MASA 99 :

Un théâtre à la rencontre de son public

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Avec douze compagnies invitées dans la sélection officielle et de nombreuses troupes venues à leur frais au festival  » off  » présenter leurs créations dans les quartiers d’Abidjan, le MASA 99 a fait la part belle aux expressions théâtrales d’aujourd’hui. Une vraie braderie que cette foire du théâtre, avec ses spectacles tous azimuts qui s’enchaînaient à tombeau ouvert. Aucune hécatombe néanmoins, tant du côté des spectateurs que des créateurs. Le public abidjanais était au rendez-vous – au Centre Culturel Français pour la sélection officielle, mais surtout dans les quartiers. Aussi, malgré les conditions extrêmes qui étaient données aux compagnies pour se préparer et l’absence d’équipement technique, le théâtre africain a fait preuve de sa vitalité.
Il y en eu de toutes les couleurs sur les étals scéniques dressés à la hâte aux quatre coins de la ville. De quoi faire des emplettes dramatiques abondantes et variées, le panel des propositions allant des créations de textes d’auteurs africains contemporains tels Sony Labou Tansi, Kossi Efoui, Tiburce Koffi, Koulsy Lamko, Nocky Djedanoum ou Koffi Kwahulé jusqu’à la reconstitution ethnographique comme ce rituel sacré guinéen appartenant aux Pkèllè, un peuple de chasseurs de la région forestière, présenté par la compagnie Löi-Nii (et dont on peut d’ailleurs se demander s’il a sa place dans un marché des arts de la scène et surtout s’il faut parler ici de théâtre…), sans oublier les marionnettes pour petits et grands avec les poupées géantes des Articuleurs du Village Ki-Yi ou les grosses grenouilles vertes de la compagnie tunisienne Six Cinq Un, et aussi les nombreuses prestations de  » mono-théâtre  » (comme disent aujourd’hui les Ivoiriens de ces pièces à un personnage) avec Lèse-majesté de Sony Labou Tansi par Eric Mampouya du Congo, Mikul Mi Nnem ou rêves couleur cactus de Félix Kama par David Noundji du Cameroun qui jouait les Diogène africains ou Les Déconnards de Koffi Kwahulé par l’Ivoirien Sidiki Bakaba en étudiant solitaire qui tente vainement de dompter l’absence.
Pas une minute à perdre pour les festivaliers, amateurs, journalistes ou diffuseurs qui ne savaient où donner de la tête, contraints de quadriller la ville à tout berzingue pour assister in extremis aux spectacles, de Cocody à Port-Bouët, de l’Hôtel Ivoire au Centre Culturel Français, du village Ki-Yi au Centre Culturel d’Abobo, en passant par les podiums et tréteaux dressés au Plateau dans le parc floral transformé en village pour l’occasion ou sur la place du quartier populaire de Blokos.
Si certaines créations n’étaient pas de la première fraîcheur et sentaient un peu le réchauffé, d’autres ont su en revanche retenir le chaland et apporter un souffle de nouveauté. Tourbillon de foire, ambiance de braderie, mais loin de solder les spectacles, le Marché des Arts de la Scène a parfaitement joué son rôle de vitrine, mettant sous les projecteurs de nouveaux talents : acteurs, metteurs en scène, auteurs…
Bravo ! à ces sept jeunes comédiens sénégalais, formés par Philippe Laurent :  » Les 7 Koûss  » (cf. critique et interview). Ils ont emballé le public abidjanais avec une prestation d’acteurs des plus originales autour de moments privés de la vie dakaroise et de petites scènes de rue croquées sur l’avenue Ponty. Cette jeune troupe a su se faire remarquer des professionnels et devrait à présent se confronter à un texte de Williams Sassine sous la direction du metteur en scène belge Jean-Claude Idée qui souhaite préparer avec eux les Indépendan-tristes pour le prochain festival de Limoges.
Dans le  » off  » se distinguèrent également les trois jeunes comédiens de la Compagnie Punta-Negra : Roch Amedet Banzouzi, Elie Lemboussou Founda et Jean-Pierre Makosso, venus de la République du Congo avec Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ?, un spectacle musical, plutôt café-théâtre, mais drôle et vivifiant.
Ce fut aussi la consécration du metteur en scène béninois Alougbine Dine pour la trajectoire parfaite de La Ligne une comédie de la resquille créée avec L’Atelier Nomade (Gabon) d’après une pièce d’Israël Horovitz depuis 1997 et qui n’a rien perdu de son mordant. (cf. critique)
Autre travail scénique de qualité, celui de la Compagnie du Sphinx qui jouait devant son public :Le Paradis infernal. Un texte fort et insolent de Tiburce Koffi et un jeune metteur en scène fougueux : Binda N’Gazolo. Résultat : un spectacle enlevé qui s’en prend à la crédulité des gens et dénonce sans ménagement les manipulations des classes dirigeantes. (cf. critique et entretien)
