Mémoire de rites, figures d’ancêtres

"l'Afrique secrète" au Musée Dapper

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Sans pour autant se dévoiler, « l’Afrique secrète » se découvre un peu au Musée Dapper, où sont présentées une centaine d’œuvres provenant de ses collections. L’exposition est construite autour de deux thèmes : les rites funéraires en Afrique équatoriale et les rites initiatiques en Afrique de l’Ouest. Les pièces ainsi regroupées, témoignent de la richesse et de la puissance créatrice de peuples aussi divers que les Fang, Baoulé, Dogon, Igbo, Mbédé, Sénoufo ou autres Wè.

Une fois admirées les longilignes sculptures de N’Dary Lô (jeune artiste sénégalais qui sculpte des corps en mouvement à partir de morceaux de ferraille, cf Africultures n°34), étonnamment disposées le long d’un mur empêchant le spectateur d’entrer dans leur danse et par la même de les appréhender à leur juste valeur, s’ouvrent les portes de l’Afrique Secrète, invitant le visiteur à découvrir de somptueux masques et statuettes traditionnellement réalisés pour divers rituels.
Les pièces présentées sont accompagnées d’un texte explicatif les rattachant à leur histoire et à leur société d’origine. Ainsi remis autant que possible dans leur contexte, les figures et les masques fascinent autant par leur beauté plastique que par leur puissance évocatrice.
« Le souffle des ancêtres »
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis », les vers du poète sénégalais Birago Diop retentissent à la vue des reliquaires du Gabon et du Congo (principalement réalisés chez les peuples Kota, Sangu, Tsogho, Mbédé et Fang). Ces objets formellement différents selon les peuples étaient destinés à la préservation des reliques mortuaires de personnages illustres. Les figures de reliquaires Fang représentant des personnages en pied appelés « éyéma bièri », souvent ornés de scarifications, se reconnaissent à leur tronc mince dont se détachent les bras et les mains tenant, quand il n’a pas disparu, un objet. Enduites de sang et d’huile de palme lors de cérémonies rituelles, elles tenaient une place prépondérante dans le culte des ancêtres qui, s’il était largement répandu sur tout le continent, était le fondement même de la société Fang. Chez les Bwété, les restes des défunts étaient placés dans les bustes massifs de sculptures anthropomorphes prolongées par de petites têtes ornées de coiffes.
Quelques soient les sociétés dont ils étaient issus, les reliquaires jouaient un rôle prépondérant dans le fonctionnement du groupe. Gardiennes de la mémoire, elles pouvaient, lors de cérémonies rituelles, être consultées pour les grandes décisions ou utilisées pour les rites initiatiques. Trait d’union entre le monde visible et le monde invisible, elles avaient pour fonction d’assurer la protection et la survie des communautés.
« L’école de la vie »
Dans la deuxième partie de l’exposition réservée aux rites initiatiques, outre les statues et cuillères cérémonielles du Nigeria et de Côte d’ivoire, s’imposent les masques utilisés au cours des cérémonies rituelles d’initiation des sociétés bambaras. Celle du N’domo, dont quelques masques sont présentés, est la seconde des sept cérémonies d’initiations masculines qui permettaient de transmettre aux jeunes garçons (dès l’âge de trois ans) le savoir traditionnel. Le rite initiatique du N’domo concernait tous les garçons âgés de 7 à 15 ans (âge de la circoncision). Très répandu chez les Bambaras, il aurait été créé par l’ancêtre Noun Fayiri pour transmettre à sa lignée « les mystères de Dieu, du monde et de la vie ». Surmonté des sept tresses-antennes, parfois recouvertes de cauris, permettant de capter les savoirs du monde, le masque N’domo, porté lors de cérémonies rituelles a un front bombé, qui serait signe d’intelligence et un long nez, signe de vitalité.
Si les rites funéraires permettent de passer de la vie à la mort et d’accéder au statut d’ancêtre, le rite initiatique est tout autant un rite de passage assurant la transmission du savoir et permettant à l’enfant de passer dans l’âge adulte pour faire partie intégrante du fonctionnement social de la communauté. « Ce qui rend l’initiation privilégiée, c’est qu’elle se situe (presque) tout entière du côté de la culture, donc du groupe qui oriente son destin tandis que naissance et mort comportent un aspect « naturel », donc subi. (…) Si l’initiation maîtrise le temps, la naissance et la mort, par le jeu de rites qu’elles suscitent, s’efforcent de le surmonter ».*
C’est tout le mérite de l’exposition Afrique Secrète d’avoir su concilier l’approche esthétique (à part entière) d’œuvres plastiques magnifiquement exposées et leur restitution dans un système de croyances fondamentales qui, au travers de ces signifiants, peuvent nous éclairer sur le rapport au monde d’hier mais aussi d’aujourd’hui – c’est là toute la pertinence du propos – des sociétés dont ils sont issus.

*La terre africaine et ses religions, Louis-Vincent Thomas et René Luneau, L’Harmattan, Paris, 1995.Afrique Secrète et L’Art en marche (sculptures de N’Dary Lo), jusqu’au 21 juillet 2002, Musée Dapper, 35 rue Paul Valéry, 75116 Paris, tél 01 45 00 31 73.///Article N° : 2207

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Les images de l'article
Dogon (Mali), masque, satimbe, bois et pigments, H. : 132 cm © Musée Dapper, photo Hughes Dubois
Sangu (Gabon), figure de reliquaire, mbumba, bois, métal et peau, H. : 45 cm © Musée Dapper, photo Gérald Berjonneau




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