Mémona Hintermann : « Que fait le gouvernement ? Où est sa politique de diversité ? »

Entretien de Samba Doucouré avec Mémona Hintermann

Afriscope 42 : Diversité, un symbole, et après ?
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Ancienne grand reporter à France 3, Mémona Hintermann est membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel depuis 2013. Ses fonctions ne l’empêchent pas de sortir régulièrement de sa réserve pour assener quelques vérités (parfois fâcheuses) au sujet de la diversité dans le PAF, son grand combat actuel. Entretien.

Africultures. Comment définissez-vous le mot « diversité » ?
Mémona Hintermann. Le mot diversité renvoie à une sorte de galaxie improbable, impalpable. Souvent on pense à quelqu’un qui a la peau foncée, à des gens comme mes frères et sœurs aux noms musulmans et aux teints de cuivre. Mais la diversité c’est tout le monde : une blonde aux yeux bleus, une personne aisée, quelqu’un issu de la masse des 8,9 millions de pauvres, les jeunes, les vieux. La diversité c’est, selon moi, le mot générique qui englobe toute la société. Nous faisons chaque année un baromètre de la diversité (1) qui examine toutes ces composantes à l’intérieur des programmes. Donc ce n’est pas connoté blanc, jaunes, verts etc.

L’un des critères du baromètre s’intitule « origine perçue ».
L’origine perçue… Il s’agit en effet de répartir les catégories de personnes selon leurs origines perçues. Mais par exemple, peut-on savoir que mon père était musulman, que je suis allée à la madrasa jusqu’à 8 ans et que je suis métisse ?

Pourquoi ce critère ne pose-t-il pas de problème alors que les statistiques ethniques sont interdites ?
Parce que c’est du ressenti, c’est « comment je vois la personne dans ma télé ». Il nous faut bien trouver un moyen de mesurer étant donné justement que les statistiques dites « ethniques » sont interdites. Elles existent pourtant dans une certaine mesure en Grande-Bretagne et en Allemagne où il y a un office fédéral allemand des statistiques. Nous, on est dans l’ « à-peu-près » « Ah lui, je le vois comme un Oriental etc. »… En fait, « vu » c’est surtout une manière de désigner « vu comme un non-blanc ». Malgré l’imperfection de l’outil, il donne au moins une indication. Personnellement, je suis pour les statistiques ethniques pour au moins travailler sur la représentation de la population, définir des politiques publiques.

Une des limites de ce baromètre est qu’il transmet des informations sur la proportion de « non blancs » parmi les journalistes, les invités, les personnes interviewées dans les reportages… mais ne pose pas la question de la diversité « perçue » dans les rédactions.
C’est un vrai questionnement. Je pose la question aux dirigeants de l’audiovisuel lors des auditions au CSA. C’est un travail de terrain inlassable. On voit que cela avance très très lentement.

Y a-t-il y a une réflexion à ce sujet au CSA en ce moment ?
C’est justement là où cette maudite interdiction des statistiques est scélérate. Parce que si je pose la question dans les rédactions, on me dira : « Madame vous n’avez pas le droit de me poser la question. Je n’ai pas le droit de vous dire que j’ai 10 Noirs et 3 Arabes. » Vous voyez comment ça se retourne contre les gens que cet outil serait censé servir ? Alors parlons-en ! Les maires de banlieue ont dit que pour le logement, ce ne serait pas gênant d’avoir des statistiques ethniques. Je ne vois pas pourquoi sur les productions télévisuelles on n’en aurait pas.

En fait ça existe déjà pour le logement non ?
Oui bien sûr que derrière le manteau plein de chiffres existent mais ce n’est pas autorisé. C’est une vraie bataille juridique et on avance si lentement que je me demande à qui cela sert de ne pas avoir ces statistiques. De qui cela sert le propos ? Qui a peur de dire qu’il y a 5 millions de personnes qui ont la même religion que mon frère Mahmoud ? On ne fait que retarder les choses. Je rencontre des associations comme le Club 21(2) qui comme moi au moment des émeutes en 2005, refusaient ces statistiques par peur de stigmatiser. Ils ont changé d’avis. Je les applaudis !

À la suite de ces révoltes justement toute une série de dispositifs ont été mis en place pour la diversité. Dix ans après, a-t-on progressé dans les médias ?
D’après mon expérience personnelle, on ne peut pas dire que ça n’a pas changé… Ce que je constate -et c’est ce qui me donne du courage- c’est qu’aujourd’hui on sait que c’est un sujet. Des jeunes journalistes comme vous, noirs, se comptaient sur les doigts d’une main il y a vingt ans. Mais on n’est pas encore en adéquation par rapport à la réalité de notre pays avec tous ces médecins, ces chercheurs, ces diplômés dont les racines personnelles plongent vers d’autres continents. Le compte n’y est pas à la télé. Nous n’avons pas les chiffres alors sortons de la logique comptable et allons vers une logique qualitative. Pourquoi telle ou telle chaîne, lorsqu’elle fait une fiction, prend systématiquement comme acteur principal une personne de couleur claire ?

Elle craint probablement de segmenter. Comment peut-on aller à l’encontre de cela ?
Mais si l’acteur est doué ? Qu’est-ce qui l’interdit ? Pourquoi est-ce qu’Omar Sy a fait un carton au cinéma ?