La Récupération, une pièce du togolais Kossi Efoui montée par l’Atelier théâtral de Lomé n’a pas manqué aussi d’émouvoir le public(cf. critique). Mais il y eut des déceptions. Le lyrisme geignard de L’Aubade des coqs de Nocky Djedanoum, monté par le Logone Chari Théâtre du Tchad dans une mise en scène de Vincent Mamba Chaka n’a guère passé la rampe avec ses momies de cotons et ses chaînes d’esclavage. Les deux textes de Were-Were Liking présentés durant la journée d’ouverture n’ont pas convaincu. Curieux tête-à-queue pour cette parodie de procès en sorcellerie, La queue du Diable, un spectacle déjà rôdé monté par Bomou Mamadou avec le Ki-Yi Mbock et qu’on n’aurait pu croire lancé sur les rails, mais dont on a cherché vainement la cohérence esthétique (cf. critique). Quant à Une nouvelle terre, l’autre pièce de Were-Were Liking que proposait l’Atelier Théâtre de Centrafrique dans une mise en scène de Perkyss Mbaynoudjim, elle est apparue comme un spectacle un peu daté, englué dans le pathos et surtout sans grande ingéniosité scénique, en dehors des costumes d’Emmanuel Youmélé.
En revanche, Les Déconnards de Koffi Kwahulé fut unanimement plébiscité par le public africain. Sidiki Bakaba qui venait de jouer la pièce avec succès dans plusieurs villes de la province ivoirienne était très attendu à Abidjan. La pièce met en scène un étudiant africain seul dans sa mansarde parisienne qui se remémore le pays : des histoires drôles et pathétiques, des histoires de  » déconnement  » qui peignent avec tendresse et humour une Afrique flouée par l’Histoire. Le public ivoirien était venu nombreux et la prestation exceptionnelle de Sidiki Bakaba transporta la salle qui applaudit debout… (cf. critique dans Africultures n°10 et interview dans ce numéro)
En dépit des problèmes d’organisation auxquels se heurtèrent les compagnies venues dans le  » off  » et l’indigence des équipements techniques qui leur étaient offerts, on doit signaler la réussite de certaines propositions comme celle de cette compagnie d’artistes québécois, français et maliens qui se sont installés à Blokos et ont proposé en plein air, dans un dispositif qui faisait penser aux mystères médiévaux, la grande épopée de Samory Touré d’après le texte de Massa Makan Diabaté : Une hyène à jeun. Toute la population de Blokos, vieillards et enfants, était chaque soir mobilisée par l’événement, se laissant embarquer dans une autre époque avec Hamadoum Kassogué qui jouait Samory (cf. critique et entretien). Entre danse et théâtre le spectacle des DIBS ( » Days In Black Satin « ), une compagnie camerounaise et leurs images incongrues n’ont pas non plus laissé indifférent le public venu se restaurer au  » Village Masa « , dans les maquis installés pour l’heure sous les ombrages du parc floral d’Abidjan.
Merci également au Village Ki-Yi pour sa sélection jeunesse (La KYVE 99) et la densité de sa programmation qui contribua largement à étoffer et à diversifier le festival, car le Village accueillit de nombreux spectacles, dont notamment le Ymako Téatri avec Fama de Koffi Kwahulé d’après l’univers romanesque d’Ahmadou Kourouma, un spectacle créé à Abidjan en septembre dernier puis au Festival des Francophonies à Limoges.(cf. Africultures n°12, pp. 74-76)
Le Masa ne pourrait plus guère s’envisager aujourd’hui sans le festival  » off  » qui lui donne modernité et tonicité, car, il faut bien le dire, elles n’ont pas froid aux yeux ces compagnies qui n’ont pas été sélectionnées, mais qui parviennent contre vents et marées à présenter leurs spectacles et à rencontrer des diffuseurs.
Il ressort de cette moisson théâtrale 99 une tendance esthétique nouvelle et assez radicale, une épuration à la Grotovski. Tout se passe un peu comme si la création théâtrale africaine était parvenue à un degré de maturité suffisant pour s’émanciper de toutes fioritures, de tout artifice. Qu’il s’agisse des  » 7 Koûss « , de La Ligne mis en scène par Alougbine Dine, des Déconnards de Koffi Kwahulé, d’Une hyène à jeun monté par Patrick Janvier et Marcela Pizzaro, du Paradis Infernal monté par Binda N’Gazolo… les spectacles qui ont en effet retenu l’attention sont des spectacles quasiment sans décor, des spectacles qui font entendre le texte et l’acteur, des spectacles qui ont su dépasser les contraintes techniques en recentrant la créativité sur le potentiel humain et en s’appuyant sur l’énergie du public. Il faut dire aussi que ces créations se sont émancipées du regard occidental et qu’elles vont à la rencontre d’un public africain.

///Article N° : 806

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