les ailes de la danse rattrapent les cerfs-volants

Un joli petit restaurant des années cinquante avec son bar, ses affiches publicitaires, ses alcools, sa caisse et ses deux garçons de salle, Sam et Willie. Sam lit quelques illustrés oubliés sur le comptoir, Willie s’affaire au ménage : lessivage du plancher, vaisselle, époussetage, dressage des tables… Les deux s’amusent, se chamaillent comme un vieux couple et surtout rêvent d’entrechats et d’envolées musicales sur les ailes de la danse, car tous deux dansent leur vie sur un parquet de bal, faute de pouvoir déployer leurs ailes dans la vraie vie… Il faut dire que nous sommes en Afrique du Sud au temps de l’apartheid et Sam et Willie ne sont pas de la bonne couleur… Mais voici qu’entre Harrold, le fils de la patronne, Harrold, un petit blanc, un jeune garçon de 17 ans qui a grandi à leur côté et pour qui Sam et Willie ont été un peu la famille, le foyer, le père et la mère, dans la solitude de l’enfance qui a été la sienne, solitude d’une mère absente et d’un père ivrogne et infirme. A leur côté, dans leur chambre de domestiques où il venait se réfugier et chercher aide et réconfort, Hally a oublié la couleur des indigènes, et de l’amour s’est peu à peu faufilé dans leur relation, Willie le faisant rire et prenant sur lui les corvées, Sam aidant Hally à grandir, apprenant avec lui ses leçons, pansant aussi ses bleus au cœur et lui ouvrant les horizons du rêve, comme ce jour où il lui fabriqua un cerf-volant et qu’il lui apprit à le faire voler là-haut sur la colline…. Mais, la nature humaine est peu de chose… et ne pouvant se rebiffer contre un père tyrannique et malade, qui l’humilie, c’est finalement contre Sam que Hally retournera sa déception, adoptant l’attitude de mépris qu’il a vu les siens tenir à l’égard des Noirs, endossant soudain la panoplie du maître au risque de se retrouver définitivement seul en haut de la colline et sans cerf-volant !
La pièce évoque la condition des Noirs d’Afrique du Sud, et l’amour qui peut naître entre les êtres, mais comment un système pervers qui entretient le mépris, autorise les Blancs à compenser leur déception et leur humiliation en prenant les Noirs comme paillasson. C’est l’éternel dialectique du maître et de l’esclave. Mais l’esclave reste finalement le maître grâce à la hauteur de ses sentiments, car il ne se laisse pas aller à la vengeance ou à la haine, il s’envole avec la parabole, et rejoint le cerf-volant. C’est la danse de salon grâce à laquelle il tourbillonne et glisse sur le parquet de bal sans heurt qui le ramène à l’essence de l’existence. Cette légèreté-là est celle qui a permis aux Noirs de résister à la condition terrible qui leur était faite et de la dépasser.
Hassan Kassi Kouyaté a su trouver le ton juste, grâce à un univers musical très jazzy, conçu par Stéphane Gombert, qui porte les situations et entraîne les acteurs dans une apesanteur chorégraphique qui leur permet de passer du jeu à la danse en toute simplicité et pour le plus grand bonheur des spectateurs. Il interprète lui-même un Willie d’une drôlerie clownesque qu’il joue avec un plaisir communicatif et beaucoup de tendresse aux côtés de Beno Sanvee dans le rôle de Sam, que l’on connaît pour ses prouesses de conteur et qui se montre un comédien d’une extrême subtilité et d’une élégance, d’une noblesse, qui le rendent magnifique, comme en état de grâce, flottant au-dessus du plancher des vaches. Quant à Julien Favart dans Maître Harrold, il est plein de naïveté, de fraîcheur, de maladresse, comme on imagine un jeune homme de 17 ans, qui n’a pas fini de grandir et à qui la vie n’a pas su enseigner la reconnaissance.
Une belle fable qui ne peut pas laisser indifférent, et emporte le spectateur dans son ascension céleste, tant l’action dramatique cède la place à la danse, et face à l’extrême dureté des rapports de force que l’apartheid imposait dans une société qui se structurait à l’époque sur le ravalement du Noir au plus bas de la hiérarchie humaine, nous entrevoyons l’envol du cerf-volant sur les ailes d’un avenir meilleur enfin chorégraphié comme la société qui danse sur les parquets de bal des grandes compétitions. Car la leçon que vit finalement Harrold représente peut-être celle qui a conditionné toute la vie d’Athol Fugard lui-même, puisque cette histoire est un peu celle de son enfance, une leçon promesse de changement, celui de la prise de conscience et celui d’une Afrique du Sud enfin égalitaire, comme elle tente de se construire dans la réconciliation et non la haine, depuis la fin de l’apartheid.

Au Lavoir Moderne Parisien jusqu’au 12 juillet
Au Festival du Théâtre des Réalités de Bamako puis en décentralisation au Mali : décembre 2008 (dates à préciser), puis en tournée.
Avec Julien Favart, Hassane Kassi Kouyaté et Beno Sanvee
Univers sonore : Stéphane Gombert
Lumières : Nicolas Barbieri
Chorégraphie : Wanjiru Kamuyu
Réalisation du décor : Sergiu Zancu///Article N° : 7942

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