Mémoire entre deux rives

De Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo

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Rares sont les films qui abordent de front la colonisation et ses répercussions ! La France, encore persuadée sans se l’avouer de la légitimité de son utopie civilisatrice, n’a pas soutenu la réflexion sur le fait colonial. Des centaines de livres ont beau être publiés, la reconnaissance sociale de la réalité des choses tarde à venir. Les médias jouent à cet égard un rôle essentiel, le cinéma en particulier. D’où l’importance de ce film qui, de plus, le fait de façon remarquable.
« On subissait, quoi ! » Nous sommes en pays lobi, au Burkina Faso. La mémoire de l’Histoire est encore présente. Un vieux raconte le combat de Samori. Très vite, une constance : la force de résistance des Lobi, leur refus d’obéissance. En 1902, ils mettent en fuite la compagnie Ruby avec des essaims d’abeilles… Le film met en perspective les récits des conquérants français et les témoignages africains répercutés par la tradition orale. Des enfants jouant dans le fleuve (« la Volta noire ») ou les danses des jeunes filles soulignent le fait qu’il s’agit d’êtres humains et non de sauvages indifférenciés.
« On craignait les Blancs » : des structures mentales s’ancrent dans la mémoire, face aux exactions. Flash sur les colons français des années 50, « les enfants des Blancs qui ont tué nos parents ». Les récits oraux rappellent les batailles ; les tirailleurs évoquent leur résistance. « Les Lobi sont trop individualistes », rapportent les coloniaux. Mais les Lobi porteront les séquelles de leur opposition et de sa répression.
Et puis le lâchage. 5 août 1960 : indépendance de la Haute Volta. « Nos partenaires d’hier ne voulaient plus nous tendre la main » : un vieux dans une jeep en ruine explique l’avoir « garé car on avait plus les pièces ».
La mémoire demeure mais pas la rancune : le serment qui interdisait les Blancs de venir au village est levé. C’est le temps de la globalisation…
Là est aussi l’intérêt de ce film qui ne sépare pas artificiellement comme le font si souvent les médias un avant et un après : le temps colonial se poursuit au-delà des indépendances – il est encore dans les têtes autant que dans les rapports économiques et politiques. Même si ce sont des individus qui ont fait la colonie, c’est bien un système qui était mis en place et dont témoignent les récits de conquête ou d’exploitation – et c’est ce système « civilisateur » qui se perpétue sous d’autres formes. Ce film contribue à l’éclairer de brillante façon.

///Article N° : 3349

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