On reste dans une logique où faire jouer un acteur noir est un pari, un risque.
Est-ce que la télévision publique ne peut pas prendre ce risque ? Cela ferait un effet de levier sur la société.

France Télévision a obtenu le label Diversité en 2014, hormis le travail réalisé à France Ô, cette démarche est-elle visible ?
Le label Diversité n’est pas un prix qui récompense les meilleurs. C’est un label qu’on donne à telle ou telle entreprise et qui dit : « vous êtes sur le bon chemin, continuez ». Il dure quatre ans et comme les étoiles du Michelin, on les retire si ça ne va pas. L’Afnor (3) est très regardante là-dessus. À chaque fois il faut prouver par la politique de ressources humaines notamment.

Pourquoi ne pas faire basculer des journalistes de France Ô à France 2 ou 3 ?
Je l’ai demandé à plusieurs reprises, notamment à l’équipe sortante. Qu’est-ce qui empêche, l’été, que des journalistes qui officient à Saint-Denis de La Réunion, fasse la présentation du 19/20 ou au 20h ? L’Outre-mer offre une marge de manœuvre pour habituer la France continentale…

Vous le proposez. Pourquoi n’est-ce pas effectif ?
Au CSA je suis une voix sur huit. Avant que je puisse agir, demander quelque chose aux chaînes, il faut que j’aie l’assentiment d’une majorité des membres du CSA. Mais où est la société civile ? Pourquoi est-ce que les associations ne sont pas plus agissantes ? Pourquoi le CSA seulement devrait l’être. Pourquoi les députés et sénateurs ne changent pas la loi ?

Selon vous, les associations sont peu nombreuses sur le sujet ? Elles existent pourtant.
Où sont-elles ? Manifestez-vous ! Vous savez très bien qu’il faut un rapport de force. Vous avez la peau noire, moi la peau beige. On est pourtant sur la même ligne mais, isolés, nous n’avancerons pas. Vous avec votre stylo et votre ordinateur, moi avec ma grande gueule au CSA. Il faut que d’autres nous rejoignent. Que fait le gouvernement ? Où est sa politique de diversité ? Pourquoi y a-t-il eu des progrès en 2005 ? Parce que tout d’un coup, il y a eu une grande trouille. Je resterai au CSA jusqu’à ce que je puisse avancer. Si je n’y arrive pas, j’en tirerai les conclusions.

Une série de spots faisant la promotion de la diversité a été diffusée le 14 juillet à la télévision…
Et vous croyez que c’est facile de dire aux chaînes : « allez, produisez et diffusez des spots à vos frais » ?

L’un de ces spots, celui de Canal+, se résume à une pub pour le Jamel Comedy Club. N’est-ce pas problématique ?
Ce n’est pas pour les défendre mais Canal a quand même permis à des gens comme Jamel Debbouze d’émerger. Est-ce que vous en avez vu d’autres Jamel ailleurs ? De toutes les radios que j’écoute le matin notamment, il y en a une qui parle beaucoup de diversité, c’est Europe 1. J’entends moins parler de diversité sur France Info. Pourquoi ? Parmi les forces vives de France Info, ils sont combien les jeunes qui vous ressemblent ?

Dans le dernier rapport du CSA sur la diversité, Amin Maalouf, le père Delorme et Rachid Benzine ont été auditionnés. En quoi est-ce utile ? Ne serait-il pas plus pertinent d’interroger des journalistes ?
Cela nous est très utile car dans le rapport il est fait état des propositions de ces personnes qui sont reconnues comme des autorités morales et civiques. Nous n’excluons pas d’auditionner des journalistes, ceux qui ont des crocs, pas des journalistes qui ont juste la peau noire, un costard et y sont arrivés. Parce que ceux qui sont arrivés ne regardent pas trop ceux qui sont n’y sont pas. Et d’ailleurs, où sont-ils ces gens-là pour défendre leurs droits ?

Peut-être qu’ils concentrent déjà leurs efforts pour survivre, ce n’est pas simple d’obtenir une place.
Il y a une chose qui permettrait à tous les discriminés de se faire entendre. Cela s’appelle un bulletin de vote. J’ai été dans des pays où les gens sont morts pour ça. J’ai couvert l’élection de Mandela. En Afghanistan si vous aviez vu les hommes et les femmes avec le doigt couvert d’encre ! Toute l’Europe centrale et orientale… Les gens étaient prêts à se faire tuer. Un bulletin de vote ça peut faire des miracles. N’oubliez pas les grandes marches pour les droits civiques aux États-Unis. Vous ne trouvez pas que les gens ici sont assez amorphes ? À votre tour maintenant, battez-vous !

(1) Le baromètre de la diversité a été créé en 2009 à l’initiative du CSA. Ce baromètre est publié une fois par an, il a pour objectif de mesurer la diversité à la télévision selon quatre critères : la catégorie socioprofessionnelle, le sexe, l’origine perçue et le handicap.
(2) Association créée en 2004 qui a pour but de défendre l’idée selon laquelle la diversité de sa population est une chance pour la France.
(3) Association française de normalisation : c’est une société spécialisée dans la certification de systèmes de management, de produits, de services, de compétences.
///Article N° : 13205

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